60 ans du Congo : "Il y a à la fois de la souffrance, de l'indifférence et aussi une envie d'aller au-delà de toute cette histoire !"

60 ans du Congo : "Il y a à la fois de la souffrance, de l'indifférence et aussi une envie d'aller au-delà de toute cette histoire !"
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60 ans du Congo : "Il y a à la fois de la souffrance, de l'indifférence et aussi une envie d'aller au-delà de toute cette histoire !" - © FEDERICO SCOPPA - AFP

Nos équipes auraient dû se rendre en République démocratique du Congo, pour y tourner des interviews et des reportages. En raison du contexte Covid-19, tout est tombé à l’eau. Il a fallu travailler autrement. Et c’est là qu’interviennent Caroline Thirion, photographe belge, et Nizar Saleh, cameraman congolais. Ils sont actuellement à Kinshasa et ont réalisé pour nous plusieurs interviews. Nous souhaitions rendre hommage à la jeunesse du Congo en ayant en miroir des anciens qui ont vécu la période coloniale. Cet article a fait l’objet d’une mise à jour majeure. Le titre initial, sorti de son contexte ne reflétait pas la teneur générale des propos des Congolais qui ont accepté de repondre à nos interviews.

Dommage que nous en soyons encore là !

Ils sont membres d’associations, artistes ou encore étudiants. Ils ont deux points communs : ils n’ont pas connu l’indépendance de 1960, et ils sont Congolais. Tous ont accepté de revenir sur ce moment de l’histoire de leur pays. Et surtout sur l’après-colonisation. Le regard qu’ils portent, 60 ans plus tard, sur les conséquences de l’indépendance permet de percevoir leur réalité. Leur quotidien.

Sinzo Aanza est écrivain et artiste visuel. Ce jour-là, il souhaite nous montrer une rue. A priori, rien d’extraordinaire. Il y a de l’asphalte au sol. Normal. Ce qui l’est moins apparaît quelques mètres plus loin : "Vous voyez, on vient de passer devant la maison d’un des membres du gouvernement. Juste après sa maison, l’asphalte disparaît et la rue redevient de la terre." Une situation qui, pour beaucoup, illustrerait parfaitement les problèmes du pays. "De plus en plus de gens, même le citoyen lambda, savent qu’il y a une mauvaise gestion de l’argent. C’est pratiquement obscène quand vous comparez avec la vie de la majorité des Congolais."

Sinzo Aanza regrette que l’on fête encore de cette manière l’indépendance :L’indépendance pour moi, c’est quelque chose de violent ! Je fais partie des générations qui viennent longtemps après. Aujourd’hui, on ne devrait plus parler en termes d’indépendance si on avait été sérieux. Il y a à la fois de la souffrance, de l’indifférence, il y a aussi une envie d’aller au-delà de toute cette histoire !

Les changements qui se sont produits dans ce pays en 60 ans sont surtout le fait de la culture, et donc des gens et non le fait de l’état, des constructions politiques parce que de ce coté là nous avons de gros problèmes ! Il y a des choses très belles et intéressantes à voir au sein de la population, comment la vie s’organise malgré cet appareil politique qui a tendance à réduire les possibilités de la vie !

Le fait que l’on fête l’indépendance de ce pays comme si c’était l’événement politique le plus important du pays c’est problématique. Cela montre qu’on n’est pas tourné vers l’avenir. Que l’on n’a pas trouvé dans notre histoire nationale d’autres repères qui permettent un dépassement de cette histoire-là ! On est resté dans le piège dans ce projet de colonisation et d’exploitation. Dommage que nous en soyons encore là !"

Enseignement, emploi et jeunesse

L’enseignement. Pour beaucoup, le niveau n’est plus ce qu’il était. Et c’est un jeune qui le dit. "Quand les Belges sont arrivés. Ils ont construit des écoles et des universités. Cela a permis à nos ancêtres et leurs enfants de bénéficier d’une bonne éducation", explique Daniel Aloterembi, 25 ans et étudiant en dernière année à l’IFASIC. Homme de lettres, il déplore qu’"une personne peut se dire licenciée en lettres, mais parfois incapable d’écrire une phrase en français sans faire de fautes. C’est pour moi une grande déception. Les autorités doivent tenter de relever ce niveau d’enseignement pour essayer d’avancer. C’est inimaginable de penser que nos parents qui ont fait des études moyennes ont un niveau plus élevé que nous. Nous devons nous interroger et voir comment remédier à ce problème."

La nostalgie du temps colonial en RDC semble faire écho à celle qui s’exprime encore en Belgique : beaucoup comparent deux périodes (1885-1960 et 1960 à aujourd’hui) comme si la longue histoire d’avant 1885 n’avait jamais existé. En RDC les mémoires semblent parfois oublier que l’enseignement s’arrêtait à la fin de la primaire jusqu’à la seconde partie des années 50. Après quoi, il s’agissait de travailler. Les clefs de compréhension semblent brouillées par le grand trauma culturel, politique et social que furent 80 ans de colonisation.

Pourtant, la jeunesse congolaise se mobilise pour tenter de faire bouger les lignes. C’est le cas de Prisca Manyala, Présidente des étudiants congolais : "Mon espoir pour le Congo, c’est d’avoir des autorités qui comptent sur leurs citoyens et des citoyens qui ont confiance dans ceux qui les dirigent. Un Congo fort, un Congo de confiance, un Congo uni où le tribalisme ne divise pas, où le régionalisme ne détruit pas."

Il faut déboulonner les mentalités

Eunice Etaka est juriste en formation et militante au sein de la LUCHA, pour " lutte pour le changement", mouvement citoyen lancé par des jeunes, et qui défend la dignité humaine et la justice sociale. Sur l’indépendance elle a un vrai regard : " On ne peut pas parler d’une victoire sans parler de la bataille. Patrice Lumumba s’est battu pour que la RDC puisse avoir l’indépendance. A ce jour, après 60 ans, il n’y a pas d’avancement sur l’indépendance réelle ! Ça reste une utopie cette indépendance ! "

" Ce que nous rappelle l’époque coloniale, c’est l’exploitation de nos richesses, le pillage de ressources naturelles au détriment des congolais, Avant l’indépendance, il y avait un pillage officiel, mais aujourd’hui la colonisation a pris une autre forme ! Le congolais est traité à l’intérieur mais aussi à l’extérieur du pays de manière inégale."

Car la RDC reste l’un des pays les plus important en termes de ressources minières et, sous pression de la demande internationale, un lieu stratégique où s’affrontent les multinationales, où tous les coups semblent permis, aux dépens de caisses de l’Etat ainsi que de celles et ceux qui travaillent dans les mines.

Mais Eunice ETAKA souhaite garder espoir d’un futur, mais pour cela chaque congolais est responsable. "Il faut développer son pays, se considérer comme un peuple indépendant… Il faut déboulonner notre mentalité qui reste avec les séquelles de la colonisation"

Soixante ans après l’indépendance, le bilan de la République démocratique du Congo est contrasté. D’un passé composé et compliqué, les Congolais espèrent désormais un futur simple, un pays prospère et une population apaisée.

Des réactions des jeunes en miroir avec celles des anciens qui ont vécu l’indépendance

Pourtant, au soir du 30 juin 1960, date de l’indépendance, les Congolais espéraient mieux. Beaucoup mieux. Après des années de colonialisme, ils aspiraient à un avenir épris de liberté et de prospérité, comme le rappelait le Premier ministre : " Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir lorsqu’il travaille dans la liberté et nous allons faire du Congo le centre du rayonnement de l’Afrique tout entière. Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à nos enfants."

Mais la réalité n’est pas vraiment celle espérée. "L’indépendance, c’était bien. Mais tous les problèmes et les désordres qu’a connus le pays viennent de cette indépendance qui n’était pas assez bien préparée", explique Florimond Muteba, Président du Conseil d’administration de l’ODEP, l’Observatoire de la dette publique.

Florimond Mutemba Tshitengue avait 10 ans au moment de l’indépendance" J’ai 70 ans, et mon activité est essentiellement orientée vers la grande plateforme de la société civile, créée il y a 10 ans : " L’observatoire de la dépense publique "….Je dirais beaucoup d’amertume car cela ressemble à 60 années gaspillées, gâchées. Quand vous prenez l’exemple d’un pays comme la Chine, lorsque la révolution triomphe en 1948, (et nous en’60),… La Chine était un pays sinistré, mais quand on voit ce qu’ils ont fait en 72 ans, et que l’on voit ce que nous avons fait en 60 ans, franchement ce sont des années complètement gâchées. Aujourd’hui la Chine, sur seulement 12 ans de différence, est devenue la première puissance économique mondiale. J’ai beaucoup d’amertume en parlant de ça. Et que de sacrifices, car nous avons perdu Patrice Lumumba et beaucoup d’autres qui avaient à cœur l’indépendance et le développement de ce pays. Ensuite, à part la petite parenthèse de Laurent Désiré Kabila, des dirigeants se sont succédés et on n’a rien vu de bon pour le développement de notre pays, et ce, y compris avec le président actuel. Les scandales financiers ne font que s’accumuler à la présidence de la république. Ça n’augure pas de lendemains qui chantent pour le Congo."

A 70 ans, il se rappelle ce moment de l’histoire mais constate aujourd’hui les failles, présentes depuis des années. "Depuis tout ce temps, on a eu le temps de se ressaisir nous-mêmes. Mais on ne l’a pas fait. Ce n’est pas la faute de l’occident si 60 années après, nous sommes toujours au même niveau. C’est un faux discours que de dire ‘passez il n’y a rien à voir’, ‘laissez-nous faire ce que nous voulons de notre peuple’, ‘laissez-nous piller notre pays comme nous voulons’".

"La colonisation avait de bons et de mauvais côtés"

"Pour moi ça ne vaut pas la peine de fêter ce 60 ème anniversaire. C’est un deuil que nous devons faire car on ne voit pas clair après ces 60 ans. La colonisation était un régime de privation des droits de l’homme ; c’était un régime de répression dans une certaine mesure. Mais du point de vue de la gestion de l’état, des programmes sociaux comme l’éducation et la santé, c’était quand même, de loin, mieux qu’aujourd’hui. Evidemment, entre la liberté et l’esclavage, le choix de la liberté est évident. Mais qu’avons-nous fait de cette liberté, nous les Congolais ?

La colonisation avait donc de bons et de mauvais côtés. L’indépendance, c’était bien, mais elle était mal préparée. Les désordres et les problèmes actuels sont venus de cette indépendance. On a pourtant eu le temps de nous ressaisir mais on ne l’a pas fait. L’histoire c’est l’histoire. On a beau enlever les monuments, les Congolais auront toujours Léopold II en tête. L’aliénation culturelle, le racisme notamment aux Etats-Unis n’est pas vraiment lié au fait qu’il y a des monuments. C’est la mentalité des gens qu’il faut changer, à travers l’éducation ou à travers l’exemple de ceux qui dirigent. Mais va-t-on changer les mentalités en déboulonnant les monuments ? Peut-être symboliquement. Mais cela aura-t-il un effet déterminant sur les changements de mentalités ? Je ne suis pas sûr ".

L’avenir est dans la jeunesse

A 86 ans, Leon Engulu était aux premières loges début 1960. Il était autour de la "table ronde" à Bruxelles, organisée à Bruxelles par le Roi Baudouin. Il était présent sur place, aux côtés du futur premier Président, Joseph Kasa-vubu, et du futur Premier ministre, Patrice Lumumba. "Nous trois, nous sommes des pionniers de l’indépendance, explique celui qui a été sénateur mais aussi ministre, sous Mobutu, notamment. Si nous sommes congolais aujourd’hui, c’est grâce à Léopold II. Un étranger qui est venu pour rassembler nos peuplades qui vivaient séparément. Grâce à la colonisation, on avait plus de guerres tribales, c’était fini. Grâce à la colonisation, on avait la paix. C’est Léopold II qui a créé ce Congo (géographique). Bien sûr, avec beaucoup de fautes. Mais nous aussi, nous avons commis des fautes."

Pour Florimond Muteba, l’avenir est dans la jeunesse congolaise : " Cette jeunesse va nous aider à nous débarrasser des forces négatives qui sont en train de dominer le Congo".

 

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