Accord Israël-Emirats : Donald Trump, en campagne, tente de se donner le beau rôle

Confortablement installé dans le bureau ovale, Donald Trump jubile. Le visage, presque déformé par un sourire, qu’il ne parvient pas à réprimer. Et ça fait un petit temps que l’on n’avait vu le faciès du candidat en campagne, si affable. Derrière son bureau, une dizaine de collaborateurs et des hauts conseillers, placés en arc-de-cercle l’applaudissent. Donald Trump vient de lire un communiqué qui scelle ce fameux "accord de normalisation des relations entre Etat hébreu et les Emirats arabes unis."

Pour certains observateurs, même si l’avancée est réelle, l’annonce même tiendrait de la diversion, si chère à l’administration Trump. Michel Liégeois, qui enseigne les sciences politiques à l’UClouvain, n’est pas loin de penser la même chose. Nous lui avons posé trois questions.

L’annonce de cet accord entre l’Etat hébreu et les Emirats, le 3e d’Israël avec un pays arabe, a d’abord surpris. "Contre toute attente", "annonce surprise", les commentateurs sont unanimes : le président américain a pris le monde entier de court…

Michel Liégeois : "En jouant effectivement sur l’effet de surprise escompté. Une surprise qui fonctionnera d’autant mieux si elle est dûment préparée très à l’avance. C’est ce qui est arrivé ici. Elle était prête et Donald Trump a choisi le moment. Car il est difficile, dans ce cas précis, de ne pas voir une manœuvre de diversion du candidat Trump. Il est parvenu à déplacer le débat, en période électorale, sur le terrain qui lui est favorable. En tout cas sur un terrain autrement plus favorable que la gestion de la crise du Covid ou de tout autre dossier pour lequel il serait en difficulté.

Aux Etats-Unis, il est même courant de voir des dossiers de politique étrangère instrumentalisés en période électorale. Pourquoi sont-ils activés ? Soit pour nuire à l’adversaire, soit pour briller, se mettre dans une posture favorable. Dans ce cas-ci, cette annonce permet à Donald Trump d’inspirer plus de confiance à l’ensemble du camp pro palestinien qu’un candidat comme Biden."

Dans le cadre de l’accord, Israël s’est engagé à suspendre son projet d’annexion des territoires palestiniens. Le Premier ministre israélien s’est alors empressé de déclarer que cette annexion était "seulement reportée". Peut-on parler d’avancée ?

"Ce qui a été annoncé a effectivement été présenté comme une réelle avancée. Maintenant, il faut rester prudent. Car c’est arrivé – et à plusieurs reprises – par le passé que ce type d’engagement n’ait jamais été respecté. Et si ces engagements ne sont pas respectés, c’est en grande partie à cause du poids disproportionné donné à certains partis extrémistes religieux qui militent, entre autres, en faveur de la poursuite de la colonisation. Telle est la situation politique en Israël avec son vote à la proportionnelle. Un accord comme celui-ci permettra en tout cas à Israël de poursuivre la ligne diplomatique, toujours suivie. Il s’agira de montrer, à chaque fois que c’était possible, qu’Israël était dans le camp de la recherche du compromis. Pour chasser l’image d’un pays qui ne respecte pas les règles internationales.

La reprise des pourparlers de paix, au point mort depuis 2014, certains dirigeants mondiaux l’ont appelée de leurs vœux. Y a-t-il le moindre espoir ?

Certains croient effectivement voir qu’à travers cet accord qui sera officiellement signé d’ici deux semaines à Washington, l’espoir d’un accord de paix pourrait surgir. Mais l’accord est étrillé par les Palestiniens. Ils évoquent la trahison des Emirats qui auraient sacrifié la cause palestinienne au profit de nouvelles relations commerciales avec Israël. Et si plus globalement, on envisage cet accord avec un œil critique, on s’apercevra que rien ne change : le processus de paix est au point mort, une solution à deux Etats est dans l’impasse, et personne n’a parlé de décolonisation. Tous ces éléments restent inquiétants pour l’avenir. Comment la situation pourrait-elle évoluer favorablement et déboucher sur autre chose que des accès de violence à moyen ou à long terme ?

 

 

 

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