Birmanie: la victoire de Aung San Suu Kyi, les défis de Htin Kyaw

De dos, Aung San Suu Kyi, ministre des affaires étrangères dialogue avec ses nouveaux collègues militaires à la tête de la Birmanie. Sourires de circonstance ou amorce d'un véritable changement?
De dos, Aung San Suu Kyi, ministre des affaires étrangères dialogue avec ses nouveaux collègues militaires à la tête de la Birmanie. Sourires de circonstance ou amorce d'un véritable changement? - © YE AUNG THU - AFP

Pour la première fois depuis 53 ans, les Birmans ont un président civil. Htin Kyaw, ami d’enfance et collaborateur de longue date de Aung San Suu Kyi, a prêté serment. Vêtu d’orange, selon la couleur de la Ligue nationale pour la démocratie.

Aung San Suu Kyi est arrivée à ses côtés au parlement. Leur parti a remporté les élections en novembre 2015.

Le chef de l’armée, le Général Min Aung Hlaing était présent à la cérémonie, de même que des diplomates et responsables d’ONG invités pour l’occasion.

Changer de constitution…

Le nouveau président a promis de travailler à la réconciliation nationale, il annonce la rédaction d’une nouvelle constitution "qui respecte les règles démocratiques". Il veut aussi améliorer le niveau de vie de ses concitoyens. Mais les défis à relever pour faire de la Birmanie une démocratie sont importants.

La "Dame de Rangoon", prix Nobel de la paix 1991 n’a pas pu récolter personnellement les lauriers de ses années de résistance à la dictature des militaires. Après l’annulation des élections de 1990 remportées par le LND, Aung San Suu Kyi été assignée à résidence et finalement libérée en novembre 2010, et élue au Parlement en 2012.

Mais elle ne pouvait pas devenir présidente, parce qu’elle a été mariée à un Britannique et que ses enfants ont la nationalité britannique. Mais elle l’a dit, elle sera la véritable présidente, "au-dessus" de Htin Kyaw. Un nouveau super ministère a été créé sur mesure pour elle, incluant les affaires étrangères.

… sous haute surveillance militaire

Le nouveau président Htin Kyaw, a été élu par les parlementaires la semaine dernière, avec une majorité de 360 voix sur 652. La presse n’a pas été autorisée à assister à cette séance historique. Il a 69 ans, il est le fils d’un écrivain et poète, il représente la tradition libérale et démocratique du pays. Il a fait de la prison lui aussi.

Au Parlement, depuis les élections du 8 novembre, la LND est majoritaire. Mais les militaires gardent 25% des sièges, ce qui pourrait contrarier une réforme de la constitution de 2008.

A à la tête du gouvernement et à la présidence, les militaires sont aussi en bonne place. Myint Swe, un ancien responsable des services secrets militaires est l’un des deux vice-présidents, l’autre représentant la minorité ethnique kachin. Et au sein du gouvernement, les militaires contrôlent trois postes-clé, la défense, l’intérieur et administration territoriale.

Une transition négociée ?

Après des années de junte militaire, et une transition civile initiée à partir de 2011 par le président sortant Hein Thien - un ancien militaire-, la Birmanie va donc accomplir sa mutation démocratique, mais dans les balises des miliaires. Aung San Suu Kyi a eu des pourparlers avec le président sortant. En 2013, elle a déclaré aimer l’armée. Au cours de la campagne électorale, elle a déclaré qu’il n’y aurait pas de tribunal de Nüremberg pour juger les anciens militaires.

Réformer l’appareil d’Etat serait un chantier à part entière. La corruption est largement répandue. Le nouveau président veut aussi relever le niveau de vie, et il y a de quoi faire. Huit Birmans sur dix sont des agriculteurs, le revenu par tête ne dépasse pas les 1200 dollars par an et par habitant. Un habitant sur deux n’a pas accès à l’électricité. Le système fiscal est inexistant. Tout est à faire, ou à défaire.

Pendant les années de dictature militaire et d’isolement international, l’armée, les grands propriétaires et entrepreneurs se sont approprié l’Etat. Leurs intérêts sont fortement imbriqués.

Les minorités : un réservoir de conflits

Plusieurs rebellions armées secouent le pays. Menées par des minorités ethniques, comme les Kokangs, les Kachins ou les Palaungs. Et c’est l’armée qui restera l’interlocuteur principal, du moins tant que l’actuelle constitution est en vigueur. Qui plus est, aux dernières élections législatives, plusieurs partis représentant des minorités ont perdu leur représentation parlementaire.

Un autre conflit est à la fois ethnique et religieux, celui qui oppose la minorité musulmane rohingya à l’ethnie majoritaire birmane et hindouiste. Installés dans l’ouest du pays, aux frontières avec le Bengladesh, les Rohingyas sont victimes de racisme, ils n’ont pas la nationalité birmane et sont considérés comme des apatrides. En 2012, des affrontements intercommunautaires avec l’ethnie rakhine avaient fait des morts, et 300 000 Rohingyas avaient fui leur région. Ils vivent toujours dans des camps provisoires et le pouvoir vient de lever le couvre-feu instauré à l’époque.

Aung San Suu Kyi, qui s’était attiré une vive sympathie internationale par sa longue résistance à la loi des miliaires a par contre déçu sur cette question du respect des droits de l’homme. Elle a reproché aux journalistes étrangers de surestimer ce problème.

Le nouveau pouvoir birman porté par la LND aura donc beaucoup à faire pour installer un régime démocratique en Birmanie. L’élection de Htin Kyaw protégé par son amie Aung San Suu Kyi est un "tournant historique", selon Barack Obama, tandis qu’Amnesty International invite la nouvelle équipe à libérer la centaine de prisonniers d’opinion toujours sous les verrous et à reforme d’urgence le cadre juridique du pays, "un manuel de répression utilisé de façon croissante par les autorités ces dernières années pour réduire au silence les dissidents. "

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