Il y a 6 ans les Saoudiens lançaient la "Tempête décisive" au Yémen: un "échec retentissant"

5 ans de guerre au Yémen : l'"entêtement saoudien" malgré la catastrophe
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5 ans de guerre au Yémen : l'"entêtement saoudien" malgré la catastrophe - © ESSA AHMED - AFP

Des milliers d’hommes ont manifesté vendredi dans la capitale yéménite Sanaa, une ville aux mains des rebelles Houthis, pour marquer le sixième anniversaire de l’intervention militaire de la coalition menée par l’Arabie saoudite dans ce pays.

Le 26 mars 2015, en effet, cette coalition militaire dirigée par Ryad lance l’opération "Tempête décisive" au Yémen pour appuyer le gouvernement contre l’avancée dans le pays des Houthis, prétendument soutenus par le grand rival de Ryad : l’Iran.

Quelques mois plus tôt, en septembre 2014, les rebelles s’étaient emparés de Sanaa. Depuis, ils ont ravi aux forces loyalistes la majeure partie du Nord, à l’exception de la région riche en pétrole de Marib qu’ils tentent depuis février d’arracher dans de violents combats.

Selon les dernières données des Nations unies, plus de 16 millions de Yéménites seront confrontés à la faim cette année, et près de 50.000 d’entre eux souffrent déjà de conditions proches de la famine. Environ deux tiers des 29 millions d’habitants du Yémen dépendent d’une forme d’aide pour survivre.

Pour 2021 encore, les promesses de dons ont été jugées insuffisantes pour assurer une aide au Yémen, l’ONU n’ayant récolté que 1,7 milliard de dollars, sur les 3,85 milliards espérés.

"Six ans de faim, de déplacement, de destruction, de misère et de vies perdues. Le Yémen a désespérément besoin de paix et le temps est venu pour tous d’agir", a martelé sur Twitter le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (Ocha) de l’ONU avec le hashtag #YemenCantWait (traduction : "le Yémen ne peut pas attendre").

"Cette intervention militaire est un échec retentissant", explique Didier Billion, géopolitologue, et directeur adjoint de l’Institut des Relations internationales et stratégiques (IRIS), à Paris. Un échec humanitaire, avec une situation catastrophique pour les populations ; un échec militaire, puisque les rebelles Houthis sont loin de reculer, et contrôlent toujours la moitié nord du pays en ce compris sa capitale ; un échec également diplomatique pour les Saoudiens.

Pourquoi l’Arabie s’entête-t-elle à poursuivre une guerre qui ressemble de plus en plus à un bourbier inextricable ? Les explications de Didier Billion :

 

W. F. : Pourquoi peut-on dire que l’échec est aussi diplomatique pour les Saoudiens ?

Didier Billion : "La coalition qui avait été mise en œuvre elle est aujourd’hui clairement affaiblie par rapport au nombre de pays qui la constituaient il y a six ans. Je pense notamment aux Emirats arabes unis, qui avaient largement soutenu, pour ne pas dire largement influencé les décisions de Mohamed Ben Salmane. On sait qu’aujourd’hui, depuis maintenant plus d’un an et demi, les Emirats arabes unis se sont retirés de la scène yéménite. Je crois qu’ils ont compris qu’il n’y aurait pas de solution militaire, et de façon assez pitoyable ils ont retiré leurs troupes. Donc même parmi ceux qui étaient au point de départ en soutien, ou à l’initiative aux côtés des Saoudiens, eh bien on constate que ce partenariat est devenu complètement bancal, et que la coalition initiale s’est considérablement affaiblie, du point de vue du nombre des Etats qui y participent."

 

W. F. : Pour quelle raison les Saoudiens poursuivent-ils leur entreprise militaire, malgré ces constatations catastrophiques ?

Didier Billion : "Déjà parce qu’il y a une forme d’entêtement de la part des Saoudiens, qui ne veulent pas sortir de ce conflit la tête basse. Il y a une sorte de fierté fort mal placée, qui est un des éléments que l’on ne peut pas négliger.

Le deuxième aspect, et c’est assez tragique, c’est que ladite communauté internationale n’a jamais pris ses responsabilités, n’a jamais véritablement agi pour contraindre les Saoudiens à arrêter ce bain de sang. Et donc les Saoudiens se croyaient tout permis. Or la difficulté pour ces derniers, c’est qu’on constate que depuis l’arrivée à la Maison blanche de Joe Biden, la posture des Etats-Unis s’est modifiée. Je reste très prudent, j’attends en effet que les menaces de Biden se concrétisent véritablement. Mais là il y a un élément nouveau qui est incontestable, c’est qu’il y a visiblement la volonté de Joe Biden dans ce dossier comme dans d’autres, de rompre avec la politique qui avait été mise en œuvre par son prédécesseur Donald Trump. Ça, c’est un moyen de pression qui peut être très important, et qui peut pousser les Saoudiens à se retirer de façon assez rapide. Parce que la pression des Etats-Unis, les dirigeants saoudiens ne peuvent pas considérer que c’est secondaire. On sait très bien les relations notamment économiques, le soutien des Etats-Unis à l’Arabie saoudite est extrêmement important.

Il y a visiblement la volonté de Joe Biden de rompre avec la politique qui avait été mise en œuvre par son prédécesseur Donald Trump.

Il y a tout de même un troisième élément qui permet de comprendre pourquoi il y a cette obstination de la part des dirigeants saoudiens, c’est la question iranienne. Parce qu’en arrière-fond du conflit yéménite se pose la question de la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Or nous savons qu’il y a un bras de fer entre ces eux Etats et, ce qui est malheureusement intéressant, c’est qu’au point de départ, les Saoudiens ont dit que les Houthis étaient stipendiés, aidés, armés, financés par Les Iraniens. Ils ont même prétendu que des officiers iraniens qui entraînaient les Houthis. Cela n’a jamais été prouvé. Tous ceux et toutes celles qui ont fait du terrain, que ce soit des humanitaires, des diplomates, voire des militaires occidentaux qui ont été sur place, aucun d’entre eux n‘a confirmé une présence significative, qu’il y ait quelques conseillers iraniens, très probablement, mais rien de significatif. Mais cela, c’était il y a six ans.

Donc un des motifs qui avaient été évoqués est un mensonge absolu. Mais aujourd’hui on peut considérer que la présence iranienne est beaucoup plus importante, parce que les dirigeants iraniens ont bien compris que les Saoudiens s’enfermaient dans le piège qu’ils avaient eux-mêmes créé. Et donc ils ont envoyé des conseillers, ils ont envoyé des armes etc.

Donc on est aujourd’hui dans une situation qui est différente et c’est pourquoi aujourd’hui les Saoudiens justifient leur activité militaire, leurs bombardements, ils peuvent arguer du fait qu’il y a des Iraniens. Ces Iraniens ne sont pas là depuis avant le conflit, ils le sont depuis, en profitant de ce qu’ils considèrent comme l’affaiblissent des Saoudiens.

Donc il y a plusieurs paramètres qui expliquent cette obstination saoudienne, mais je le souhaite, on est quand même dans la phase finale de l’intervention saoudienne. Je pense qu’ils ne peuvent pas continuer à bombarder ce pays comme ils le font depuis six années."


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W. F. : Quelles perspectives peut-on espérer dans le cas d’un cessez-le-feu et de l’arrêt des bombardements de la coalition ?

Didier Billion : "Sur le court terme malheureusement, outre la présence de groupes djihadistes, le fait que pour l’instant, et à ce stade il n’y a aucune voie de résolution qu’on puisse entrevoir, et puis la situation économique et sanitaire… Tout cela me fait malheureusement penser que ce pays est à l’orée de nombreuses années de misère, de conflits qui seront sûrement moins importants que ceux qui prévalent aujourd’hui certes, mais qui ne seront pas pour autant stoppés du jour au lendemain. Nous savons que le Yémen a une structure tribale et que chaque tribu a pris parti en fonction de ses intérêts. Tout cela est constitutif de la société yéménite.

Il est inutile de croire que les Yéménites par eux-mêmes vont être capables de redresser leur pays.

Et puis il y a simplement la question de la reconstruction de ce pays dans l’hypothèse où il y a un véritable cessez-le-feu. On imagine l’ampleur des efforts qu’il faudra faire. On arrive à la seule solution qui est envisageable, mais c’est évidemment beaucoup plus facile à dire qu’à faire, c’est la question de l’intervention pour une fois positive de la communauté internationale, c’est-à-dire une sorte de conférence internationale qui pourrait être mise en œuvre avec un plan de redressement économique, avec la mise en place d’organes de cessez-le-feu… Parce eu de toute façon, il n’y a pas d’autre solution. Il est inutile de croire que les Yéménites par eux-mêmes vont être capables de redresser leur pays. Il est dans un tel état délabrement, qu’on ne peut imaginer d’autres solutions.

Si on regarde le produit intérieur brut par habitant, c’est le plus faible de tout le monde arabe. Tout cela montre que le Yémen ne pourra pas se redresser par lui-même. Il faudra donc une aide extérieure. Et seule une sorte de conférence internationale des donateurs, qui ne se réduirait pas à la seule dimension économique, mais qui aurait aussi un rôle politique est envisageable.

Pour autant, les contradictions de la société yéménite, les conflits inter-tribaux, reste au titre des défis. Il y en a un autre, c’est que dans le sud, il y a des partis qui s’affirment clairement sécessionnistes. On se rappelle que le Yémen était composé de deux pays, avant la réunification de 1990, et qu’une partie des Yéménites considèrent que la réunification les a lésés. Eux revendiquent clairement leur indépendance.

De quelque point de vue où on place le curseur de l’analyse, c’est inextricable. Pour autant, il faudra trouver une solution. Elle ne sera pas trouvée sur le court terme, mais ce qui est certain, c’est que moins on la mettra en œuvre rapidement, plus ce sera difficile à résoudre. Donc il n’y a pas de temps à perdre. Mais pour ce faire, il y aune condition et un point de départ impératif, c’est l’arrêt des combats, l’arrêt des bombardements. Là il faut développer beaucoup plus de pression sur les Saoudiens. Joe Biden a amorcé ce processus, c’est la voie, mais que fait l’Union européenne ? Les Russes ont aussi tout intérêt à voir le jeu se calmer. Il y a donc un certain nombre de puissances qui peut agir.

Comment ? En arrêtant les ventes d’armes par exemple. L’Allemagne l’a fait, mais il ne faut pas se leurrer, l’Allemagne vendait très peu d’armes à l’Arabie saoudite. La France est évidemment, au premier chef, concernée. Les Etats-Unis aussi, et Biden a décidé qu’il arrêtait de livrer des armes à fonction offensive qui pourraient être utilisées au Yémen. Est-ce que cela a été effectif ? Nous le verrons."

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