A la veille d'un Euro incertain, la politique s'invite dans les stades en Europe centrale

La Puskas Arena à Budapest
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La Puskas Arena à Budapest - © ATTILA KISBENEDEK - AFP

En Europe centrale et orientale, plusieurs pays se préparent depuis des années à accueillir l’Euro de foot 2020, investissements gigantesques à la clé. Saint-Pétersbourg, Bucarest, Budapest se sont offerts des stades flambant neufs ces dernières années, plus à l’est Bakou a fait de même. Le coup d’envoi de l’Euro de foot c’est dans 77 jours, 11 semaines. Si tout va bien car, aujourd’hui personne ne peut dire avec certitude que le championnat aura bien lieu comme prévu, avec ou sans public. L’UEFA décidera en avril avec les pays concernés. Sur les 12 villes sélectionnées pour accueillir les matches, pas mal se situent en Europe centrale et orientale, où le football est parfois aussi un outil de communication politique.

Hongrie et Roumanie se font fort d’organiser tous les matches prévus avec public dans leurs stades. La Hongrie subit de plein fouet la 3ème vague de coronavirus mais elle met les bouchées doubles sur la vaccination, et surtout comme elle est qualifiée pour cet Euro, l’engouement est fort pour jouer à Budapest. A Bucarest, l’affiche ne propose que l’Autriche, l’Ukraine et la Macédoine du nord. Les stades risquent d’être vides.

Hongrie : cultiver l’identité nationale par le foot

Tout regrouper à Londres, ce serait un coup dur pour les autres pays hôtes. La Russie serait vexée de ne pas avoir l’Euro dans la ville du président Poutine, Saint-Pétersbourg, cité du ballon rond et port d’attache du Zenit. L’Azerbaïdjan a misé sur le foot comme arme diplomatique. La Hongrie a déboursé plus de 530 millions pour stade national Ferenc Puskas.

Certains n’y ont pas investi que des sommes importantes : Russes et Hongrois joueront aussi à domicile dans ces enceintes. Pour le Premier ministre hongrois, cela fait tout simplement partie intégrante de sa politique. "Le foot est une vraie passion pour Viktor Orban", explique Robert Adam, chercheur associé et collaborateur scientifique ULB. "Il a créé un club de foot dans son village natal, une académie de foot, dans un stade de 4000 places dans un village qui ne compte officiellement que 2000 habitants".

Viktor Orban utilise le foot en politique intérieure mais aussi extérieure. "Les clubs de foot hongrois sont souvent la propriété d’hommes d’affaires proches de Viktor Orban ou de son parti le Fidesz". A l’intérieur, le foot joue aussi un rôle de ciment. Le gouvernement hongrois a ainsi consacré entre mars et décembre 2020, 390 millions d’euros pour le sport, bien plus que les 140 millions accordés à la santé ou les 290 millions à l’Eglise, explique Robert Adam.

Depuis son retour au pouvoir en 2010, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a injecté des millions d’euros sous forme de subventions et d’ONG vers les communautés hongroises de Roumanie, de Serbie, de Slovaquie et d’Ukraine, l’afflux d’argent augmentant après 2016.

Ce foot sert aussi de vecteur identitaire dans la région où 5 millions de Hongrois vivent en dehors des frontières hongroises. Le Premier ministre a donc créé des clubs ethniquement hongrois dans les zones où la diaspora est présente : Roumanie, Serbie, Slovaquie et l’Ukraine. En Roumanie un club comme Sepsi OSK Sfântu Gheorghe ou en Slovaquie comme Dunajská Streda joue en première division nationale. Des millions d’euros sont déversés par la Hongrie : stades, clubs de jeunes, académies… La Hongrie investit par exemple 8 millions d’euros à Oradea non loin de sa frontière, mais en Roumanie. Le hockey sur glace bénéficie des mêmes largesses. Avec des résultats : le sentiment national hongrois s’en trouve consolidé en dehors des frontières et à part l’Ukraine, les pays voisins de la Hongrie jouent le jeu et laissent faire.

Roumanie : orbanisation du sport et main basse sur les stades

La Roumanie a même un ministre issu de la minorité hongroise, Eduard Novak qui cherche à appliquer la même stratégie pour développer l’identité… roumaine à travers le sport. "Orbaniser le sport roumain" : un calcul assez risqué, estime Robert Adam qui rappelle que la Roumanie a déjà connu ce genre d’épisode avec le sport tel qu’il était conçu dans le national-communisme de Ceausescu.

La Roumanie a offert d’accueillir en dernière minute des rencontres supplémentaires qui ne pourraient pas se tenir ailleurs, car Bilbao ou Dublin doutent et pourraient renoncer à leurs matches. Cela s’est déjà fait en Ligue des Champions, sans public.

Pour Robert Adam, si le tourisme cette année est compromis, avec l’Euro, en Roumanie comme en Hongrie, "il faut sauver les meubles".

Pourtant la Roumanie n’a pas tenu tous ses engagements en matière de construction et de rénovation de stades malgré un gros budget de 200 millions d’euros. Sur les 4 enceintes promises pour jouer l’Euro et pour les entraînements, 3 existent ou presque dont un est un stade de rugby détourné de sa fonction par Eduard Novak, au grand dam des rugbymen et de la fédération de rugby. "Une sorte de nationalisation étrange de la part d’un représentant d’un parti qui plaide pour la décentralisation", observe Robert Adam.

Deux autres stades seront restitués à leurs propriétaires, les ministères de la Défense et des Transports, quant au quatrième, il n’a même pas dépassé le stade… de projet à cause d’imbroglios juridiques, un peu comme l’Eurostadium de Bruxelles.

 

Interview réalisée suite au webinaire en ligne du 23 mars 2021 "Entre déconfinement et vaccinations - L’Europe centrale et orientale face à la deuxième vague du Covid-19" organisé par Jean-Michel Dewaele de l’ULB et Michel Perottino de l’université Karlova de Prague.

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