"Les faire taire": le fils de Mia Farrow donne les odieux détails mais aussi les méthodes d'intimidation d'Harvey Weinstein

Ronan Farrow, le journaliste qui a enquêté sur les agissements d'Harvey Weinstein et son réseau incroyable de soutien
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Ronan Farrow, le journaliste qui a enquêté sur les agissements d'Harvey Weinstein et son réseau incroyable de soutien - © Alberto E. Rodriguez - AFP

Pendant le procès du producteur de cinéma américain Harvey Weinstein, les témoignages se succéderont pour raconter comment cet homme a agressé sexuellement plusieurs femmes.

Mais un livre raconte d’ores et déjà comment cet homme a utilisé une armée d’avocats et de détectives privés pour intimider, discréditer et faire taire ou payer le silence de dizaines de femmes qui racontaient comment Harvey Weinstein les avait harcelées, agressées ou violées. Ce livre raconte aussi l’incroyable réseau utilisé par le producteur pour empêcher ces révélations d’arriver au grand jour.

Une enquête très approfondie

Ronan Farrow est juriste mais aussi journaliste. Il connaît très bien l’univers du cinéma américain puisqu’il est le fils de Mia Farrow et Woody Allen. Quand il commence son enquête sur ce qui deviendra "l’affaire Weinstein", il travaille pour la chaîne de télévision NBC. Et il ne réalise pas l’ampleur que ses révélations prendront ni les ramifications incroyables que son enquête va révéler.

Son livre "Les faire taire" (Catch and kill en anglais) est sous-titré "Mensonges, espions et conspirations : comment les prédateurs sont protégés".

Mais ne vous fiez pas à ce sous-titre. L’homme est loin d’être racoleur. Bien au contraire. En 414 pages il explique, raconte et décortique sa propre enquête. C’est un travail fouillé, journalistiquement impressionnant qu’il nous livre. Au fil des mois et des entretiens qu’il mène, il recueille le témoignage de dizaines de femmes qui ont eu affaire avec celui qu’elles décrivent comme un véritable prédateur sexuel.

Certains témoignages sont anonymes, d’autres sont ceux d’actrices autrefois célèbres dont on n’a plus entendu parler depuis quelques années (et cela n’est pas un hasard), d’autres encore sont ceux de femmes qui ont travaillé au sein de la Weinstein Compagny en tant qu’assistantes, productrices ou un autre métier plus éloigné des projecteurs.

Je ne sais pas ce que ça prouve

Persuadé d’être félicité pour son travail et les révélations qu’il apporte, Ronan Farrow entre dans le bureau du président de la chaîne, Noah Oppenheim. Il lui montre un exemplaire des commentaires et interview qui sont prévus pour son reportage.

"Oppenheim survola son exemplaire du script, de l’histoire rédigée, de la liste d’éléments. Une ride sur son front se creusa davantage.

-C’est juste une ébauche de script, lui expliquai-je. On va préciser.

D’une voix atone, il répondit :

-Ok.

Greenberg (ndlr Rich Greenberg, le chef de la cellule investigation de la chaîne NBC), visiblement déstabilisé par le manque d’enthousiasme d’Oppenheim, intervint :

– On s’est dit que tu devrais écouter l’enregistrement. C’est plutôt puissant.

Oppenheim hocha la tête. Il examinait encore les pages, sans nous regarder. Greenberg me donna le signal d’un hochement de tête. J’appuyai sur "play" et tendis mon téléphone. On entendit Ambra Gutierrez dire d’une voix angoissée :

– Non. Je ne me sens pas à l’aise.

Et Weinstein répéter :

– Je fais ça souvent.

Oppenheim s’avachit encore un peu plus dans son fauteuil, se recroquevillant presque.

Après la fin de l’enregistrement, il y eut un grand silence. Visiblement conscient que nous attendions un commentaire de sa part, Oppenheim émit un son à mi-chemin entre un soupir de lassitude et un "hein" apathique accompagné d’un haussement d’épaules, puis déclara :

– Enfin… Je ne sais pas ce que ça prouve.

– Il admet l’avoir pelotée, répondis-je.

– Il essaie de se débarrasser d’elle. Les gens disent beaucoup de choses quand ils essaient de se débarrasser de filles comme ça.

J’écarquillai les yeux. Greenberg et Weiner (ndlr Susan Weiner, la conseillère juridique de NBC News) écarquillèrent les yeux.

– Ecoutez, poursuivit-il avec une pointe d’agacement dans la voix, je ne dis pas que ce n’est pas grossier, mais je ne suis toujours pas sûr que ça vaille la peine d’être diffusé."

Noah Oppenheim insistera un peu plus tard, tentant d’expliquer à Ronan Farrow que le public ne sait pas qui est Harvey Weinstein et qu’il n’est donc pas persuadé qu’il faille diffuser son reportage.

Derrière cet exemple, Ronan Farrow montre à quel point Harvey Weinstein est (était ?) un homme influent y compris dans des secteurs extérieurs au cinéma. La scène se passe en 2017. La chaîne NBC ne diffusera jamais le travail de Ronan Farrow qui se tournera finalement vers le New Yorker pour pouvoir diffuser le produit de son enquête.

L’homme au peignoir de bain blanc

Alors que les mois défilent, l’enquête de Ronan Farrow progresse. Il recueille un nombre impressionnant de témoignages de femmes qui ont toutes été "piégées" de la même manière par le producteur. Elles acceptent un rendez-vous professionnel dans un endroit public, comme un restaurant par exemple. Puis "on" (généralement un assistant de la Weinstein Compagny) leur fait savoir que finalement, le rendez-vous aura lieu dans la chambre d’hôtel de Weinstein. A peine arrivées dans la chambre, elles le voient surgir en peignoir, une bouteille d’huile de massage à la main et exigeant un petit massage ou des gestes plus explicites.

Certaines n’ont pas réussi à se défendre face à cet homme grand et imposant. D’autres ont réussi a lui échapper physiquement mais pas moralement. C’est le cas de Rosanna Arquette par exemple qui se confie difficilement à Ronan Farrow, elle lui précise qu’elle a une alarme qui ne cesse de retentir en elle en lui criant danger.

"Arquette me raconta qu’au début des années 90, elle avait accepté une invitation à dîner de la part de Weinstein au Beverly Hills Hotel où elle devait récupérer le script d’un nouveau film. A l’hôtel, on l’envoya à l’étage, dans la chambre du producteur. Quand elle arriva, Weinstein lui ouvrit la porte, vêtu d’un peignoir de bain blanc. Il lui expliqua qu’il avait mal à la nuque et qu’il avait besoin d’un massage. Elle répliqua qu’elle pouvait lui recommander une bonne masseuse. "A ce moment-là, il m’a pris la main et l’a posée sur son cou". Quand elle ôta sa main brusquement, il la lui saisit de nouveau et la dirigea vers son pénis, qui était visible et en érection. "J’avais le cœur qui battait à cent à l’heure. Je ne savais pas si je devais m’enfuir ou me débattre." Elle dit à Weinstein qu’elle ne céderait pas à ses avances. Weinstein répliqua qu’elle commettait une grosse erreur en le repoussant. Il nomma une actrice et un mannequin qui avaient vu leur carrière fleurir après l’avoir satisfait. Arquette lui lança qu’elle n’agirait pas comme ces filles-là et claqua la porte. Son histoire avait de l’importance parce qu’elle suivait exactement le même schéma que d’autres que j’avais entendu : prétexte professionnel, entrevue dans une chambre d’hôtel, demande de massage, peignoir de bain. Comme Sorvino (ndlr l’actrice Mira Sorvino), Arquette était persuadée que sa carrière en avait souffert. "Il m’a rendu les choses très difficiles pendant des années ajouta-t-elle."

 

Plus son enquête progresse, plus Ronan Farrow subit d’intimidations et de tentatives de discrédit. En réalité, Harvey Weinstein a fait appel à une boîte israélienne, Black Cube, qui emploie d’anciens agents du Mossad, les services de renseignements israélien, pour surveiller, fouiller dans le passé et quand c’est possible diffamer les personnes qui témoignent ou s’intéressent de trop près aux agissements d’Harvey Weinstein.

Malgré tout il persévère et travaille aussi à la rédaction d’un livre sur la politique étrangère américaine. Ronan Farrow a travaillé pour le Ministère des Affaires étrangères quand Hillary Clinton était secrétaire d’Etat. Elle avait accepté avec enthousiasme de participer à son ouvrage. Mais c’était avant que le même journaliste s’intéresse aussi à l’un des grands contributeurs financiers de sa campagne électorale… Un certain Harvey Weinstein.

"Je passais la porte de chez mon immeuble quand je reçus un appel de Nick Merril, l’attaché de presse de Clinton. Nous parlâmes brièvement du livre, puis il me dit :

– Au fait, on est au courant pour le reportage que vous préparez.

Je m’assis sur une des chaises du hall d’entrée.

– Eh bien Nick, je travaille en permanence sur de nombreux reportages.

– Vous savez ce que je veux dire.

- Je ne peux vraiment pas en parler.

– Eh bien, vous savez, ça nous préoccupe.

Je sentis la sueur couler dans mon cou.

– Puis je vous demander qui vous a mis au courant ?

– Peut-être officieusement, autour d’un verre. Disons juste que les gens parlent.

Je changeai de conversation pour aborder l’interview avec Clinton. Il me dit qu’elle était "très prise par la campagne de promotion". Je lui fis remarquer que c’était pour cette raison que nous avions programmé l’interview avant qu’elle débute. Comme si je n’avais pas entendu, il répéta : "très prise". Au cours des semaines suivantes, chaque tentative de fixer une date pour l’interview conduisit à une réponse succincte m’indiquant qu’Hillary n’était soudain plus disponible. Elle s’était blessé le pied. Elle était trop fatiguée. Et pourtant, à cette époque-là, elle devenait l’un des personnages du monde politique les plus disponibles."

Comme beaucoup de victimes, je me sentais coupable

Cette phrase prononcée par l’actrice Asia Argento résume le sentiment de beaucoup de femmes rencontrées par Ronan Farrow. Son témoignage a été déterminant dans ce qui est devenu "l’affaire Weinstein". Exactement comme des dizaines d’autres, elle raconte le rendez-vous à une fête qui s’est transformé en proposition de massage dans une chambre d’hôtel. A contrecœur, Asia Argento acceptera ce massage.

"Il souleva sa jupe, la força à écarter les jambes et se mit à lui faire un cunnilingus alors même qu’elle lui demandait d’arrêter. "Ça n’en finissait pas. C’était un cauchemar." Au bout d’un moment, elle cessa de dire non et feignit le plaisir en pensant que c’était le seul moyen que le calvaire se termine. […]

Comme beaucoup de victimes, je me sentais responsable. Parce si j’avais été forte, je lui aurais donné un coup de pied dans les couilles et je me serais enfuie. Mais je ne l’ai pas fait. Et donc je me sentais responsable." […] Pendant quelques mois, il parut obsédé par elle et lui envoya des cadeaux très coûteux. Ce qui compliqua l’affaire, concède-t-elle, c’est qu’elle céda plus ou moins à ses avances. "Il me faisait croire qu’il était mon ami et qu’il m’appréciait vraiment." Elle l’accompagnait à des dîners et eut des rapports sexuels avec lui à plusieurs reprises au cours des années qui suivirent. […] Je me suis sentie obligée, raconte-t-elle. Parce que le film sortait et que je ne voulais pas le mettre en colère." Elle pensait que Weinstein allait ruiner sa carrière si elle ne cédait pas à ses avances."

Et c’est exactement ce qu’il fit selon le livre "Les faire taire" de Ronan Farrow publié chez Calmann Levy.

Journal télévisé du 06/01/2020

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