Afrique du Sud: le rêve d'égalité inachevé de Nelson Mandela

Le monde entier avait assisté, il y a un an, aux violences des conflits sociaux en Afrique du Sud. La tension, depuis la mort de 34 mineurs grévistes reste aujourd'hui encore palpable. Marikana, une mine de platine dans les environs de la capitale, est devenue le symbole de la société sud-africaine : les différences socio-économiques, le mal-être d’une grande partie de la population, l’incapacité de tout un système étatique à garantir le bien-être de ses citoyens.

Pour l’observateur extérieur, pourtant, l’Afrique du Sud avait tous les atouts d’une puissance émergente. Mais "l’onde de choc est comparable à celle du massacre de Sharpeville, dont les événements de Marikana ont réveillé le souvenir. Le 21 mars 1960, la police du régime d’apartheid (1948-1991) avait tué soixante-neuf manifestants noirs qui protestaient dans un township contre le pass imposé aux 'non-Blancs' pour se rendre en ville", dit Achille Mbembe, du Wits Institute for Social & Economic Research (WISER) de l'Université du Witwatersrand de Johannesburg.

Des indicateurs économiques et sociaux alarmants

Ce spécialiste du post-colonialisme ne mâche pas ses mots : oui, la situation socio-économique sud-africaine est stable, mais pas pour les raisons que l’on croit. "La plupart des indicateurs macro-économiques sont dans le rouge ou stationnaires. Le taux de croissance économique est faible, à cause de l’instabilité dans le secteur minier. Les mouvements de grève et la relative opacité des actions gouvernementales sont là pour le souligner. À quoi s’ajoutent de grandes inégalités sociales, mais aussi un niveau de corruption important : l’atmosphère est non propice aux investissements", nous dit-il.

Plus de 20 ans après l’abolition du système d’apartheid, presque autant après les premières élections multiraciales qu’a connues le pays, l’égalité entre les citoyens est encore un projet non réalisé. Pays le plus industrialisé et le riche d’Afrique, l’Afrique du Sud n’a manifestement pas enterré ses démons. "Dans ce pays industrialisé, seul marché émergent au sud du Sahara, les ménages pauvres, à 62% noirs et à 33% métis, représentent plus de vingt-cinq millions de personnes, soit la moitié de la population du pays, selon des chiffres publiés fin novembre (2012, ndlr) par les institutions nationales ", explique Achille Mbembe, qui n’hésite pas à faire le parallélisme entre les émeutes anti-apartheid et la situation actuelle, explosive dans plusieurs régions.

Le taux de chômage est officiellement de 34% des actifs, mais il toucherait près de la moitié des jeunes. 60% de la population gagne moins de 42 000 rands par an, l’équivalent de 5000 euros. Mais, parallèlement, les chiffres nationaux montrent aussi que les Blancs gagnent toujours plus que les Noirs, avec des revenus 6 fois supérieurs en moyenne (Voir les chiffres présentés par la revue Perspectives économiques).

Une égalité "conçue pour 20% de la population"

"Les aides sociales, limitées aux allocations pour les familles et les personnes âgées, constituent la seule source de revenu pour 54,7 % des ménages pauvres, selon des chiffres publiés le 27 novembre par les statistiques nationales", ajoute Achille Mbembe.

"C’est un pays où l’extrême pauvreté a tout de même été limitée par la mise en place d’un système d’aide sociale minimal, qui a été magnifique", tempère Helene Pastoors. Cette journaliste belge, compagne de route de Nelson Mandela et de ses camarades pendant la lutte contre le régime d’apartheid, estime que la démocratie sud-africaine a tenté de mettre en place des mécanismes sociaux. "Il y a des allocations familiales pour les enfants, il y a désormais un meilleur accès à la santé…" Elle concède cependant que la situation est plutôt grave : "Une pension ou un salaire minimum sert de moyen de subsistance à 8 ou 10 personnes, qui doivent vivre de ça. Car le chômage est énorme. Et beaucoup de gens ont peu d’espoir, ils ont perdu l’espoir".

La discrimination positive, mise en place pour résorber les inégalités entre les ouvriers noirs et les blancs, n’a pas réellement porté ses fruits. Mais les caractéristiques de l’économie sud-africaine y sont aussi pour beaucoup : "Les syndicats ont obtenu des conditions de travail dans le secteur formel. Mais il y a beaucoup d’entreprises de compagnies qui font de la sous-traitance dans l’informel", ajoute Helene Pastoors.

Conditions de vie dégradées depuis 1991

"L’idée de la libération était centrale dans la lutte de l’ANC et Mandela", ajoute Helene Pastoors. "Mais il y a aussi l’égalité". Le tableau actuel montre autre chose que ce que souhaitait le prix Nobel de la paix pour son pays. "L’économie de l’Afrique du Sud a en réalité été conçue pour 20% de la population".

La mondialisation, qui a imposé ses règles aux économies nationales, a certes poussé les pays les plus pauvres à s’adapter, parfois au détriment des acquis sociaux de leurs populations. Mais les observateurs de la politique sud-africaine estiment que la raison de la situation catastrophique du pays revient aussi à la gestion du parti majoritaire depuis la libération : l’ANC.

"Il y a eu un transfert de pouvoir en 1994 du régime d’apartheid à l’ANC. A partir de là, il y a eu démocratisation, mais les rênes du pouvoir économique restent aux mains de la minorité blanche", nous explique Achille Mbembe. "D’autre part les transformations radicales pour ‘déracialiser’ le secteur économique ont été faites de manière peu systématique". D’où la montée des frustrations dans les classes noires pauvres, "dont les conditions de vie se sont même nettement dégradées depuis la chute du régime d’oppression".

Parallèlement, un ressentiment d’une certaine classe blanche, réactionnaire, se fait de plus en plus sentir, face au manque de réforme, mais aussi à la perte d’un pouvoir sans partage.

L'ANC, entre corruption et paralysie

Un pouvoir détenu aujourd'hui par le parti de la libération nationale de 1991, l'ANC. Mais ce dernier n'est plus qu l'ombre du mouvement dynamique et égalitaire d'alors. "Aujourd’hui, les syndicats noirs, forts de plus de deux millions d’adhérents, réclament au gouvernement une vraie politique sociale et de meilleures conditions de travail pour tous. Mais, particularité sud-africaine, ils sont… au pouvoir", écrit Achille Mbembe, dans une tripartite avec l'ANC.

Les inégalités, la misère, les questions raciales toujours présentes : autant d’éléments qui sapent la confiance des populations. Les émeutes de 2012 ont montré une nouvelle donne : l’émergence d’un nouveau radicalisme, qui est le fait des plus marginalisés, racialement et économiquement.

"La stratégie de l’ANC consiste à conserver coûte que coûte le monopole de la domination morale longtemps exercée sur la majorité", estime Achille Mbembe. Le parti est littéralement hégémonique. Mais au sein de la tripartite gouvernementale, son incapacité à peser sur les décisions est de plus en plus visible. "L’Afrique du Sud d’une certaine façon est comme le PNR (actuel PRI, ndlr) au Mexique, ou le Parti du Congrès en Inde. Ce sont des mouvements qui ont permis la décolonisation et qui sont devenus des appareils bien implantés. Même si l’opposition est fragmentée, il y a une désaffection des électeurs, une diminution du nombre de votants à chaque élection, et une absence d’alternance ".

La corruption gangrène tous les étages du pouvoir. La bourgeoisie noire, devenue "parasitaire", selon le terme utilisé par Achille Mbembe, n’a pas intérêt à ce que les choses changent. Le président Jacob Zuma, lui-même, n’échappe guère aux critiques. Réélection laborieuse, procès, soupçons de corruption, ou d’utilisation d’argent public à des fins privées : l’ANC vacille.

Helene Pastoors, observatrice proche et avertie, ne contredit pas ce constat. "Certains disent qu’il y a beaucoup de problèmes à l’intérieur. Il y en a qui n’ont pas gardé leurs idéaux. Mais c’est inévitable : ils revenaient d’une lutte où ils n’avaient pas le sou, et maintenant ils sont devenus cadres. Et une partie d’entre eux a eu l’idée d’ ‘entitlement ‘, c'est-à-dire de ‘droit de’. Il y en a qui avaient tiré la sonnette d’alarme, mais le problème est de savoir où ça va s’arrêter".

Peu d'espoirs, un idéal à reconstruire

Sous la pression d’une partie de ses cadres, l’ANC a entrepris, en 2007, une réflexion censée aboutir à une nouvelle stratégie de développement. Mais le consensus est difficile à obtenir, et les leviers presque inexistants : 70 à 80% du capital se trouve entre les mains d’investisseurs étrangers. "Il y a eu une période difficile, mais ils se sont rendus compte qu’il faut une politique sociale ", estime Helene Pastoors. "Ils se sont ressaisis, même si c’est toujours sur le papier".

Pour Achille Mbembe, cependant, le futur proche ne risque pas d’amener de très bonne surprises pour les populations déshéritées. "Société en ébullition, conditions sociales aggravées, oppositions raciales exacerbées, ANC toujours au pouvoir, accroissement des luttes au sein du parti, ossification de ce dernier faute d’une élite capable de prendre le flambeau" : le tableau est noir.

Très loin des espoirs de Nelson Mandela qui, en 1991, après sa libération, déclarait : "J’ai cherché à atteindre l'idéal d''une société démocratique et libre, dans laquelle tous vivent ensemble harmonieusement, et avec des chances égales. C'est un idéal pour lequel je veux vivre et que j'espère atteindre".

W. Fayoumi (@WaFayoumi)

(Entretiens réalisés en juillet 2013)

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