60ème jour de grève de la faim pour le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov

Depuis 60 jours, le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov a entamé une grève de la faim. Emprisonné en Sibérie depuis 2015, il a été condamné à 20 ans de prison. Depuis plusieurs semaines maintenant, des cinéastes, des écrivains, des intellectuels et des citoyens du monde entier signent des textes, des pétitions et lancent des appels pour qu'il soit libéré.

Michel Eltchaninoff, philosophe, écrivain, spécialiste de la Russie et fondateur de l'association Les Nouveaux dissidents, ainsi que Philippe Claudel, cinéaste et écrivain, étaient sur le plateau de La Première pour en parler.

Mars 2014, il est accusé de terrorisme

Oleg Sentsov "était un militant pro-européen en Crimée, cette petite péninsule du sud de l'Ukraine, au moment du Maïdan, c'est-à-dire la révolution pro-européenne. Il se manifestait activement contre l'annexion de la Crimée par la Russie. Et à ce moment-là — c'était en mars 2014 — les FSB, les forces spéciales russes, l'ont arrêté et l'ont accusé d'être un terroriste, de vouloir faire sauter des statues de Lénine et d'autres bâtiments officiels dans la péninsule." raconte Michel Eltchaninoff.

"Il y a alors eu un procès avec des témoins qui l'ont accusé puis qui se sont rétractés en disant qu'ils avaient été torturés par le FSB. C'est un procès qui a été qualifié par Amnesty International de stalinien. Bref, c'était un procès complètement truqué. Le but de la Russie de Poutine était de faire un exemple, de montrer que quiconque s'opposait à l'annexion de la Crimée recevrait une peine très sévère, et il a reçu 20 ans de prison."

On n'a pas peur et on le dit

"Je ne vois pas l'intérêt d'avoir des principes si on n'est pas prêt à souffrir, voire à mourir pour eux", c'est ce qu'a dit le cinéaste ukrainien à l'issue de son procès en 2015. "Vous savez, la pire des choses qui soient est la peur et la lâcheté. Moi je refuse d'avoir peur." a-t-il ajouté.

"La Russie, depuis pas mal d'années, vit sous un régime autoritaire et sous le régime de la peur, c'est-à-dire qu'effectivement, quand on dit des choses qui ne plaisent pas au pouvoir, on risque un procès truqué et la prison, explique le fondateur de l'association Les Nouveaux dissidents. [Oleg Sentsov] dit : 'Moi, ce que je veux, c'est montrer aux gens qu'il ne faut pas avoir peur, il faut aller jusqu'au bout de ses convictions et on peut, comme dans n'importe quel pays, dire qu'on n'est pas d'accord de manière pacifique'."

"Donc, ce sont vraiment ça les valeurs qu'avaient les dissidents des années 70-80 et qu'ont ces nouveaux dissidents. C'est une manière totalement pacifique, à visage découvert, de manière personnelle en fait, ce ne sont pas des petits soldats d'une organisation de dire : 'Nous, on n'a pas peur et on le dit '. "

Mais si le dissident s'est mis en grève de la faim, ce n'est pas pour sa propre libération, mais bien celle des 70 prisonniers politiques ukrainiens en Russie. "C'est un homme qui a vraiment une trempe exceptionnelle, qui en fait aujourd'hui un symbole, plus qu'un symbole, un homme très fort en Russie, il ira jusqu'au bout, il veut la libération des 70."

Les projecteurs sur la Russie pour sa coupe du monde

Philippe Claudel fait partie des intellectuels qui ont sorti leur plume pour évoquer le cas très préoccupant de ce cinéaste ukrainien, et il n'a pas vraiment le sentiment d'avoir été entendu. "De par le monde, des grands artistes, des chanteurs, des écrivains, des philosophes et des cinéastes se sont mobilisés et ont fait entendre leur voix. Le fait qu'elle ne soit pas encore écoutée aujourd'hui n'est pas une raison pour la faire taire, ce n'est pas une raison pour ne rien faire, ce n'est pas une raison pour ne rien dire."

"C'est vrai que ces dernières semaines, au moment où Oleg faisait sa grève de la faim, il y avait cette Coupe du monde en Russie. Tous les projecteurs sont sur ce pays, sur ce régime, des projecteurs qui sont emplis de joie pour cet évènement, et je ne conteste en rien cette Coupe du monde et la ferveur qu'elle provoque, mais c'est peut-être le moment aussi où nous autres, les artistes, les intellectuels, les femmes et les hommes de bonne volonté devons dire à nos dirigeants qui se rendent là-bas, qui veulent aller assister aux matchs et qui vont forcément avoir des contacts avec le pouvoir russe, c'est le moment de leur dire : 'D'accord, allez assister à des matchs, mais faites aussi peut-être entendre la voix de la liberté, faites entendre la voix de la raison'."

Santé préoccupante

Actuellement, la santé du cinéaste ukrainien est préoccupante. Sa cousine, qui pu aller lui rendre visite dans sa prison en Sibérie — où les visites sont rares —, elle a déclaré qu'il avait perdu 15 kilos, mais qu'il continuerait jusqu'au bout. "Quand on voyait le visage de Natalia Kaplan, qui est une femme courageuse qui se bat pour son cousin depuis plusieurs années, quand on voit son visage quand elle est sortie de la prison, on comprend très bien qu'elle a compris qu'il ne lui restait plus beaucoup de temps à vivre." commente Michel Eltchaninoff.

A quel point les dirigeants européens, dont Emmanuel Macron, peuvent influencer la situation ? "Il suffirait que Poutine fasse quelque chose pour que tout s'arrête. Donc, effectivement, quand on est dirigeant, on peut avoir du sang sur les mains et on peut aussi avoir du sang sur les âmes. Ne rien faire, concéder justement à l'autre le pouvoir d'agir comme il l'entend dans son propre pays au détriment même des règles humaines et des droits humains fondamentaux est quelque part participer de près ou de loin, tacitement ou implicitement, à des meurtres qui se commettent. Il est en tout cas du devoir de nos dirigeants de parler, d'interroger, de questionner. Ça n'a pas forcément toujours un pouvoir de résultat, mais au moins ne pas se taire, au moins alerter et au moins demander. " déclare Philippe Claudel.

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