A l’hôpital français de Kaboul : "Beaucoup de femmes, infirmières et autres, en pleurs, il y a vraiment une terreur globale"

Depuis ce lundi, l’Afghanistan est aux mains des talibans après l’effondrement des forces gouvernementales et la fuite à l’étranger du président Ashraf Ghani, qui a reconnu leur victoire. Des milliers d’Afghans, désespérés, ont envahi le tarmac de l’aéroport de Kaboul, tentant de fuir le régime islamiste. Car, si les dirigeants ont appelé leurs troupes à de la modération, les Afghans craignent le retour d’un régime brutal.

Eric Cheysson, médecin responsable de l’hôpital français de Kaboul, est venu apporter son témoignage de la situation sur place ce mardi dans Matin Première.

Quelles nouvelles vous parviennent du personnel de l’hôpital encore sur place ?

"C’est un chaos absolument total. C’est un hôpital énorme, c’est à peu près 1000 salariés, avec plusieurs blocs opératoires, et là nous avons interrompu brutalement les interventions et nous sommes en cours d’essayer d’évacuer les expatriés — les chirurgiens, anesthésistes, réanimateurs — par l’ambassade de France. Le personnel par lui-même est dans un état de sidération, ils sont inquiets pour eux et pour les familles, et notamment les femmes. On voit beaucoup de femmes, infirmières et autres, qui sont en pleurs parce qu’il y a vraiment une terreur globale de ce qui va arriver.


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Nous avons actuellement une réanimation qui est pleine, on avait des listes d’attente, et donc on assure le quotidien pour les patients encore là, mais j’insiste sur ce climat, qui est un climat de sauve-qui-peut. Que ce soit les patients, que ce soit les gardiens, que ce soit les infirmières, que ce soit en réanimation, on sent cette peur qui est une peur justifiée. On essaye donc de maintenir cet hôpital, mais mon combat est l’hôpital de demain. Il faut que cet hôpital continue".

J’espère vraiment que le dialogue sera possible

Selon vous, est-ce que les talibans vont permettre la continuité des soins sur place ?

"C’est LA question. Ça fait maintenant 20 ans que cet hôpital est là, c’est la seule réanimation d’Afghanistan, c’est la seule réanimation néonatale, c’est le seul endroit où on peut effectuer des interventions importantes, type cœur ouvert et autres. J’espère que l’intelligence sera au rendez-vous, qu’on pourra dialoguer et que cet hôpital, qui est tenu à 98% par les Afghans, avec des médecins afghans formés, des femmes chirurgiennes, des femmes anesthésistes, va pouvoir continuer. Cet hôpital est fait pour les Afghans, pour les enfants et les femmes afghanes, donc j’espère vraiment que le dialogue sera possible et que nous allons pouvoir reprendre l’activité très vite. Mais pour l’instant, je suis dans une interrogation totale, comme l’ensemble des ONG".


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Vous craignez que les règles de la loi islamique soient imposées dans l’hôpital ?

"L’hôpital français de Kaboul est le hub à Kaboul. Il y a d’autres hôpitaux, notamment à Bâmiyân, notamment à Fayzabad, dans le Badakhchan, près de la frontière chinoise, qui fonctionnent avec cet hôpital. Fayzabad est sous égide talibane depuis maintenant à peu près une semaine et nous continuons à fonctionner avec eux. La chose certaine, c’est qu’ils ont demandé la séparation des hommes et des femmes, médecins mais également patients. Nous voulons continuer, sauf qu’il y a une règle ou une ligne rouge que nous devrions fixer, c’est-à-dire de voir si, du point de vue éthique, nous acceptons certaines choses. Je ne peux pas vous le dire encore, mais il y a des choses qui sont acceptables et d’autres qui ne le seraient pas".

Ils veulent partir parce qu’ils sont terrorisés

Quelles seraient ces lignes rouges ?

"C’est un hôpital dans lequel nous avons toujours soigné tout le monde depuis maintenant 15 ans, que ce soit des Tadjiks, des Pachtounes, des Hazaras, et nous avons soigné beaucoup d’enfants et de femmes venant des zones talibanes. Donc, tout d’abord, cet hôpital, qui est fait pour les Afghans, accepte tout le monde. Ensuite, nous voulons que les femmes que nous avons formées, et il y a même une femme chirurgien cardiaque, puissent continuer à opérer et qu’elles puissent continuer à effectuer leur travail. Pour nous, je dirais que l’emploi de ces femmes fait partie des lignes rouges que nous ne pourrions pas accepter".


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Même si la continuité des soins peut être garantie, est-ce que la fuite des employés pour échapper aux talibans pourrait mettre à mal aujourd’hui les activités de l’hôpital ?

"Je pense qu’il y a un risque considérable parce que, tout de suite, nous sommes assaillis de demandes pour partir. Ils veulent partir parce qu’ils sont terrorisés. Pourquoi sont-ils terrorisés ? Parce qu’on est dans un schéma où les talibans ont déjà été là, de 1996 à 2001, et donc beaucoup de gens qui ont plus de 30 ans se demandent — et c’est d’ailleurs la grande question qu’on voit partout — si les talibans de maintenant sont des talibans différents. Est-ce que c’est la charia et rien que la charia ou est-ce qu’on est capable de discuter et d’être à l’écoute ? Les gens de Kaboul, je vous rappelle que c’est six millions, c’était 600.000 dans les années 1995, ce sont des gens très ouverts, éduqués, qui ont Internet, et là on va avoir un choc de culture et personne n’est capable de voir ce qui va se passer".

Est-ce que vous vous attendiez à ce retour si rapide des islamistes ?

"Absolument pas ! Nous sommes saisis, comme tout le monde. Jamais on n’avait prévu ça. Jamais ! Et depuis 15 jours, à chaque fois qu’on fait une réunion, le lendemain nous montre que nous n’avons pas anticipé. Nous n’avions absolument pas prévu ce scénario et je dois vous dire que je devais y partir dans quelques jours pour le conseil d’administration de l’hôpital, mais nous aurions discuté il y a huit jours, jamais je n’aurais pensé un scénario catastrophe comme ça. Jamais !"

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