Un peu partout en Europe, des Indignés "prennent la rue"

Grèce: sur la place Syntagma, le 29 avril, les Indignés manifestaient pour la 5ème journée consécutive
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Grèce: sur la place Syntagma, le 29 avril, les Indignés manifestaient pour la 5ème journée consécutive - © AFP / ANGELOS TZORTZINIS

Ils occupent la Puerta del Sol, au cœur de Madrid, depuis deux semaines à présent. Et leur mouvement fait désormais des émules. A Paris, à Athènes et même en Belgique -à Liège, Gand et Saint-Gilles- les "Indignés" rythment le printemps.

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En 1968, le mouvement était parti de la Sorbonne, au cœur du quartier latin à Paris. Cette fois, peut-être inspirée par les printemps arabes, la dynamique a pris naissance dans le centre de la capitale espagnole, l’un des pays les plus touchés par la crise économique née de la déstabilisation du système financier international.

Ce n’est peut-être pas encore une révolution, mais c’est déjà un phénomène. Le mot d’ordre des manifestants va bien au-delà d’une revendication sociale ou économique : ce que veulent les Indignés, c’est "une réelle démocratie". Renvoyant dos à dos les partis traditionnels pour leur incapacité à rencontrer les aspirations des jeunes confrontés à un chômage massif et à l’absence de perspectives d’avenir, les Indignés espagnols dénoncent aussi les politiques néo-libérales menées au nom de l’Europe. Et ce message est en train de franchir les frontières, s’implantant aisément sur le terrain fertile des pays d’Europe confrontés à la crise.

Au Portugal et en Grèce, l'austérité provoque la mobilisation

D’abord au Portugal, un pays déjà  placé sous respirateur artificiel par le FMI et les autres pays de l’eurozone en raison de son déficit budgétaire excessif. Aux cris de "FMI dehors", les manifestants ont défilé samedi au cœur de la capitale portugaise, où un petit "campement" a été installé depuis la fin de la semaine, réunissant chaque soir une "assemblée populaire" de quelques dizaines de jeunes.

"Nous manifestons pour une démocratie réelle et contre la dictature financière qui prend des décisions sans écouter les peuples", explique à l’AFP Diego Alfaro, un des porte-parole du mouvement. Pour Carlos Gameiro, jeune chômeur de 28 ans, "la démocratie représentative ne défend pas les droits des gens, il faut des alternatives et le FMI n'est pas la solution". A huit jours d'élections législatives anticipées, il affirme ne pas avoir l'intention de voter car "ce sont toujours les mêmes qui gagnent, alors qu'il faut du changement".

En France, des campements permanents ont été installés à Lyon et à Bayonne et des manifestations quotidiennes ont lieu dans plusieurs dizaines d’autres villes, avec des succès divers. A Lille, Rennes, Paris, Toulouse, Perpignan, et même jusqu’à Saint-Julien Molin-Molette dans le 42.

En Grèce, la place Syndagma d’Athènes vit désormais, elle aussi,  au rythme des manifestations alors que de nouveaux plans d’austérité risquent de voir le jour prochainement. Le dimanche 29 mai, ils étaient encore plusieurs dizaines de milliers, au cinquième jour d’une mobilisation autour d’un campement d’une quinzaine de tentes. Ici aussi, la classe politique est mise en cause. "Je suis là pour dire que j'en ai assez, ce n'est pas normal qu'on paie pour les erreurs des politiciens", explique ainsi Vivi Villa, une professeure de lettres de 34 ans interrogée par l’AFP.

Des assemblées générales et des pages Facebook

Le mouvement s’est rapidement doté d'une colonne vertébrale mais pas de leader charismatique. Son fonctionnement s'articule d'ailleurs autour d’un concept très soixante-huitard remis au goût du jour, celui des "assemblées générales". Les mots d’ordre, l’organisation des campements, l’intendance… Tout y est discuté sur le mode participatif. On retrouve même les conseils pour la tenue d’une AG au gré des pages Facebook qui fleurissent partout où des Indignés se rassemblent: "1. Faire asseoir tout le monde en cercle 2. Faire tourner le micro en cercle de manière à ce que chacun puisse l’arrêter quand il passe entre ses mains…

Internet –et Facebook en particulier- fait d’ailleurs office de caisse de résonance au mouvement, multipliant les initiatives et favorisant la mobilisation. Au-delà, ce sont des sites, des blogs, des radios, des albums de photos partagés par milliers qui contribuent à densifier le mouvement et à accélérer la dynamique.

Bruxelles et Liège suivent le mouvement

A Bruxelles, la place qui jouxte le parvis de Saint-Gilles fait office de premier lieu de rassemblement des Indignés belges. L’appel au campement a été lancé par un collectif d’Espagnols de Bruxelles, Democracia Real Ya – Bruselas. Il rassemble depuis ce week-end quelques dizaines de militants, rejoints par des voisins ou des visiteurs de passage venus partager quelques moments ou pour "refaire le monde". Solidarité avec les amis madrilènes oblige, dans cette commune où vit une forte communauté d’immigrés venus d’Espagne, on affiche son soutien aux revendications exprimées dans les différents villes espagnoles ; mais pas seulement. Au cœur de la capitale de l’Europe, le message est aussi destiné aux instances européennes et aux organisations internationales.

Prévu pour le temps du week-end, le campement était toujours là lundi matin, et ses initiateurs ont décidé de poursuivre leur occupation du carré de l'Hôtel des Monnaies.

A Liège aussi, les premiers Indignés ont fait leur apparition au cours du week-end. Ils étaient une cinquantaine encore dimanche sur la place Saint-Lambert, à l’appel des milieux associatifs de la cité ardente.

Entre compréhension et répression, les autorités balancent

Tout cela va-t-il durer ? Le mouvement, à l’heure actuelle, ne donne aucun signe d’essoufflement. Il s’étend au contraire et prend les autorités de cours. A Madrid, des consignes avaient été données aux forces de l’ordre avant les élections locales et régionales pour éviter toute confrontation en dépit du caractère "illégal" de l’occupation de la Puerta del Sol. Mais à Barcelone, l’autre haut lieu de la contestation en Espagne, l’évacuation de la place de Catalogne pour cause de festivités footbalistiques a donné lieu à de vifs incidents. La place a été nettoyée manu militari et 43 personnes ont été blessées lors de l’opération.

A Paris également, les autorités n’ont pas hésité à faire évacuer la place de la Bastille dimanche soir. Un bon millier de jeunes s’y étaient rassemblés durant l’après-midi, mais les forces de l’ordre les ont empêchés de s’implanter, gaz lacrymogènes à l’appui . Ils ont promis d’y revenir dès lundi. "Nous devons suivre l'exemple des Espagnols, dénoncer la corruption sociale comme ils le font depuis plusieurs semaines", expliquait à l’AFP un militant associatif.

Populisme ?

Cyber-démocratie, pétition pour une assemblée constituante citoyenne européenne, ou encore préoccupations plus nationales comme l’exigence d’un referendum sur le sort de la Belgique…  Les revendications des Indignés sont nombreuses, foisonnantes, parfois étonnantes. Populisme ? La question a été posée, notamment dans la presse conservatrice. Mais même un média aussi peu susceptible de sympathies conservatrices que le Courrier International a consacré un éditorial à cette question. "La montée des populismes européens, classés à droite, n’est pas si éloignée d’un mouvement comme les “indignés” espagnols, classés plutôt à gauche. Ce sont même les deux côtés de la même médaille. On retrouve chez les uns comme chez les autres un égal rejet des partis politiques traditionnels et une déception à l’égard du système parlementaire", argumente Philippe Thureau-Dangin. Mais il nuance aussitôt : "Les jeunes et moins jeunes qui campent sur la place de la Puerta del Sol, à Madrid, savent que la réalité n’est pas simple et qu’il faut d’abord réfléchir. Tandis que les populistes lancent des slogans, les indignés ouvrent des forums sur le Net. On assiste à une fusion de Mai-68 et du web".

Le même débat avait entouré l’extraordinaire succès du livre de Stéphane Hessel, "Indignez-vous". Ce qui n’a pas empêché l’intéressé de marquer des réserves sur le mouvement désormais international. "Je suis avec beaucoup d'intérêt et de sympathie tous les mouvements qui se réclament de valeurs négligées par les gouvernements en place, notamment ceux qui utilisent le terme d' 'indignation' pour marquer leur engagement. Néanmoins cela ne signifie pas que je m'identifie à chacun d'entre eux ni qu'ils s'inscrivent dans la lignée de mon petit livre", dit-il au Plus du Nouvel Obs. L’appel de certains à s’abstenir lors des élections, en particulier, ne lui convient pas : "Après 'Indignez-vous !', j'ai publié avec Gilles Vanderpooten 'Engagez-vous !' (…). J'y enjoins la jeunesse à agir, notamment en allant voter. Il n'est donc pas question que je m'associe à des mouvements qui prônent l'abstention".

L'antipolitisme peut-il tenir lieu de politique ? C'est l'une des questions, en effet, auxquelles les Indignés devront répondre à mesure que le mouvement gagnera en popularité.

Thomas Nagant

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