Abkhazie, Ossétie, Crimée: à qui le tour?

Monument aux Fusiliers, Riga
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Monument aux Fusiliers, Riga - © JFH

L'intervention (pro-)russe en Crimée fait naître des craintes dans les autres pays où vivent d'importantes minorités russes. Les Etats baltes en particulier redoutent un retour de leur puissant voisin. La Moldavie qui a déjà perdu une bande de son territoire à l'est espère que la crise ukrainienne ne compliquera pas son rapprochement avec l'Europe.

Sur 137 millions de Russes, 115 millions vivent dans les frontières de la Fédération de Russie. Les autres forment une diaspora installée dans les pays de la sphère d'influence de l'ex-URSS et de la Russie : Ukraine (8 millions), Kazakhstan (4 millions), Belarus (1,2 million)...

Les pays baltes comptent aussi beaucoup de Russes, surtout en proportion de leur population totale : Lettonie (556 000 sur 2 200 000), Estonie (330 000 sur 1 200 000) et Lituanie (278 000 sur 2 900 000).

La Moldavie amputée se tourne vers l'ouest

La Moldavie, ancien territoire roumain annexé par l'Union soviétique après la seconde guerre mondiale, est dans le même cas (556 000 sur 3 650 000).

Ce pays grand comme la Belgique a déjà connu une sécession guidée en sous-main par les russophones : fin 1991, suite à la déclaration d'indépendance de Chisinau, la république moldave du Dniestr (RMD), plus connue sous le nom de Transnistrie, fait sécession. Tiraspol a proclamé son indépendance et demandé son rattachement à la Russie (avec laquelle elle ne partage aucune frontière) ou l'Ukraine. Une courte guerre avait suivi en 1992.

La présence de troupes russes avait joué un rôle important dans ce mouvement, il s'agissait de la XIVème armée, commandée à l'époque par le général Alexandre Lebed.

Aujourd'hui, la monnaie y est le rouble RMD, le drapeau est hérité des Soviétiques, on n'y parle plus roumain ou moldave mais russe et cette république autoproclamée n'est pas reconnue par la communauté internationale. Moscou délivre des passeports russes à ses résidents et la soutient économiquement et militairement. Présidée par un Moldave d'origine russe, Igor Smirnov, elle n'existe que de facto. En pratique, c'est une enclave russe officieuse entre Moldavie et Ukraine. Outre son industrie textile et agro-alimentaire (son cognac Kvint est réputé), son économie repose aussi sur la vente illégales d'armes, ce qui l'a fait assimiler à un Etat-voyou.

Le reste de la Moldavie est encore très dépendant économiquement de la Russie, mais se tourne de plus en plus vers l'Union européenne et les Etats-Unis depuis la mini-révolution d'avril 2009. Les fraudes électorales imputées au Parti communiste au pouvoir avaient entraîné des manifestations violentes qui ont débouché au terme d'un long blocage sur l'arrivée au manettes d'une Alliance pro-européenne de l'opposition.

Le Parlement européen vient d'autoriser les citoyens moldaves à circuler dans l'espace Schengen sans visa. Et surtout lors du sommet européen de Vilnius, l'Union a ouvert la voie pour la signature d'un accord d'association et de libre-échange.

En pleine crise ukrainienne, Washington a assuré Chisinau de son soutien sans faille et va débloquer 2,8 millions de dollars d'aide économique supplémentaire, portant à 7,5 millions le montant total de l'aide américaine.

Reste à voir la suite des évènements car la Moldavie est toujours soumise à un embargo russe sur ses vins et risque de voir "le train de la Moldavie vers l’Europe dérailler en Transnistrie", comme le disait Dmitri Rogozine, vice-Premier ministre russe...

La Lituanie s'inquiète

La Lituanie, la première des ex-républiques soviétiques à proclamer son indépendance en 1990, a des relations tendues avec Moscou.

Ce pays balte qui a assuré en 2013 la présidence tournante de l'Union européenne a joué un rôle important pour tenter de conclure un accord d'association avec l'Ukraine que le président Viktor Ianoukovitch avait finalement rejeté lors d'un sommet fin novembre à Vilnius.

La Lituanie assure à présent la présidence tournante du Conseil de sécurité des Nations unies et elle compte mettre la Crimée à son ordre du jour, une mesure difficile à faire aboutir dans la mesure où elle nécessite l'approbation des membres permanents qui y disposent d'un droit de veto, y compris la Russie.

A Bruxelles, ce jeudi, la présidente Dalia Grybauskaite a rappelé qu'il y a eu des exercices militaires russes récemment en mer Baltique : "Cela prouve que la Russie veut effrayer l'Europe et devient complètement imprévisible. Elle veut aussi redessiner les frontières issues de la Deuxième guerre mondiale".

Monuments aux morts et apatrides

Comme la Lituanie, l'Estonie héberge d'importantes minorités russes son territoire. Ces populations sont majoritairement arrivées dans les républiques baltes lors de leurs successives annexions à l'URSS, en 1940 et 1944, ayant vécu sous occupation allemande entre ces dates.

Les Estoniens représentaient 88% de la population de 1940, ils ne formaient plus que 61% de la population en 1991. Sur cette période, les Russes étaient passés de 8,2% en 1940 à 30% en 1991.

Après l'indépendance de 1991, c'est le critère linguistique qui est retenu pour obtenir la nationalité estonienne et les Russes et autres nouveaux venus des anciennes républiques soviétiques sont laissés pour compte. La maîtrise de l'estonien est obligatoire pour obtenir la citoyenneté estonienne. Environ 12% de la population présente en Estonie est apatride avec toute les conséquences possibles pour la vie quotidienne et les relations avec l'administration. Pareil pour les 86 000 qui ont opté pour la citoyenneté russe.

Ces non-estoniens ont aussi globalement des salaires moins élevés que les Estoniens, vivent dans des régions ou des quartiers de la capitale historiquement liés à leur venue : complexes militaro-industriels, blocs d'appartements soviétiques. Et les Estoniens sont plus nombreux dans les campagnes ou les quartiers périphériques, anciens villages annexés à Tallinn.

En 2007, la crise liée au monument aux morts soviétiques de Tallinn que le gouvernement voulait déplacer hors du centre ville avait cristallisé les tensions entre l'Estonie et Moscou.

Sa voisine lettonne avait aussi du traiter du problème des monumentaux symboles laissés par les Soviétiques et avait recadré l'imposant bloc de granit des fusiliers lettons qui ont protégé Lénine (photo principale). Après l'indépendance, il a été conservé en mémoire de tous les fusiliers lettons, les rouges et les blancs. Et il s'érige à côté le musée de l’Occupation, de toutes les Occupations, soviétique et allemande...

Mais le problème des "non-citoyens" existe aussi en Lettonie qui a mis en place une loi accordant la citoyenneté automatique à toutes les personnes qui résidaient en Lettonie avant 1940 ainsi qu’à leurs descendants. Ceux arrivés pendant l'ère soviétique en sont donc exclus.

Ces Russes qui habitent aussi plus les villes et à l'est près de la frontière russe sont peu enclins à apprendre le letton, du moins la partie la plus âgée d'entre eux.

Risque de regain de tension?

L'escalade du conflit en Ukraine risque aussi de provoquer un regain de tension chez les Baltes, avertit l'ancienne chanteuse et militante d'Euromaïdan Rouslana Lijitchko, qui met en garde les Européens contre la "propagande anti-européenne organisée par le Kremlin" et les risques pour la sécurité des habitants des pays baltes, en écho aux déclarations de Vladimir Poutine qui s'inquiétait pour les minorités russophones vivant dans les États membres de l'UE, comme les pays baltes.

"Je suis certaine que si le Kremlin décide de mettre en œuvre ses plans en Ukraine, les pays baltes sont les prochains et ils le savent. Nous avons rencontré des diplomates baltes au sein de l'OSCE [Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe] et ils ont confirmé ces inquiétudes", a déclaré la militante à Euractiv.

La question de la propagande russe, des "télévisions du Kremlin" dans les pays baltes, inquiète en tout cas.

Les Lettons craignent que la tension née de la crise ukrainienne ne se retourne contre eux : si Moscou profitait d'un appel au secours lancé par les Russes du pays sous prétexte de "violations des droits de l'homme".

Le précédent géorgien

Comme ailleurs dans le Caucase, surtout en Azerbaidjan, des Russes se sont installés en Géorgie à l'époque impériale puis soviétique. Leur statut social est souvent précaire.

Vladimir Poutine était intervenu en août 2008 en Géorgie en s'appuyant sur les séparatistes d'Abkhazie et d'Ossétie du sud.

Les Ossètes vivent de part et d'autre de la frontière, l'Ossétie du nord étant restée dans le giron de la Fédération de Russie en 1991.

Les tensions entre Moscou et Tbilissi ont surtout pour enjeu le rapprochement de la Géorgie et de l'Occident, mais ici aussi c'est la défense des minorités russes qui a servi à Vladimir Poutine pour intervenir, afin de les défendre contre des actes "fascistes", accusation à mettre en parallèle avec la dénonciation des "fascistes" de la place Maïdan à Kiev.

La guerre éclair avait été bien préparée du côté russe avec déploiement prévoyant de troupes, provocations orchestrées, cyber-attaques et propagande intense.

Elle avait fait des centaines de tués et des milliers de déplacés. Elle s'était aussi traduite par une fuite massive des capitaux russes, éveillant la crainte d'une répétition de ce scénario en cas de conflit en Ukraine.

Avec la Transnistrie et la Crimée, ces deux territoires forment donc désormais le glacis russe : ils sont protégés par le grand frère russe et bénéficient de son assistance économique.

L"Ossétie du sud penche pour une union à l'Ossétie du nord russe, tandis que l'Abkhazie semble préférer l'indépendance.

La Géorgie refuse toujours d'admettre l'indépendance et la perte de ces deux régions et subit des pressions de Moscou pour ne pas signer le partenariat oriental avec l'Union européenne, même si celles-ci semblent avoir peu d'effet, vu la guerre de 2008 et la baisse des échanges commerciaux.

Après cette guerre, la promesse d'une intégration à l'Otan avait été faite à Tbilissi sans date butoir ni concrétisation notamment à cause du problème de l'Abkhazie et de l'Ossétie du sud.

Pour le lieutenant-colonel à la retraite Marcel de Haas de l'institut néerlandais de recherche sur les relations internationales Clingendael, l'Otan devrait rapidement intégrer des pays menacés comme l'Ukraine ou la Géorgie afin d'arrêter l'expansion russe. L'expert néerlandais s'exprimait jeudi soir à la VRT dans l'émission Terzake à propos de la Crimée.

Pour lui, les troupes présentes sur la presqu'île sont bel et bien russes. Il rappelle l'exemple géorgien pour montrer que les sanctions de l'Union européenne contre la Russie sont sans effet : celles prises après la guerre de 2008 ont été levées après quelques mois et Moscou peut espérer qu'il en soit de même cette fois-ci avec la crise de Crimée.

Marcel de Haas s'attend à ce que la Crimée subisse le même sort que l'Abkhazie et l'Ossétie et devienne une province russe. Pour lui l'adhésion de pays comme la Géorgie et l'Ukraine, ainsi que de la Moldavie, sont le seul signal valable à envoyer à Vladimir Poutine. C'est, selon lui, ce qui protège les anciennes républiques soviétiques de Lettonie, d'Estonie et de Lituanie des tentatives d'expansion russes.

JFH

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