Algérie: "La candidature d'Abdelaziz Bouteflika sert les intérêts de ce qu'on peut appeler des oligarques"

Kader Abderrahim, professeur à Sciences Po’Paris et directeur de recherches à l’Institut prospective & sécurité en Europe (IPSE).
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Kader Abderrahim, professeur à Sciences Po’Paris et directeur de recherches à l’Institut prospective & sécurité en Europe (IPSE). - © Tous droits réservés

Abdelaziz Bouteflika briguera donc un cinquième mandat à la tête de l’Algérie. À 81 ans et au pouvoir depuis deux décennies, il a annoncé sa candidature à la présidentielle du 18 avril, dans un "message à la Nation" diffusé par l'agence officielle APS.

Cette candidature a de quoi surprendre car Abdelaziz Bouteflika a des problèmes de santé qui l’ont considérablement affaibli. Depuis 2013, il est cloué dans un fauteuil roulant, suite à un accident vasculaire cérébral (AVC) et il n'apparaît plus que rarement en public - la dernière fois c’était le 1er novembre 2018.

La coalition de quatre partis au pouvoir, dont celui d’Abdelaziz Bouteflika, le Front de libération nationale (FLN) soutiennent cette candidature. Récemment encore, le Premier ministre Ahmed Ouyahia, chef du Rassemblement national démocratique (RND), estimait que l'état de santé du président n'empêchait "pas sa candidature".

Abdelaziz Bouteflika ne mènera même pas sa campagne présidentielle. C'est Abdelmalek Sellal, nommé directeur de campagne, qui s’en chargera à sa place, après avoir déjà dirigé les trois précédentes.

Abdelaziz Bouteflika est-il en pleine possession de ses capacités intellectuelles ? "On ne sait pas", constate Kader Abderrahim, professeur à Sciences Po’Paris et directeur de recherches à l’Institut prospective & sécurité en Europe (IPSE). "C’est très compliqué d’avoir des informations. Pour l’approcher, il faut s’adresser à son frère Saïd. Et puis, c’est devenu un mode de gestion : le régime contribue à ce que les choses soient aussi confuses que possible afin d’éviter une analyse rationnelle sur les hommes et sur les raisons qui les maintiennent au pouvoir".

Qui tire les ficelles ?

Abdelaziz Bouteflika serait-il lui-même manipulé ? Il doit bien y avoir des raisons pour imposer cette candidature, aussi surréaliste soit-elle… "Oui, elle sert à préserver les intérêts de l’entourage d’Abdelaziz Bouteflika", affirme encore Kader Abderrahim. "Les intérêts sont semblables à ceux des oligarques en Russie. Ce sont des personnes qui en l’espace de vingt ans, voire moins, ont bâti des fortunes considérables avec le soutien et la protection direct du chef de l’État ou de son entourage familial".

Des fortunes qui ont été construites grâce à la manne pétro-gazière du pays. Une manne qui a aussi garanti un minimum d’avantages sociaux à la population.

L’opposition, elle, est divisée et muselée par le pouvoir. Pour l'heure, seuls Abderrazak Makri, chef du Mouvement de la société pour la paix (MSP), principal parti islamiste, et le général à la retraite Ali Ghediri, pourfendeur du pouvoir, ont annoncé leur intention d'être candidat.

Quant à la société civile, selon Kader Abderrahim, elle a du mal à émerger, à cause de la corruption. "Cette corruption généralisée des élites, de la jeunesse algérienne et d’une grande partie de la population, a conduit l’Algérie dans l’impasse. Tout le monde a intégré l’idée que la seule solution possible pour obtenir l’alternance, ne peut venir que de l’intérieur du système".

Un pacte qui ne tient plus la route

Abdelaziz Bouteflika est celui qui a instauré la paix après la terrible guerre civile des années 1990. Les algériens, traumatisés par cette période sanglante avaient alors passé un pacte : le pouvoir leur était confisqué en échange d’un minimum de garanties sociales, que permettait l’exploitation des abondantes ressources gazières de l’Algérie. Abdelaziz Bouteflika a profité de la hausse du prix du pétrole entre 2004 et 2014 pour lancer de vastes programmes d'infrastructures et désendetter le pays.

Mais depuis, les cours du pétrole se sont effondrés, touchant durement l’économie du pays car celle-ci reste ultra-dépendante des hydrocarbures. "Abdelaziz Bouteflika n’a pas réussi à faire face aux véritables enjeux du moment : la mondialisation, la numérisation, les révolutions technologiques… Contrairement à l’Algérie, le Maroc et la Tunisie ont un projet politique. Le Maroc a même pris une envergure continentale en se diversifiant. On a l’impression que l’Algérie est restée au quai de la gare en regardant passer les trains. Les algériens ont de quoi être inquiets pour leur avenir".

Résultat, un tiers des jeunes de moins de 25 ans est au chômage. Or, dans ce pays de 42 millions d’habitants, 45% ont moins de 25 ans.

Sur le plan géopolitique "l’Algérie est isolée", ajoute Kader Abderrahim. "La frontière avec le Maroc est fermée. Les frontières, avec le Niger, le Mali, la Libye avec qui elle partage 1000 km de frontière présentent des menaces. Il y a une instabilité chronique sur le plan sécuritaire. L’Algérie doit donc faire face à des périls à la fois externes et internes, sur le plan social".

Le véritable enjeu pour la prochaine élection sera le taux de participation

Abdelaziz Bouteflika a promis, s'il est élu, de convoquer une "Conférence nationale" regroupant "toutes les forces politiques, économiques et sociales de la Nation".

Cette conférence sera chargée de faire émerger un "consensus sur les réformes et les changements" que devra engager l'Algérie. Parmi les thèmes qui seront abordés figurent "une présence plus forte des jeunes" au sein des institutions politiques, la volonté de "vaincre le fléau de la bureaucratie", la "mise en place de mécanismes de démocratie participative", ou encore des réformes économiques "sans dogmatisme".

Abdelaziz Bouteflika précise toutefois que c'est lui qui s'occupera de la concrétisation des conclusions de la conférence.

"Pas de doute qu’Abdelaziz Bouteflika sera réélu", analyse Kader Abderrahim. A chaque scrutin, il emporte plus de 80% des suffrages, renforçant les soupçons de fraudes. "Le véritable enjeu pour la prochaine élection sera le taux de participation".

Kader Abderrahim est l'auteur de "Géopolitique du Maroc", Ed. Bibliomonde, Paris 2018.

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