Accord Etats-Unis-Taliban : enfin la paix en Afghanistan ? Trois questions à Nicolas Gosset

Les Etats-Unis et les Taliban afghans ont signé samedi à Doha un accord qui doit ouvrir la voie au retrait des troupes américaines d’Afghanistan et à des négociations de paix entre les insurgés islamistes et le gouvernement de Kaboul. Cet accord prévoit le retrait complet des contingents américain et de l’Otan dans un délai de 14 mois, à condition que les Taliban respectent leurs engagements.

Au cours des 135 prochains jours, les Etats-Unis s’engagent à ramener leurs effectifs de 13 000 hommes actuellement à 8 600. Les Taliban offrent en échange la garantie qu’ils ne permettront pas à des organisations djihadistes comme Al Qaïda d’opérer en Afghanistan.

L’accord, qui fait suite à une trêve partielle d’une semaine sur le terrain, a été paraphé dans la capitale du Qatar par l’émissaire américain pour l’Afghanistan, Zalmay Khalilzad, et le chef politique des Taliban, le mollah Abdul Ghani Baradar.

La population afghane pousse un soupir de soulagement : épuisées après 18 ans de guerre depuis l’invasion américaine, et 40 ans de guerre si on remonte au conflit avec l’URSS, trois générations n’ont rien connu d’autre.

Mais est-ce que cet accord entre les Etats-Unis et les Taliban leur promet la paix pour les années à venir ? Nicolas Gosset, chercheur à l’Institut royal supérieur de Défense, nous explique que c’est un premier pas nécessaire, mais que l’application de ces engagements sur le terrain est encore très incertaine.

Est-ce qu’on peut qualifier cet accord d’historique ?

Nicolas Gosset : C’est historique parce que déjà, les Américains et les Taliban sont arrivés à négocier, à arriver à un texte commun avec des positions communes, partagées. On revient de très loin : 18 ans de guerre, et pendant des années la promesse qu’il n’y aura pas de solution autre que militaire, des négociations voilées, secrètes, jamais avouées…

Donc c’est véritablement un moment historique en termes de visibilité et de symbole.

Maintenant la portée historique de l’accord doit être somme toute relativisée. Car on n’a pas affaire à un accord de paix, mais à un accord de bonnes volontés, qui marque le début d’un processus dont il est à espérer qu’il pourrait amener la paix en Afghanistan. Mais on n’en est pas encore là.

C’est en réalité le début d’un processus de cessation des hostilités, qui est fortement conditionné.

Sur quoi repose cet accord ? Et quelles en sont les faiblesses ?

N. G. : Je le résumerais par la fatigue de la guerre, du côté (du gouvernement, ndlr) afghan, mais aussi du côté Taliban.

Et évidemment aussi du côté américain, en plus de la promesse du candidat Trump de retirer les soldats américains du maximum de théâtres d’opérations extérieurs possibles, et singulièrement du plus symbolique et historique, qui date de plus de 18 ans, l’Afghanistan. Fondamentalement, les Américains en sont venus au constat évident depuis des années, qu’il n’est pas possible de gagner la militairement la guerre contre les Taliban, comme les Taliban en étaient venus à la conclusion que les violences se poursuivraient ad vitam aeternam. Dans le passé, on est parti du présupposé que les Taliban voulaient réinstaurer l’émirat d’avant 2001. Mais ce que veulent les Taliban, c’est rentrer dans le jeu politique afghan de manière plus institutionnelle.

On peut imaginer que l’objet de l’accord va être sur une forme de partage du pouvoir. Mais cela ne règle pas l’avenir constitutionnel de l’Afghanistan, qui est aujourd’hui une république islamique dont une grande partie de la législation est basée sur la loi islamique. Il est évident que les Taliban étaient dans l’idée de l’application d’une loi islamique pure. Il y a donc les questions de la place de la femme, de la répartition du pouvoir au sein du parlement… Ces questions vont se poser dans l’ouverture de la page des négociations directes entre les Taliban et le gouvernement afghan, un gouvernement afghan qui est en crise aujourd’hui. Car il ne fait pas oublier que les résultats des élections de septembre viennent d’être proclamés la semaine dernière, avec la courte victoire d’Achraf Ghani qui est reconduit comme président. Mais il n’a pas encore été officiellement institué, il y a de très grandes divisions.

C’est un pari énorme : est-ce que les Taliban vont maintenir cette ligne de diminution de la violence ? Les promesses envers le gouvernement - échange des prisonniers etc. – seront-elles tenues ?

C’est là qu’il y a un gros caillou sur le chemin. On a affaire à un accord négocié entre administration américaine et les Taliban. Donc on remarque déjà que les autorités afghanes sont impliquées dans l’accord mais elles n’en sont pas directement partie prenante. Et cela a d’ailleurs été un grand point d’achoppement pour les autorités afghanes elles-mêmes de ne pas être impliquées, parce que c’était la revendication initiale des Taliban : négocier directement avec les Américains, ils refusaient de négocier avec un "gouvernement marionnette" des Américains.

L’accord porte donc sur un engagement des autorités afghanes, mais celles-ci ne sont pas directement impliquées : elles sont engagées comme les Taliban à prendre langue ici dans les jours qui viennent, les pourparlers directs entre le gouvernement afghan et les Taliban sont censés commencer le 10 mars, mais jusqu’à présent les autorités afghanes n’ont pas été directement impliquées dans les négociations.

Est-ce qu’il n’y a pas surtout une dimension "communication" dans la signature de cet accord ?

N. G. : Oui. D’un côté, Donald Trump peut arriver dans la campagne pour l’élection présidentielle en disant "J’ai réussi là ou Obama a échoué, on a un accord de paix."

Et d’un autre côté, il y a eu une marche samedi dans les rues de Doha de partisans des Taliban. Pour eux, c’est aussi une proclamation de la victoire : ils ont réussi à acter l’impossibilité militaire de la première puissance militaire mondiale, avec quelques milliers de guérilleros va-nu-pieds qui ont réussi à obtenir ce qu’ils demandaient depuis des années, c’est-à-dire le départ des Américains.

 

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