A 100 jours de l'élection présidentielle aux Etats-Unis : "Il y a deux sortes d'opposition dans le camp républicain"

A cent jours de l’élection présidentielle aux Etats-Unis, le 3 novembre, les sondages nationaux donnent une solide avance à Joe Biden par rapport à Donald Trump. La popularité du candidat démocrate devance celle de l’actuel président de 10 à 15 points. Cette avance se vérifie en particulier dans des Etats-clés comme la Pennsylvanie (où 50% des votants seraient favorables à Joe Biden, contre 39% pour Donald Trump), la Floride ou encore le Wisconsin. Des Etats qui ont permis à Donald Trump de l’emporter en 2016. Nicole Bacharan, politologue franco-américaine et spécialiste de la société américaine, répond à nos questions.

G.K. Que conclure de ces sondages ?

N.B. A ce stade, il est évidemment trop tôt pour dire que Donald Trump a perdu l’élection. D’ici le 3 novembre, il se passera beaucoup de choses. On peut simplement dire, qu’il est mal placé et que ça va être difficile pour lui. Rappelons-nous en 2016, jusqu’au dernier jour de l’élection, Hillary Clinton avait une avance très solide dans les sondages à l’échelle du pays. Mais le système électoral américain a fait en sorte que des Etats ont eu plus d’influence que d’autres et on connaît les résultats qui ont suivi…

G.K. Certains Etats sont traditionnellement acquis aux républicains ou aux démocrates. Quels sont ceux qui sont susceptibles de basculer ?

N.B. Il y a en effet des états démocrates qui seront encore plus démocrates. Je pense à New-York, à la Californie, à l’Etat de Washington, l’Oregon, au Massachusetts… Ces Etats ont des majorités démocrates depuis longtemps, et les électeurs de ce camp détestent Donald Trump. On peut s’attendre à ce qu’ils votent massivement pour Joe Biden. Pour autant que les électeurs votent… parce que la participation est un autre facteur à considérer (le vote aux Etats-Unis n’est pas obligatoire aux Etats-Unis, sauf pour les grands électeurs, ndlr).

Côté républicain, il y a une myriade d’Etats relativement peu peuplés qui continueront certainement à voter républicain, comme ils le font depuis longtemps. Je pense à la Louisiane, au Mississipi, Tennessee, Alabama, des Etats du sud et de l’ouest. Ce sont des Etats avec peu d’électeurs, mais encore une fois, le système électoral américain est fait de telle sorte qu’il peut donner un poids exagéré à ces Etats.

Concernant les Etats-clés, ce qu’on appelle les swings states, la position de Donald Trump s’est dégradée, par exemple dans le Wisconsin, la Pennsylvanie, le Minnesota, le Michigan… Joe Biden y a une avance confortable, y compris en Floride. Et il faut le souligner, il marque des points au Texas, un état très grand, très conservateur et solidement républicain. Le Texas pourrait basculer du côté démocrate…

G.K. Comment expliquer qu’un tel état, aussi conservateur puisse basculer ?

N.B. Le Texas est un état qui s’est transformé au fil du temps. C’était l’état des rangers, des pétroliers (c’est toujours le cas) et depuis Ronald Reggan, on y votait en majorité républicain. Mais la population aujourd’hui est plus jeune, il y a des universités très en pointe comme à Houston ou à Austin, des villes que l’on peut qualifier de libérales, plus à gauche, au sens américain. Par ailleurs, beaucoup de latinos d’Amérique du Sud, du Mexique et aussi de la Louisiane y sont venus ces dernières années. Donc la démographie de l’état n’est plus ce qu’elle était il y a dix ou vingt ans.

D’autre part, aujourd’hui, le Texas est un des Etats les plus frappés par le Covid. Le gouverneur républicain a réagi tard. Il a fini par réagir contre la Maison blanche qui ne prenait pas assez les choses en main. Donc à ce stade, il y a un flottement qui pourrait faire basculer l’état, côté démocrate…

G.K. Au niveau national, y a-t-il des cibles électorales acquises, d’un côté ou de l’autre ?

N.B. Pour l’instant, Donald Trump perd des points dans tous les groupes. Il perd même des points dans ce qui constitue son électorat le plus fidèle : des hommes blancs, d’âge mûr, peu ou pas diplômés. Il perd un tout petit peu de points aussi chez les évangéliques blancs, ces protestants très conservateurs qui ont choisi de lui faire confiance sur la question de l’avortement.

Si on prend les autres groupes, ethniques, par sexe, par région ou par âge… il n’y a aucun groupe où Donald Trump marque des points. Et dans la communauté noire, le soutien à Joe Biden est très fort.

G.K. Quels facteurs pourraient influer sur les choix des électeurs américains, d’un côté ou de l’autre ? Par exemple, la gestion du Covid-19 et ses conséquences économiques ?

N.B. Il n’y a aucun doute, la gestion de la pandémie, l’assurance médicale, l’accès aux soins et la crise économique… sont les questions clés de cette élection. Si on prend la gestion de la pandémie, même si Joe Biden n’est pas aux affaires, il n’a pu qu’exprimer des opinions, il a projeté l’image de quelqu’un sur qui on pouvait compter, qui comprenait la situation. Mais il n’avait pas de décision à prendre.

Et en effet, Donald Trump est jugé très sévèrement par environ deux tiers des Américains sur la gestion de la pandémie. Ils le désapprouvent mais ils ne le rendent pas responsable de l’ensemble de la situation… En revanche, sur l’économie, Donald Trump a une légère avance. D’abord parce qu’il a présidé pendant trois ans à une économie florissante et aussi parce qu’il est perçu comme étant le mieux placé pour gérer un redémarrage économique. C’est certainement sa meilleure carte.

G.K. On observe un certain effritement au sein du camp républicain. Est-ce que cela pourrait porter préjudice à Donald Trump ?

N.B. Il y a deux sortes d’opposition dans le camp républicain. Il y a les républicains anti-Trump qui disent qu’ils ne reconnaissent plus leur parti, que ce n’est plus chez eux. Ils ont leurs valeurs qui ont leur place dans le débat américain, notamment sur le libre-échange, sur l’immigration, sur le rôle de l’état, sur la question de la liberté par rapport à la légalité… toutes ces questions fondamentales qui animent le débat démocratique. Et ces républicains, je pense par exemple au Lincoln Project… eux appellent à voter Joe Biden. Ils sont très sévères sur le danger que Donald Trump fait peser sur les institutions et la démocratie américaine.

Parmi les élus républicains du Congrès, l’affaire est plus compliquée, parce qu’ils se sont entièrement soumis à Donald Trump, du fait que celui-ci a gagné les élections de 2016, qu’il les a aidés à remporter une majorité au Sénat, qu’il a imposé des juges conservateurs à la Cour Suprême…. Mais aujourd’hui, ces élus se demandent s’ils ne vont pas couler avec lui. Car un certain nombre d’entre eux, un tiers du Sénat, sont en élection cette année. Ils ne l’ont jamais reconnu comme l’un des leurs, mais par opportunisme, ils l’ont soutenu. Aujourd’hui, si par un même calcul opportuniste, ils jugent que Donald Trump peut être fatal à leur propre avenir politique, ils n’auront aucun scrupule à le lâcher.

Mais on n’en est pas encore là, parce que la base électorale de ces élus républicains est la même que celle de Donald Trump.

G.K. Quelles sont les forces de chacun des deux candidats ?

N.B. Cette élection est un référendum pour ou contre Donald Trump. Joe Biden ne suscite pas les passions, mais il suscite le respect. Et très peu de gens le détestent. Donc pour les gens qui sont motivés pour voter contre Donald Trump, c’est tout à fait acceptable de voter pour Joe Biden. Mais la force essentielle de Joe Biden, c’est qu’il n’est pas Trump.

Côté Trump, sa force a été sa capacité à réunir les colères, les ressentiments et aussi le racisme d’une partie des Américains. C’est aussi la fidélité presque totale des évangéliques blancs qui comptent sur lui pour nommer des juges anti-avortement à la Cour suprême et dans les tribunaux fédéraux. Et c’est la carte de l’économie, Donald Trump s’affichant toujours comme un homme d’affaires, qui connaît l’économie et qui pourra faire repartir l’économie américaine vers la prospérité.

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