Allemagne: la famille de Guillaume II réclame son héritage

Le Château de Cecilienhof à Potsdam, des milliers d’œuvres d’art exposées dans les musées de Berlin et d’ailleurs, 1,2 million d’euros de compensations pour des biens expropriés : les héritiers de la famille impériale allemande voudraient récupérer un patrimoine dont ils estiment avoir été spoliés après la Deuxième Guerre mondiale. Le conflit n’est pas qu’une question d’argent. Il porte aussi le rôle de la famille Hohenzollern lors de la prise de pouvoir par les nazis.

Après 5 années de discrètes négociations, la famille Hohenzollern n’a rien obtenu de l’Etat allemand. La presse a eu vent de cette fin de non-recevoir. Et les héritiers du dernier empereur de Prusse Guillaume II tentent à présent de réclamer leur "héritage" par voie de justice.

"Ces demandes se basent sur celles de mon grand-père, présentées après la réunification, que je poursuis pour ma famille", justifie dans une interview au quotidien Die Welt le prince Georges-Frédéric de Prusse, 43 ans, chef de la maison impériale des Hohenzollern. Cette dynastie a régné sur la Prusse, l’Allemagne, et nombre de duchés depuis 1204. La révolution de 1918 a sonné sa fin, et contraint l’empereur Guillaume II à l’exil aux Pays-Bas où il meurt en 1941.

La famille estime avoir été injustement expropriée par les Soviétiques dans ce qui deviendra ensuite la RDA communiste, alors qu’un accord scellé en 1926 avec l’Etat allemand réglait la répartition des biens impériaux. Mais les Soviétiques considèrent les Hohenzollern comme des criminels de guerre et les exproprient.

Château de Cecilienhof

Parmi les demandes, un droit de résidence gratuit dans le célèbre château de Cecilienhof à Potsdam. Avec ses colombages, son architecture de style Tudor, ses six cours intérieures et ses 55 cheminées, Cecilienhof est célèbre pour avoir accueilli la conférence de Potsdam à l’été 1945, où les Alliés, Staline, Churchill et Truman scellent la partition de l’Allemagne à la fin de la guerre.

Même si les Hohenzollern assurent ne vouloir exercer "aucune influence sur la présentation des collections et des expositions" à l’intérieur, ils entendent récupérer leurs biens, devenus propriété de la RDA en 1949 puis de l’Etat allemand après la réunification en 1990.

Face à eux, la fondation publique qui gère l’essentiel du patrimoine de l’ancienne Prusse, les Länder de Brandebourg et de Berlin ainsi que l’Etat fédéral allemand. Les tractations entre les représentants de la famille Hohenzollern et les fondations culturelles qui gèrent les biens en question se sont durcies ces dernières semaines lorsque la famille a présenté une liste détaillée de revendications.

En juillet, le prince a fait quelques concessions, renonçant à habiter Cecilienhof, construit en l’honneur de son arrière-grand-mère, et acceptant que les tableaux réclamés pourraient rester exposés dans les musées allemands. Il a refusé la proposition de compromis de l’Etat de restitution de dix toiles à la famille. Faute de compromis à l’amiable, les tribunaux devront trancher.

Château en ruine, palais et villa

Georges-Frédéric de Prusse a déjà perdu en juin dernier un procès visant à récupérer le château de Rheinfels au bord du Rhin, non loin du célèbre rocher de la Lorelei.

En 1924, le château en ruine avait été donné à la ville de Sankt Goar, à la condition qu’il ne soit pas vendu. Mais en 1998, la ville a loué le château à un hôtel de luxe voisin.

Selon Der Spiegel, Georges-Frédéric de Prusse pourrait également revendiquer le palais de Lindstedt à Potsdam, déclaré site du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1999, ainsi que la villa Liegnitz à la périphérie du palais de Sanssouci, en restauration.

Ajoutez à cela des milliers d’œuvres d’art réclamées par la famille du dernier Kaiser : peintures, gravures graphiques, sculptures, objets en porcelaine, médailles, meubles, livres et photographies – des objets de grande valeur et d’importance historique. Parmi ceux-ci, le Neuwieder Kabinett de David Roentgen, l’un des plus grands meubles jamais fabriqué en Europe ; des œuvres d’artistes comme le peintre Friedrich Tischbein et Lucas Cranach l’Ancien et le Jeune ; des vêtements portés par l’empereur Guillaume I et le fauteuil dans lequel Frédéric le Grand, roi de Prusse, mourut.

Privés de leurs droits pour avoir soutenu les nazis

"Les Hohenzollern se sont marginalisés avec leurs revendications inacceptables", juge le ministre des Finances du Brandebourg, Christian Görke. "Quel culot !", ajoute l’ancien président de la chambre des députés allemands, Wolfgang Thierse.

"Les revendications se basent sur le droit et découlent de la loi. Elles n’ont pas évolué", réplique à l’AFP Markus Hennig, l’avocat des Hohenzollern. L’accord de 1926 octroyait à la famille un droit de résidence dans 39 châteaux et la propriété sur leur contenu.

"C’est une position juridique. Le prince ne doit pas et ne veut pas habiter dans un château. Il s’agit simplement de savoir ce qu’il adviendra de ce droit de résidence", assure Markus Hennig.

Au-delà de l’aspect légal, cette affaire réveille un conflit de mémoire autour de l’attitude des Hohenzollern après l’arrivée des nazis au pouvoir. Et ce au moment où les partisans d’une réhabilitation du passé prussien de l’Allemagne donnent de la voix. Selon une loi de 1994, toutes les personnes ayant été expropriées par l’Union soviétique ont le droit de revendiquer une indemnisation si "elles n’ont pas soutenu le régime nazi". Or "il y a un débat entre historiens autour du lien controversé du Kronprinz (le prince héritier, arrière-grand-père de Georges-Frédéric) avec le nazisme. La plupart d’entre eux estiment tout de même qu’il existait un lien très fort entre le NSDAP et le Kronprinz, bien qu’il n’ait jamais été membre du parti", explique l’historien Stephan Malinowski. "En 1932", relève-t-il, "le Kronprinz appelle à voter pour Hitler lors de l’élection présidentielle", qui sera remportée une nouvelle fois par le maréchal Hindenburg.

Dans le Land de Brandebourg, la gauche radicale, membre du gouvernement régional de coalition, milite pour un référendum populaire contre les demandes de restitution impériales

Et pendant ce temps, à Berlin, la réouverture prochaine à Berlin d’un autre château emblématique des Hohenzollern suscite la controverse : la reconstruction à l’identique de la résidence principale de la famille impériale jusqu’en 1918, détruit pendant la Deuxième Guerre mondiale avant d’être remplacé par le Parlement de la RDA, de style moderne et rempli d’amiante, est dénoncée par les détracteurs du passé national prussien.

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