À Tunis, 250 détenus ont pu s'évader le temps d'un film: un projet pionnier pour le continent

La projection d'un film, un moment de liberté pour les prisonniers.
4 images
La projection d'un film, un moment de liberté pour les prisonniers. - © Maurine MERCIER

Deux cent cinquante détenus assis sur des chaises en plastique dans l’espace de promenade converti en salle de cinéma. Bienvenue à la prison de Mornag, dans la campagne non loin de Tunis.

Le film algérien "Jusqu’à la fin des temps" est proposé aux prisonniers qui ont été sélectionnés "pour bon comportement", explique le directeur de l’établissement, le colonel Badrouni, alors qu'ils sont 250 dans cette salle improvisée sur les plus de 900 que compte la prison.

"C’est un défi immense en termes de sécurité, mais nous tenons à cet événement", poursuit le directeur. "Certes, ils ont commis des crimes et ils purgent leur peine. Mais parmi leurs droits figure l’accès à la culture." Dans la salle, des gardiens affirment discrètement que tous les profils sont présents : de la petite criminalité au terrorisme.

Inimaginable avant la révolution de 2011

"Les prisons étaient totalement verrouillées. Ces moments sont historiques. Pénétrer dans ces établissements en tant qu’ONG, c’était tout simplement impossible sous Ben Ali.Youad Ben Rejeb, de l’Organisation mondiale contre la torture (OMTC), est émue. Pour éviter les mouvements de foule, les émeutes potentielles, des gardiens au gabarit imposant sont attentifs.

La salle plonge dans le noir. Le film dure 90 minutes. L’idée est d’offrir aux prisonniers un film "pas violent" et avec des touches de gaieté. Surtout éviter les huis clos qui pourraient renforcer maladroitement le sentiment d’enfermement.

"Jusqu’à la fin des temps", de la réalisatrice algérienne Yasmine Chouikh, correspond aux critères. L’histoire d’un village algérien transformé en lieu où toute la région se fait enterrer, teinté d’humour, d’amour, "pour que les détenus puissent un peu s’évader mais dans le bon sens du terme".

Lorsque les scènes du film célèbrent un mariage, les 250 spectateurs applaudissent, battent le rythme de la musique. Certains danseront – casquettes sur la tête et en survêt – sur le générique de fin, sous les applaudissements de leurs coreligionnaires et sous le regard bienveillant mais concentré des gardiens de prison.

Une bouffée de liberté

La prison de Mornag n’est pas épargnée par l’immense problème de la surpopulation carcérale tunisienne. "Ce film nous permet de casser un peu ce sentiment d’étouffement. Ici, entre détenus, on parle toute la journée de liberté. Voir un film qui parle de la vie à l’extérieur, alors que nous sommes coincés ici, c’est encourageant", témoigne un détenu.  

Ceux qui n’ont pas reçu l’autorisation de suivre la projection ce soir-là pourront voir le film après-coup, dans leur cellule, garantit la direction.

Un autre prisonnier avoue que la projection, c’est l’occasion surtout de discuter avec ceux qu’il ne peut jamais croiser en temps normal. "On ne peut échanger qu’avec nos compagnons de cellule. Causer avec d’autres, ça permet de décharger le stress qu’on accumule ici. Ça nous permet en quelque sorte de nous défouler."

Et cela s’entend dans la salle durant la projection. Dès que le film connaît quelques longueurs, le brouhaha des conversations monte dans la cour. Mais il se calme dès que les scènes regagnent en intérêt. Le public reste attentif malgré les fortes envies de bavardages. Un succès en soit pour le documentaire. La réalisatrice "n’oubliera jamais !".

"Une liberté d’expression paradoxalement impressionnante"

"Oui, j’avoue que c’est encore plus beau qu’une projection dans une salle de cinéma normale, parce qu’ici les moments de musique et d’émotions étaient vécu intensément, nous dit Yasmine Chouikh. Alors qu’en salles, les gens essaient souvent de contenir leurs rires et leurs larmes. Ici, paradoxalement, on est dans une liberté d’expression impressionnante." La réalisatrice rêve que ces projections en prison deviennent réalité aussi dans son pays, l’Algérie.

"Notre message dépasse ces murs. C’est un message pour tous les citoyens tunisiens. Une manière de rappeler que le système judiciaire se charge de punir ceux qui ont commis des délits mais que ces gens sont des êtres humains et qu’il faut les traiter comme tel", explique Youad Ben Rejeb la responsable de l’OMCT qui animera le débat, à la fin de la projection.

"J’ai repéré une erreur dans les sous-titres", affirme un détenu, micro à la main. Un deuxième explique avoir été très touché par cette histoire d’amour née dans un cimetière. Un troisième – il est algérien – dit sa fierté d’avoir vu son drapeau et remercie la réalisatrice. Et la fierté, en prison, c’est une denrée rare.

Les débuts d’une relation de confiance

Cette année, c’était la 4e édition des Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) dans les prisons. Ce projet, "le premier du continent et du monde arabe", souligne Youad Ben Rejeb, fait la fierté de l’Organisation mondiale contre la torture (OMTC).

La première mission de l’ONG est de dénoncer les tortures, toujours présentes en Tunisie malgré la chute de la dictature, "mais il est aussi de notre devoir de sensibiliser". Réhumaniser les prisons y participe, c’est ce que l’OMCT et le festival de cinéma tentent de faire ici. Jusqu’à dérouler un tapis rouge dans la cour.

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK