Huit ans après les printemps arabes, y a-t-il un "printemps sud-américain"?

Il aura fallu trois mois pour que l’Amérique latine s’embrase. Bien sûr, pour certains pays, la crise dure depuis longtemps déjà : au Venezuela, la crise présidentielle a éclaté en janvier. Mais c’est depuis le mois d’octobre que les choses se sont précipitées, en Equateur, au Pérou, au Chili et plus récemment en Bolivie. Avec une première conséquence : la démission du président bolivien Evo Morales, accusé d’avoir truqué sa dernière réélection.

Tout ceci nous rappelle étrangement une situation similaire, où la crise s’était propagée à l’échelle d’une région : les printemps arabes de 2011. Huit ans plus tard, est-ce au tour de l’Amérique latine de vivre un automne (ou plutôt un printemps, dans l’hémisphère sud) agité ? Les choses sont toutefois plus complexes, et la situation n’est clairement pas la même selon les pays.

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AFP – DANIEL WALKER

Bolivie, Venezuela, Pérou : des crises électorales

En Bolivie, les choses se présentaient plutôt bien pour Evo Morales. Premier président d’origine indigène revendiquée, il accède au pouvoir en 2006. Réélu deux fois, en 2009 puis en 2014, il obtient un bon bilan économique, puisque sous son deuxième mandat, la Bolivie atteint un record historique de croissance économique. Entre 2005 et 2013, le PIB par habitant du pays est multiplié par deux. L’OMS estime également que la mortalité infantile a reculé, et le gouvernement se targue d’avoir éradiqué l’analphabétisme.

Fort de son bilan, Morales veut aller plus loin et lorgne sur un quatrième mandat, mais la Constitution l’interdit. Il organise alors un référendum en 2016 pour l’amender. Pendant la campagne, il fait face à des accusations de corruption, qui se révèlent fausses. Mais le référendum le désavoue. Il se présente toutefois à l’élection présidentielle d’octobre 2019, qui le met en ballottage avec son adversaire, l’ancien président Carlos Mesa. Certains observateurs remarquent des irrégularités dans le scrutin, mais Morales proclame sa victoire le 24 octobre.

La grève générale et les manifestations à l’appel de l’opposition qui s’ensuivent sont qualifiées de coup d’Etat par Evo Morales. Les manifestations font trois morts et 200 blessés, et plusieurs unités policières se mutinent. Le 10 novembre, Evo Morales annonce un renouvellement du Tribunal électoral suprême et sa propre démission, ainsi que de nouvelles élections. Le président est remplacé par la seconde vice-présidente de la Chambre des sénateurs, Janine Áñez.

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AFP – YURI CORTEZ

Au Venezuela, Nicolás Maduro est président de la République du Venezuela, au pouvoir depuis 2013, a été réélu en 2018. Depuis sa première élection, le Venezuela s’est enfoncé dans une terrible crise économique. La chute brutale des cours du pétrole, principale source de revenus pays, en est la cause principale.

Dès 2014, les manifestations de contestation se succèdent. Les opposants sont systématiquement réprimés. Face à l’hyperinflation, il devient de plus en plus compliqué pour les Vénézuéliens de se nourrir. Les aliments et les médicaments sont en pénurie, les hôpitaux tournent au ralenti. Un phénomène d’émigration massive se met en place : un dixième de la population quitte le pays.

En 2018, le second mandat de Maduro n’est pas considéré comme légitime par l’Assemblée nationale, qui désigne Juan Guaidó à sa tête. Le 23 janvier 2019, Guaidó s’autoproclame "président en exercice" du Venezuela, ce qui provoque un déchirement à l’échelle internationale entre pro-Guaidó et pro-Maduro.


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Guaidó reçoit le soutien du Groupe de Lima, l’association des pays d’Amérique du Sud créé après la crise économique et sociale au Venezuela en 2017, ainsi que des Etats-Unis et de l’UE. De son côté, Maduro compte sur le soutien de la Bolivie, de Cuba, ainsi que de la Russie et de la Chine.

Depuis, de nombreuses péripéties ont eu lieu : Guaidó a été arrêté, puis poursuivi, un soulèvement militaire a échoué en avril, et des pourparlers ont été lancés en Norvège. Pour l’instant, aucun des deux camps n’accepte d’ouvrir le dialogue, malgré un relatif apaisement cet été. Nicolás Maduro affirmait en août vouloir anticiper de nouvelles élections législatives, initialement prévues pour 2020. Cela lui permettrait de reprendre le pouvoir sur l’Assemblée nationale, seule institution encore aux mains de l’opposition.

Au Pérou, un duel politique a opposé le président Martin Vizcarra et le Parlement. Le 30 septembre, le président a annoncé la dissolution du Parlement et la tenue d’élections anticipées, faute d’accord avec l’opposition. En réponse, le Parlement du Pérou a suspendu le président Vizcarra pour "incapacité morale" et l’a remplacé par la vice-présidente. Le président a finalement nommé un nouveau gouvernement le 3 octobre. Les élections législatives anticipées auront bien lieu et sont prévues pour le 26 janvier prochain.

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CLAUDIO REYES – AFP

Equateur et Chili : des crises sociales

En Equateur et au Chili, les situations sont différentes. Ce sont des mesures économiques précises qui ont poussé le peuple dans la rue. Dans le cas équatorien, le président Lenin Moreno doit affronter une vague de protestation jamais vue depuis 2007. En cause, une politique d’austérité imposée par le Fond Monétaire International (FMI) : réduction du pouvoir d’achat, des congés payés, des salaires, et fin de subvention de l’État sur les prix des carburants. L’augmentation de 123% du prix du diesel a définitivement mis le feu aux poudres.


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Ces mesures sont vues comme une trahison par de nombreux Équatoriens, particulièrement les plus pauvres, puisque le programme de Lenin Moreno s’inscrivait dans une lignée plus socialiste.

Après plusieurs affrontements toujours plus violents dans les rues de Quito, le gouvernement équatorien a annoncé finalement qu’il retirait ce décret relatif à la suppression des subventions sur le carburant. Mais si la crise fait désormais partie du passé et que l’heure était à la fête ce lundi 14 octobre, l’ombre du FMI continue de planer sur la politique gouvernementale de l’Équateur.

Au Chili, la situation est assez similaire. C’est également une politique d’austérité qui a mis le feu aux poudres, avec notamment l’augmentation du prix des transports. Des fraudes massives dans le métro de la capitale Santiago aux manifestations dans tout le pays, la situation a rapidement dégénéré, poussant le président Sebastian Piñera à décréter l’état d’urgence à Santiago du 18 au 27 octobre.

De violents affrontements entre la police et les manifestants ont fait 23 morts et plus de 2000 blessés. Le 10 novembre, Sebastian Piñera annonce qu’il va modifier la Constitution, comme le réclament les manifestants. Parmi les modifications envisagées, le président évoque "une meilleure définition des droits de la personne et les modalités pour faire respecter" ces droits. Aux cris de "Chile desperto" ("Le Chili s’est réveillé"), la population a accueilli triomphalement la nouvelle.

Les situations sont donc bien différentes selon les pays, et moins uniformes que dans le monde arabe en 2011. A l’époque, l’Egypte, la Tunisie, la Libye ou encore le Yémen avaient vu tomber leur gouvernement en place depuis plusieurs décennies ; les autres avaient dû se résoudre à des réformes pour rester en place. En Amérique du Sud, les présidents visés sont tous plus ou moins fraîchement élus. Pour le moment, seul l’un d’entre eux, en Bolivie, a dû quitter le pouvoir, poussé à la fois par la rue et par l’armée. Difficile de prévoir s’il y en aura d’autres.

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FOTOR – PAUL VERDEAU
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