Décès, cancers, déchets radioactifs... Fukushima en 2016 (infographie)

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Infographie à consulter dans son ensemble ci-dessous. - © RTBF - Cynthia VENTURA avec T.M.

Populations déplacées, terrains et eaux contaminées, taux de radioactivité sans précédent… Et aucun mort. L'accident nucléaire de Fukushima du 11 mars 2011 garde – officiellement – un bilan vierge de toute victime humaine.

Cinq ans plus tard, le tableau est le même, la version n'a pas bougé d'un iota. Personne n'est – officiellement – mort de cette catastrophe.

Mais d'autres tableaux, nettement plus sombres ceux-là, sont dépeints à l'occasion de ce cinquième anniversaire.

Décès : 1979 morts "invisibles" ou "oubliés" ?

Derrière ce zéro positif brandi – officiellement –, l'étude menée par Reiko Hasegawa, chercheuse associée au Medialab de Sciences Po Paris, pointe les morts invisibles, au nombre de 1979, comptabilisés depuis la catastrophe. En cause, de "multiples suicides et maladies aggravées par le stress liés à la catastrophe".

"À cause de l'évacuation et de l'incertitude liée à leur avenir et à la possibilité de retourner chez eux, beaucoup de personnes âgées ont souffert de stress psychologique, d'hypertension, de diabète et sont décédées du fait d'une aggravation de leur maladie, détaille la chercheuse au quotidien français Le Parisien. Depuis 2011, 154 personnes se sont par ailleurs suicidées dans les trois préfectures touchées par le tsunami et plus de la moitié de ces personnes habitaient la préfecture de Fukushima."

Cité par le Nouvel Obs, Jean-René Jourdain, radiobiologiste et adjoint à la direction de la protection de l'homme à l'Institut de Radioprotection de Sûreté Nucléaire (IRSN) abonde en ce sens : "Ces décès peuvent résulter des cas de personnes âgées n'ayant pas reçu à temps leur traitement médical, des suicides en raison de l'éclatement familial consécutif à l'évacuation ou à des dépressions de longue durée, des accidents...". Mais, ajoute-t-il, "les autorités japonaises restent discrètes sur ce point, il y a un certain tabou".

Cancers de la thyroïde : 10 000 cas à venir ?

L'IRSN avait publié, un an auparavant, un rapport tentant d'évaluer l'impact de l'accident nucléaire sur la santé pour les habitants de cette région. L'établissement public français s'est notamment attardé sur le risque de cancer de la thyroïde chez l'enfant, "une affection que les scientifiques associent plus facilement aux dérives nucléaires depuis la catastrophes de Tchernobyl" de 1986. La thyroïde étant "l'un des organes du corps humain les plus radiosensibles, notamment pendant l'enfance", rappelle L'Obs.

Pour la période 2011-2014, il en ressort notamment que, sur les "298 577 enfants ayant répondu à la convocation pour une échographie thyroïdienne, 86 cas de cancers de la thyroïde ont été diagnostiqués", tandis que 23 autres ont fait l'objet d'un "suivi particulier". Au final, ce sont 98 cas qui ont été confirmés en trois ans. Quant à la période 2014-2016, seuls 16 cas ont été comptabilisés.

Sauf qu'aucun registre pré-Fukushima, qui aurait pu servir de point de comparaison, n'existe. "Ces chiffres vont donc servir de base de comparaison pour les prochains dépistages qui seront eux déterminants" (essentiellement la période 2017-2018), reconnait Jean-René Jourdain, précisant qu'il faut "au minimum attendre un délai de 3 ans après la première irradiation". En attendant, "aucun élément ne permet d’affirmer à ce jour s’il y aura ou non une augmentation des cancers thyroïdiens chez les enfants de la préfecture de Fukushima", écrit le rapport de l'IRSN.

Alors, à quoi faut-il s'attendre en définitive ? À près de 10 000 cas de cancers résultant des radiations, si l'on en croit le rapport conjoint publié mercredi par deux ONG, "Physicians for Social Responsibility" (PSR) et "International Physicians for the Prevention of Nuclear War" (IPPNW). Et selon ces prévisions basées sur des données scientifiques et médicales existantes, ce nombre pourrait exploser pour atteindre 66 000 cancers sur l'ensemble du territoire japonais, en prenant en compte les conséquences des eaux et de la nourriture contaminées.

Mais plus les années passent, moins les habitants déplacés* après la catastrophe se présentent pour effectuer leur bilan médical. L'inquiétude est moindre, car ces habitants "semblent se sentir de moins en moins concernés par les éventuelles conséquences sur leur santé des expositions qu'elles auraient subies".

Pour ces déplacés, il y aurait toutefois du mieux d'un point de vue sanitaire : "Les observations tirées de ces bilans de santé réalisés depuis 2011 montrent également une tendance globale à l’amélioration de l’état de santé physique des personnes évacuées, très probablement liée à une amélioration de leur hygiène de vie".

*La population déplacée depuis l'accident nucléaire correspond à 115 000 à 182 000 personnes selon les différents chiffres qui circulent, et 174 000 d'après le décompte daté de mars 2016 réalisé par l'organe japonais officiel, l'Agence pour la reconstruction. Au moment du Tsunami en 2011, ce nombre atteignait 470 000 personnes.

Décontamination des sols : aucun plan à ce jour ?

Quant à savoir si ces déplacés pourront un jour rejoindre leurs villes et villages d'origine, rien n'est moins sûr. Malgré la décontamination de plusieurs zones, certains ne les rejoindront jamais. Par choix. D'autres ne pourront sans doute jamais les rejoindre. Car l'espoir d'un retour à la normal pour leurs terres est plus qu'hypothétique.

Aujourd'hui, 1800 kilomètres carrés de terrains sont toujours hautement contaminés. Mais des traces de césium – élément radioactif dont la durée de vie est d'une trentaine d'années – seraient décelables, à des degrés divers, sur 33 000 kilomètres carrés, tel que l'annonçait le ministre japonais de la Science en novembre 2011.

Plusieurs zones ont été assainies (voir carte). Mais, là aussi, les données, officielles ou officieuses, se contredisent. Les autorités japonaises assurent que certaines zones de la préfecture de Fukushima peuvent d'ores et déjà être réintégrées par la population. Pour Greenpeace, ce n'est pourtant pas aussi simple: "Plus de 70% de la préfecture de Fukushima est boisée, ce qui rend impossible la décontamination", indique l'ONGI, citée par Le Figaro.

L'exemple du village d'Iitate est particulièrement parlant. "Le site Web du ministère de l'Environnement consacré à la décontamination peut être compris tel que 86% de la forêt d'Iitate a déjà été décontaminée. Pourtant, la réalité est bien différente. Seuls 1100 hectares de forêt ont été décontaminés, alors que la zone forestière d'Iitate dans son ensemble est de 17 316 hectares. Cela signifie que seuls 6% de l'ensemble de la forêt ont bien été décontaminés", peut-on lire dans le rapport intitulé "Cicatrices nucléaires: les héritages durables de Tchernobyl et Fukushima" daté de mars 2016.

La décontamination des zones boisées se cantonnerait d'ailleurs au nettoyage "des sols, des litières de feuilles et des petites plantes dans les 20 premiers mètres autour des routes et des maisons où les gens retourneront vivre". Cinq ans après la catastrophe, il n'y aurait ainsi toujours pas de plan de décontamination plus large des forêts. Selon un officiel du même ministère de l'Environnement cité par Greenpeace, "la décontamination de la forêt est toujours en cours d'étude et d'expérimentation".

Déchets ou déplacement du problème

Et la décontamination, quand elle a effectivement eu lieu, entraîne une quantité de déchets inquiétante. "Ces efforts ne permettent pas de 'se débarrasser' de la contamination radioactive, note Greenpeace. Ils les déplacent simplement vers un autre endroit. (…) Autour de la seule centrale de Fukushima, les déchets radioactifs couvrent une zone de 16 kilomètres carrés."

"En septembre 2015, 9,16 millions de sacs d'un mètre cube de déchets ont été stockés dans 114 700 sites à travers la préfecture de Fukushima. La durabilité de ces sacs de déchets est uniquement garantie pour trois ans et certains sont d'ores et déjà endommagés ou détériorés", affirme le rapport.

Selon les estimations officielles, note par ailleurs Greenpeace, 15 à 28 millions de mètres cubes seraient nécessaires pour mettre à l'abri ces déchets.

Eaux contaminées et rejetées dans l'océan

L'épuration des eaux est un autre facteur créateur de déchets. Chaque jour, rapporte Le Monde, 325 tonnes d'eau douce sont injectées dans la centrale pour refroidir le cœur des réacteurs. Ce procédé entraîne une infiltration souterraine de 200 tonnes d'eau, quotidiennement, ce qui pousse Tepco, l'entreprise responsable de la centrale, à pomper cette eau pour ensuite la traiter, "avec des systèmes de dépollution qui permettent d'en extraire les radionucléides (césium, strontium, antimoine…), à l'exception du tritium".

Un traitement qui "conduit à la production de déchets radioactifs, qui remplissent déjà près de 3000 conteneurs (…) entreposés sur place".

Une partie de ces eaux traitées, poursuit Le Monde, sera ensuite réintroduite dans la boucle de refroidissement. Pour le reste, elles seront stockées dans un millier de citernes, qui, aujourd'hui, en contiennent ensemble près de 800 000 tonnes. À terme, ces eaux, encore partiellement contaminées, "ne trouveront d'autre exutoire que leur déversement dans l'océan".

C'est le même sort qui est réservé chaque jour à 10 mètres cubes d'eau polluée après écoulements souterrains consécutifs au refroidissement des cœurs. La situation s'améliore toutefois puisque, selon Tepco, ce rejet dans l'océan était 30 fois supérieur juste après la catastrophe.

Pêche interdite… à moins de 20 kilomètres de la centrale

Toutes ces eaux impures déversées dans l'océan sont évidemment un coup dur pour la pêche locale, laquelle a pu reprendre fin 2013. Elle est aujourd'hui interdite, pour des raisons sanitaires évidentes, à moins de 20 kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima, zone qui enregistre la plus importante concentration de césium radioactif dans les sédiments.

Mais, au-delà de ce périmètre, les poissons que les pêcheurs remontent dans leurs filets ne finissent dans les étals qu'à de drastiques conditions. Ainsi, "seuls les spécimens dont le taux de radioactivité est quatre fois inférieur à la norme sévère établie par les autorités japonaises (100 becquerels – unité de mesure de la radioactivité – par kilogramme, ndlr) sont mis sur le marché", rapporte l'AFP.

Il faut dire qu'environ "80% de l'ensemble des éléments radioactifs échappés des réacteurs en fusion ont fini en mer, 'le plus important rejet de l'histoire', selon Shaun Burnie, expert de l'organisation écologiste Greenpeace", cité par l'agence française. De quoi entraîner une rapide association entre "provenance Fukushima" et "radioactivité" dans l'imaginaire collectif. À raison.

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