À Ciudad Juárez, au Mexique, les migrants sont expulsés sans même s’en rendre compte, trompés par les autorités américaines

Les migrants venus d’Amérique centrale, portés par l’espoir d’un changement de la politique migratoire aux Etats-Unis, sont nombreux à gagner la frontière depuis janvier. En mars, les autorités américaines ont intercepté quelque 170.000 personnes qui avaient traversé clandestinement la frontière avec le Mexique. Dans leur immense majorité, il s’agit de Centraméricains qui ont fui leurs pays à cause de la violence et espèrent demander l’asile aux Etats-Unis… L’issue de leur périple se révèle bien différent.

Depuis plusieurs semaines, de grands groupes de migrants centraméricains franchissent le pont qui relie la ville d’El Paso, au Texas, à Ciudad Juárez, au Mexique. Ils arrivent, l’air hagard, tenant leurs enfants dans les bras ou par la main, sans savoir où aller.

Ce sont des expulsions qui ne disent pas leur nom : personne, côté américain, ne les a prévenus qu’ils étaient renvoyés au Mexique. Déboussolés, certains ne comprennent pas ce qui leur arrive et ignorent même dans quel pays ils se trouvent.

"Ils nous ont fait monter dans un avion, ils nous ont dit qu’ils nous transféraient dans un autre centre aux Etats-Unis et que nous pourrions demander l’asile", témoigne Delmi, une jeune Salvadorienne qui craignait pour sa vie dans son pays.

J’ai demandé aux gardes s’ils nous expulsaient et ils m’ont assuré que ce n’était pas le cas

Elle vient de passer trois jours dans un centre de détention aux Etats-Unis avec sa fille de 5 ans. Toutes deux avaient traversé la frontière par le fleuve, le Rio Bravo. "J’ai demandé aux gardes s’ils nous expulsaient et ils m’ont assuré que ce n’était pas le cas, ils m’ont dit que personne ne serait expulsé au Mexique."

Ce jour-là, Delmi a suivi le groupe en toute confiance, s’apprêtant à plaider sa cause pour obtenir l’asile aux Etats-Unis. "Nous sommes arrivés au pont et ils nous ont dit de marcher. Alors nous avons marché, sans savoir. Tout à coup… ce fut très brutal, je ne pouvais pas y croire… J’ai vu le mur en contrebas, le mur qui sépare les deux pays". À ce moment-là, Delmi a compris. "Ils nous ont jetés de l’autre côté du mur", se désole-t-elle.

Expulsions expéditives pour cause d’urgence sanitaire

"Ces méthodes nous laissent sans voix", critique Victor Flores, psychologue au sein de l’organisation catholique d’aide aux demandeurs d’asile Clinic. "Ils les expulsent en les trompant, en leur faisant croire qu’ils entament une procédure d’asile".

Les politiques d’expulsions des autorités américaines provoquent des scènes déchirantes côté mexicain. En majorité, ces Centraméricains affirment avoir fui leur pays pour échapper à la violence. Ils se sont empressés de traverser le Mexique, bercés par la fausse idée que Joe Biden avait "ouvert la frontière aux migrants".

Or, la pandémie de Covid-19 a érigé un nouveau mur sur la route des migrants. En effet, les Etats-Unis appliquent depuis mars 2020 une mesure exceptionnelle, le dénommé Title 42, qui permet de réaliser des expulsions expéditives pour cause d’urgence sanitaire, sans offrir aux personnes la possibilité de demander l’asile.

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© Emmanuelle Steels

Dans leurs pays d’origine, les migrants ont pourtant eu vent de nombreux cas de Centraméricains qui sont parvenus à entrer aux Etats-Unis. En effet, ceux qui ont pu déposer une demande d’asile côté américain avant la pandémie ne sont plus forcés d’attendre la résolution de leur cas au Mexique, comme l’imposait un programme mis en place par Donald Trump et annulé par Joe Biden. Depuis février, plus de 5000 personnes ont ainsi été admises aux postes-frontières et d’autres continuent d’entrer tous les jours au compte-goutte.


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Ces mouvements de personnes ont induit en erreur les Centraméricains.

"Ils ont entendu dire qu’ils avaient à nouveau la possibilité de demander l’asile, mais en réalité le système est bloqué", explique Blanca Navarrete, de l’organisation de défense des migrants DHIA, basée à Ciudad Juárez.

Certains jours, jusqu’à 300 migrants sont refoulés à Ciudad Juárez : depuis mars, ils sont canalisés vers cette ville, les autres régions du Mexique le long de la frontière étant considérée comme moins sûres. Or, Ciudad Juárez est l’une des villes les plus dangereuses du pays : les migrants y sont régulièrement victimes de vols, d’agressions et de séquestres contre rançon.

Vues de la frontière américano-mexicaine (El Paso/ Ciudad Juarez ainsi que Santa Teresa), en 2017

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