Algérie: "Nous sommes dans l'effondrement du modèle patriarcal"

L’avenir politique de l’Algérie est suspendu à une seule question ce dimanche : le président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, va-t-il se représenter pour un cinquième mandat, malgré les manifestations ? Le président, qui n’est même pas en Algérie puisqu’il se trouve dans une clinique à Genève, a jusqu’à minuit pour déposer sa candidature. A 82 ans, Abdelaziz Bouteflika est un président fantôme, dont la dernière apparition publique date du mois de novembre. Pourtant, l’Algérie a mis du temps à remettre en question sa légitimité à gouverner. « L’Algérie est le plus grand pays d’Afrique, elle a donc besoin d’être soutenue et dirigée d’une main relativement décidée, explique Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques à l’ULB. Malheureusement, depuis un certain nombre d’années, Bouteflika ne dirige plus rien : il a des porte-parole, il a un entourage qui est là pour se servir de la rente et faire perdurer le système tant qu’il perdurera. »

Le soulèvement populaire est donc compréhensible, même s’il a fallu plusieurs années pour que les digues cèdent. « Les Algériens ont mis du temps, mais ils ont dit non, note Sébastien Boussois. L’Algérie est à un tournant, et Bouteflika a fait son temps. » Le simple fait que le président se fasse soigner dans un pays occidental, la Suisse, et non en Algérie, montre bien l’étendue du problème au niveau du système d’éducation et de santé dans le pays, remarque le chercheur.

Reste à savoir ce qui pourrait se passer si, ce dimanche soir, Abdelaziz Bouteflika posait bien sa candidature pour un cinquième mandat. « On craint le chaos dans un sens comme dans un autre », explique Sébastien Boussois. Si Bouteflika persiste et signe, les Algériens « ne vont pas rentrer chez eux, affirme le chercheur. S’il le fait, les mouvements risquent de se prolonger et ne pas être tout à fait pacifiques. » Mais de la même façon, s’il se résigne, la question de la succession va ébranler un pays qui ne s’était pas posé la question de remplacer son président depuis vingt ans… « C’est l’argument du FLN (Front de Libération nationale, le parti d’Abdelaziz Bouteflika, ndlr) depuis des années : au nom de la stabilité, ne contestez pas. »

Les choses sont en train de prendre l’eau

On imagine bien alors les tergiversations qui doivent aller bon train au sommet du régime : est-ce que juridiquement Abdelaziz Bouteflika pourra se représenter sans mettre le pied en Algérie ? De la même manière, comment interpréter le limogeage soudain de son directeur de campagne, et ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal ? « Il n’y a pas de stratégie, précise Sébastien Boussois. L’idée était de continuer ainsi et d’espérer que les Algériens ne disent rien. Il y a un nouveau Premier ministre qui sera nommé, mais ça fait un petit peu fuite en avant, fin de règne. »

Alors quelles sont les alternatives crédibles à Bouteflika pour les Algériens ? Après vingt ans d’omniprésence, la question n’est pas simple. Pour Sébastien Boussois, l’Algérie ressemble à un « Titanic » : « les choses sont en train de prendre l’eau. » Difficile de trouver de candidat qui puisse assurer la succession d’Abdelaziz Bouteflika, que ce soit de son côté ou dans l’opposition. A part peut-être Ali Benflis, ancien Premier ministre (2000-2003) et président du parti Talaie El Houriat ('Avant-garde des Libertés' en arabe), un candidat « intéressant », selon Sébastien Boussois. « C’est un homme qui vient de la justice, explique le chercheur, qui y voit un personnage à l’image du président tunisien Béji Caïd Essebsi, pas un homme providentiel, mais quelqu’un dont on sait que par la force de la nature, il ne peut être là que pour quelque temps. »

Pourtant, l’ancien Premier ministre de 74 ans n’est pas particulièrement populaire, la faute, selon Sébastien Boussois à une « défiance totale face à la classe politique » dans son ensemble. « Il faut quelqu’un qui est structuré, qui a un parti politique, une ancienneté, et qui fasse confiance à la jeunesse, explique le chercheur. Dans le monde arabe il y a un problème de relève générationnelle, nous sommes dans l’effondrement du modèle patriarcal, de leadership. On a même presque eu de la pitié pour Bouteflika… »

Mais dans le cas où Abdelaziz Bouteflika se représenterait, serait-il fatalement réélu ? Après tout, les Algériens pourraient simplement ne pas voter pour lui. Sébastien Boussois explique pourquoi les choses ne sont pas si simples : « Aujourd’hui, on est dans un autre paramètre et une autre défiance. Jusqu’à maintenant, on a accepté les élections truquées, on a accepté de ne pas se présenter, mais il est clair aujourd’hui que les Algériens ne sont plus prêts à entendre ça. » Or, si Abdelaziz Bouteflika se présente, l’Algérie serait « en grave danger », selon Sébastien Boussois. Pour autant, les Algériens semblent déterminés. « Ils ont passé le cap d’avoir peur, assure le chercheur. C’est un mouvement dont on sent la joie, l’espoir et le renouvellement. » Plus qu’à attendre dimanche minuit désormais.

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