Afghanistan : une violence continue sur fond de retrait américain

Dégâts suite aux explosions du 21 novembre, dans un quartier de Kaboul
Dégâts suite aux explosions du 21 novembre, dans un quartier de Kaboul - © WAKIL KOHSAR - AFP

Huit morts : c’est le bilan provisoire des tirs de roquettes qui ont touché le centre de Kaboul, ce samedi matin. Les tirs ont visé la zone verte, qui regroupe les ambassades, le siège de la présidence afghane, et les quartiers généraux de l’armée afghane.

Ce nouvel attentat qui vise la capitale afghane a été revendiqué en début d’après midi par le groupe Etat islamique, avec un communiqué publié sur ses comptes de réseaux sociaux. Ce communiqué affirme que 28 tirs de roquettes Katioucha ont été tirés.

Les services du ministre de l’Intérieur ont également dénombré une trentaine de blessés, précisant que l’attaque avait eu lieu vers 8h30, et avait touché des quartiers densément peuplés de la ville. Une roquette a atteint un hôpital, comme le raconte Mariam Rahimi, une infirmière de 26 ans : "Le choc a brisé des fenêtres et tables, et endommagé le mur. J’ai appelé au secours pour évacuer les enfants qui se trouvaient dans l’hôpital. J’ai été propulsée contre le mur par le choc. J’ai encore peur et mal à la tête".

L’ambassade iranienne a annoncé sur Twitter que son bâtiment principal avait également été endommagé.

Le ministère de l’Intérieur a par ailleurs déclaré que deux petites explosions de "bombe collante" avaient été signalées plus tôt samedi matin, dont une qui a frappé une voiture de police, tuant un policier et en blessant trois autres.

Retrait américain

Les Taliban avaient, tôt dans la journée, réfuté toute accusation quant à leur implication dans l’attaque. Zabihullah Mujahid, porte-parole des insurgés, a ainsi déclaré que l’attaque n’avait "rien à voir" avec le groupe."Nous ne tirons pas à l’aveugle sur des lieux publics", a-t-il ajouté.

Les Etats-Unis, par l’intermédiaire de leur chargé d’affaires à Kaboul, Ross Wilson, ont condamné l’attaque : "Les Etats-Unis vont continuer à travailler avec nos partenaires afghans pour éviter ce type d’attaques", a-t-il écrit sur Twitter.

Cette énième attaque meurtrière est intervenue quelques heures avant le début de réunions entre le secrétaire d'Etat américain, Mike Pompeo, d’une part, et des représentants des Taliban et du gouvernement afghan, qu’il doit rencontrer séparément à Doha, capitale du Qatar.

Ces rencontres se font dans la suite du processus initié en février dernier, et qui, pour les Etats-Unis, doit aboutir au retrait des forces armées américaines du pays, et initier, dans le meilleur des cas, un début de discussions entre les Taliban, de plus en plus puissants, et le gouvernement afghan, sur lequel la pression des groupes armés (Taliban et Groupe Etat islamique) se fait de plus en plus forte depuis des mois.

Dans les textes en vigueur depuis le 22 février dernier, les Taliban se sont engagés à ne pas attaquer les zones urbaines, mais les autorités de Kaboul ont déjà accusé les insurgés d’autres attaques récentes dans la capitale.

Le Pentagone a, de son côté, continué dans la logique annoncée par le président américain Donald Trump, en annonçant le retrait prochain de quelque 2000 soldats, accélérant ainsi le calendrier établi lors de l’accord de février, entre Washington et les Taliban, pour arriver au retrait total en 2021.

Une paix très lointaine

On le voit aujourd’hui, l’euphorie qui a suivi l’annonce de l’accord entre l’administration américaine et les Taliban était prématurée, si un retour de la paix en Afghanistan était bien l’enjeu espéré. "Tout le monde a beaucoup parlé des accords de Doha qui ont été signés le 29 février dernier. Il ne s’agissait pas comme cela a été beaucoup écrit d’accords de paix, constate Georges Lefeuvre, chercheur associé à l’IRIS, et ancien conseiller politique de l’Union européenne au Pakistan. Il s’agit simplement de négociations qui permettaient à Donald Trump de ne pas perdre la face."

Car, en effet, Donald Trump a promis à plusieurs reprises de mettre fin aux "guerres sans fin", y compris en Afghanistan, la plus longue intervention de l’histoire américaine, lancée après les attentats du 11 septembre 2001. "Il avait dit, et je cite : 'On verra ce qui va se passer avec les Taliban, ils sont fatigués nous sommes fatigués, tout le monde est fatigué nous devons ramener nos gars à la maison', rappelle Georges Lefeuvre. Donald Trump est très pressé de ramener les gars à la maison, et surtout de se sortir de ce bourbier. Je vais vous donner quelques chiffres qui parlent d’eux-mêmes : les Taliban étaient bien aux affaires le 11 septembre 2001, lorsque le World Trade Center a été attaqué et s’est effondré. Les Américains ont riposté, ils ont voulu chasser Ben Laden, et ils ont surtout chassé les Taliban. Il y a donc de ça presque 20 ans. Ça veut dire que les Américains sont engagés militairement depuis presque 7000 jours ; c’est plus de temps d’engagement que leur engagement cumulé de la Deuxième guerre mondiale et de la guerre de Corée. C’est la plus longue guerre que les Américains ont menée. Et ça leur a coûté 100 milliards de dollars, c’est à dure plus cher que le plan Marshall d’après la seconde guerre mondiale pour redémarrer l’économie de l’Europe. Donc c’est évidemment un échec absolument cinglant."

L’empressement de Donald Trump a été visible dans ce dossier, et même s’il a été rattrapé par les résultats de l’élection américaine, il n’est pas question de dévier de la ligne tracée. Son secrétaire d'Etat, Mike Pompeo, est donc chargé de poursuivre les tractations. Et il s’agit maintenant de mettre les représentants du gouvernement afghan et ceux des Taliban autour d’une même table. Ils avaient lancé des pourparlers de paix à la mi-septembre, au Qatar, mais les progrès ont été lents, sinon inexistants. Et la violence dans le pays n’a cessé de croître : au cours des six derniers mois, les talibans ont mené 53 attentats suicides et déclenché 1250 explosions, qui ont fait 1210 morts et 2500 blessés parmi les civils, a déclaré cette semaine le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Tariq Arian.
 

Les grands gagnants sont les Taliban

Georges Lefeuvre reste plus que perplexe quant à une sortie pacifique de crise, en tout cas sur un court terme : "Certains éléments de l’accord du 29 février ne sont pas encore totalement remplis ; les Taliban n’ont pas lâché un pouce, ils sont en position de force, ce qui n’est pas le cas des Américains, ni de la coalition internationale."

"Voilà que 20 ans après ce sont à peu près les Taliban qui dictent leurs conditions, ils ont repris à peu près un tiers du territoire, qu’ils contrôlent à présent. Donc les Taliban ont imposé leurs volontés", ajoute-t-il. Car, en effet, les insurgés ont réussi à obtenir ce retrait des troupes étrangères (et pas seulement américaines) qu’ils réclament depuis 20 ans. Ils ont aussi obtenu le départ de toutes les équipes de coopération internationale. "En contrepartie, les Taliban ne se sont engagés qu’à une seule chose : cesser les actes de violence contre les Américains, dans leur processus de retrait. Mais ils ont maintenu, et ils l’ont dit et écrit sur leur site, qu’ils vont bien continuer le djihad contre le gouvernement afghan, pour reprendre le pouvoir et imposer l’émirat islamique. Donc on est très loin d’une paix."

Les Taliban ne veulent qu’une seule chose : arriver au pouvoir, et écarter le gouvernement de Kaboul, souligne aussi George Lefeuvre. Et leur stratégie de violence continue œuvre en ce sens.

Pour le malheur des civils afghans, la situation sécuritaire plus que précaire favorise aussi depuis des mois les actions violentes des groupes affiliés au Groupe Etat islamique. Une situation dramatique pour l’Afghanistan, qui se débat dans la guerre et la violence depuis des décennies. Pour George Leveuvre, l’intervention militaire dans le pays n’a pas arrangé les tensions profondes qui traversent ce pays : "Il y avait d’autres solutions que ce bras de fer qui a au fond permis le retour des Taliban au lieu de s’intéresser véritablement aux véritables causes de cette fracture des peuples qui met l’Afghanistan en péril depuis beaucoup plus de 20 ans, depuis sa création il y a deux siècles et demi."

 

 

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