Alain Gresh: "Ce qui se passe en Egypte poussera à la radicalisation"

La façade de l'église copte  Prince Tadros, après l'incendie qui l'a ravagée, mercredi
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La façade de l'église copte Prince Tadros, après l'incendie qui l'a ravagée, mercredi - © IMAGEGLOBE

Le journaliste du "Monde diplomatique" Alain Gresh a chatté avec vous à 14 heures. Le spécialiste du Proche-Orient a livré son analyse sur les événements qui se déroulent en Egypte.

L'Egypte traverse une grave crise. Les Frères musulmans ont appelé à un "vendredi de la colère" et les forces de l'ordre ont l'autorisation de tirer sur les civils qui s'en prendraient aux bâtiments publics. L'état d'urgence a été décrété pour un mois et un couvre-feu est imposé dans la moitié du pays. Ce vendredi risque d'être très violent, avec des combats entre les forces de l'ordre et les partisans des Frères musulmans.

La démocratie égyptienne est-elle en péril? Le pays peut-il encore être gouvernable et pacifié? Doit-on craindre une guerre civile? Les équilibres internationaux peuvent-ils changer suite à ces événements qui secouent ce pays de près de 85 millions d'habitants? Nous avons invité Alain Gresh pour en discuter avec vous. Ce journaliste français, né en Egypte, est spécialiste du Proche-Orient et de l'islam. Il a été rédacteur en chef du "Monde diplomatique" et est maintenant directeur-adjoint de ce prestigieux mensuel. Son dernier article sur le sujet, "En Egypte, la révolution à l'ombre des militaires", est disponible ici.

A la question "Est-ce une restauration de l'ancien régime?", Alain Gresh répond : "Je crois que nous faisons face à une stratégie délibérée du pouvoir (ou de l'ancien régime) pour pousser le pays dans la violence et justifier un retour à la dictature au nom "la guerre contre le terrorisme. Il faut reconnaître aussi que les Frères musulmans sont tombés dans le piège et ont du mal à définir une stratégie."

Pas de retour à la démocratie

Un internaute se demande: "Quelle suite imaginer à cette situation dramatique? Comment imaginer que la démocratie puisse s'installer après ces massacres?". Alain Gresh explique : "Le mouvement du 30 juin a vu la convergence d'un rejet massif des Frères musulmans et une manipulation par les forces de l'ancien régime qui ont surfé sur la vague et qui se retrouvent en position de force. Ce sont ces forces qui décident des orientations, les "civils" étant une simple vitrine. Les massacres de mercredi montrent que ces forces sont déterminées non seulement à éliminer les Frères mais à empêcher tout retour à la démocratie".

A savoir si les protestations internationales aboutiront à freiner l'armée, Alain Gresh répond: "Pour l'instant, non. Pour plusieurs raisons: l’Égypte vit une vague de chauvinisme sans précédent, encouragée par les médias, qui présentent tous les étrangers comme des ennemis, que ce soient les journalistes occidentaux ou les palestiniens, ou les syriens. D'autre part, si les condamnations sont très larges, y compris de l'Indonésie, le plus peuplé des pays musulmans, du Brésil ou de l'Union européenne, seule la réaction des États-Unis intéresse l'armée égyptienne. Or ceux-ci ne veulent pas adopter de sanctions contre l'Egypte pour ne pas mettre en cause la paix israélo-égyptienne".

"Restauration?", "Oui", répond Alain Gresh

Un internaute se disait : " Personnellement, je constate que les Égyptiens ne veulent pas des Frères musulmans. Les attaques contre les églises sont intolérables. Ils seraient armés, ils sont un péril pour la démocratie. Plusieurs personnes très influentes en Egypte l'ont dit. Qu'en pensez-vous?" Alain Gresh lui répond : "Je ne sais pas très bien ce que c'est "les Égyptiens". "Si les Frères ont perdu beaucoup de leur influence, ils restent un parti qui représente, au moins, 20% de la population, peut-on les exclure? Les attaques contre les églises sont inacceptables, mais il faut remarquer, comme l'a regretté un responsable de l'Eglise copte, qu'elles n'ont pas été protégées, et c'était sans doute délibéré."

Est-il il est possible d'instaurer une démocratie avec cette présence dominante de l'islam politique? Le journaliste répond : "La question pourrait être posée autrement: peut-on imaginer une démocratie qui exclurait l'islam politique? Cinquante ans de dictature dans le monde arabe nous ont appris que non. L'enjeu, en Egypte comme en Tunisie, était justement l'intégration des forces qui acceptent le jeu démocratique. Al-Qaida peut se réjouir: cela fait des mois qu'ils ont critiqué la stratégie parlementaire des Frères, les événements vont-ils leur donner raison? Il est clair que ce qui se passe en Égypte poussera à la radicalisation".

Ya-t-il un impact sur la situation en Tunisie? "L'enjeu est le même, dit Alain Gresh. Il faut accepter que les sociétés dans le monde arabe soient pluralistes, diverses, qu'aucune composante ne peut être éliminée sinon par la dictature. Il dit qu’il y a cependant " deux différences entre les deux pays. L'armée ne joue qu'un rôle réduit en Tunisie et el-Nahda me semble plus intelligent et politique que les Frères égyptiens"

Et sur le rapport entre Etats-Unis et Egypte, le directeur adjoint du "Monde diplomatique" répond: "Les Etats-Unis ont un objectif en Egypte, leurs relations avec l'armée et tout faire pour éviter une rupture entre ce pays et Israël. Pour y arriver, ils étaient prêts à soutenir Moubarak, les Frères et demain un gouvernement égyptien un peu plus présentable".

Pour ce qui est de la suite, Alain Gresh est plutôt pessimiste: "Oui, on peut s'attendre à plus de violences et d'attentats et je crois que le pouvoir égyptien joue la carte du pire et espère pousser à cette violence qui le justifiera à posteriori". Peut-être comme en Algérie dans les années 90.

Vous pouvez lire la suite du chat ci-dessous.  

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