L'Iran envoie cinq bateaux chargés d'essence au Venezuela : quatre questions pour comprendre

Le pétrolier "Fortune" est arrivé au Venezuela ce dimanche, en provenance d’Iran. Il sera suivi de quatre autres, le Forest, le Petunia, le Faxon et le Clavel, dans les heures et jours à venir.

Ces cinq bateaux chargés de barils d’essence (il s’agirait d’1,5 millions de barils de carburant) viennent ravitailler le Venezuela qui connaît une pénurie de carburant sans précédent.

Cette opération n’a rien d’anodin.

Elle s’est déroulée dans un climat de tension internationale, dont témoignent les navires militaires vénézuéliens qui escortent ces pétroliers à leur entrée dans les eaux du pays. Et pour cause : c’est un échange commercial entre deux Etats "parias" des Etats-Unis, deux pays frappés de sanctions commerciales.

Cette opération insolite est à la fois une nécessité et un pied de nez aux Etats-Unis.

Décodage de Thomas Posado, spécialiste du Venezuela à Université Paris-8.

Pourquoi un producteur de pétrole doit-il importer de l’essence ?

Le Venezuela doit importer de l’essence aujourd’hui parce qu’il connaît une grande pénurie, qui aurait pu paralyser le pays si le confinement pour le coronavirus ne l’avait pas déjà fait.

De longues files se forment devant les pompes à essence.

"Aujourd’hui il est même difficile d’assurer que les soignants puissent arriver dans les hôpitaux et que les agriculteurs puissent assurer les récoltes et amener leurs productions en ville. Il peut y avoir plusieurs jours de files pour faire un plein", explique Tomas Posado, docteur en Sciences politiques à l’Université Paris-8.

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Devant les stations à essence de Caracas, de longues files. © REUTERS - capture d'écran

Ces scènes de pénurie contrastent avec le fait que le Venezuela dispose de l’une des plus grandes réserves de pétrole au monde.

Mais la production y est en chute libre.

"On était autour de 3 millions de barils il y a quelques années, on est autour d’un million à présent" dit Thomas Posado.

Il explique : "Le Venezuela a les premières réserves de pétrole au monde mais pas forcément d’essence, parce qu’il s’agit d’un pétrole 'lourd' qui a besoin d’être raffiné. Et pour de multiples raisons, les possibilités de raffiner sur place ont baissé."

Il épingle plusieurs facteurs qui pèsent sur la production.

"Il y a une fuite de techniciens capables de gérer ce traitement du pétrole : plus de 5 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays, y compris les gens les plus qualifiés. C’est aussi une industrie pétrolière qui a été mal entretenue. Et qui est aujourd’hui mal approvisionnée : des diluants, des pièces nécessaires à cette industrie n’arrivent plus dans le pays, leur importation est devenue extrêmement difficile à cause des sanctions commerciales que les Etats-Unis ont imposées au Venezuela".

Manque de personnel qualifié, manque d’investissements, corruption, impact des sanctions américaines : aujourd’hui les pompes à essence sont vides. Et les possibilités d’en importer, fortement réduites.

Pourquoi importer d’Iran ? "Une solidarité des parias"

L’Iran est depuis longtemps un partenaire commercial pour le Venezuela. Les étroites relations entre Caracas et Téhéran datent de l’époque du président Hugo Chavez, au pouvoir de 1999 à 2013 au Venezuela, prédécesseur de Nicolas Maduro.

L’Iran a aussi manifesté de nombreuses fois son appui politique au Président Nicolas Maduro, dans le conflit qui l’oppose au Président de l’assemblée nationale vénézuélienne, Juan Guaido, soutenu par les Etats-Unis.

Cette relation Venezuela-Iran se resserre aujourd’hui parce que ces Etats ont des besoins complémentaires (essence contre or) et sont d’une certaine manière logés à la même enseigne, frappés tous deux de sanctions commerciales américaines qui pèsent sur leurs économies respectives.

Washington qui qualifie le président socialiste Nicolas Maduro de "dictateur" et souhaite sa chute, a imposé des sanctions qui compliquent fortement les exportations de pétrole du Venezuela et l’importation de l’essence manquante.

"En janvier 2019, les Etats-Unis stoppent toute importation de pétrole en provenance du Venezuela et ils menacent de sanctions les Etats qui achètent ce pétrole", rappelle Thomas Posado. "Ils menacent aussi les entreprises pétrolières qui continuent à opérer au Venezuela." L’entreprise Russe Rosneft se retire du pays.

L’Iran est l’un des seuls qui n’a rien à perdre face aux Etats-Unis

"Dans ce scénario-là, le partenaire logique devient l’Iran, malgré la distance" analyse l’expert.

"L’Iran est l’un des seuls qui n’a rien à perdre face aux Etats-Unis. L’Iran est déjà sanctionné, il subit déjà un embargo commercial comme le Venezuela, avec des mesures extraterritoriales qui bloquent l’économie Iranienne. De ce fait les menaces des Etats-Unis, qui ont un impact à l’égard de l’Inde, la Chine, la Russie sont beaucoup moins efficaces à l’égard de l’Iran. On a une sorte de solidarité des parias qui s’est mise en place."

Un échange commercial entre "Etats parias" sous le nez des Etats-Unis.

Quelle réaction des Etats-Unis ?

Une certaine tension entoure l’arrivée de ces bateaux. Des navires de guerre américains patrouillent en Mer des Caraïbes, en mission contre le trafic de drogue. Une présence qui fait pression, mais n’a pas empêché le passage du premier pétrolier iranien.

En sera-t-il de même pour les suivants ? Quel retour de flamme attendre des Etats-Unis ? Est-il possible qu’ils durcissent encore leurs sanctions à l’égard de l’Iran et du Venezuela ?

"De nouvelles sanctions sont possibles, mais lesquelles ?", s’interroge Thomas Posado. "On est déjà à un niveau de sanctions très élevées, ces pays sont déjà asphyxiés. Et puis le Venezuela est face à une situation de pénurie vraiment dramatique et l’Iran dans une crise économique profonde qui les poussent à aller de l’avant malgré tout."

Quel sera l’impact de cette livraison au Venezuela ?

Ces bateaux sont très attendus, au Venezuela. Par les Vénézuéliens qui ont besoin d’essence et par le président Nicolas Maduro qui pourra tirer parti politiquement de cet approvisionnement. L’image de ces bateaux arrivant en eaux vénézuélienne sera sans doute abondamment exploitée.

"La mobilisation contre les Etats-Unis sur des motifs de ce type-là est plutôt populaire auprès des populations de ces deux Etats", commente Thomas Posado.

S’y ajoute un enjeu de politique intérieure au Venezuela, le dirigeant de l’opposition Juan Guaido étant soutenu par les Etats-Unis. "En défendant une optique d’affrontement avec les Etats-Unis et en faisant venir de l’essence coûte que coûte sous le nez des Etats-Unis, le président Nicolas Maduro montre qu’il approvisionne, lui, le peuple vénézuélien pendant que Juan Guaido de fait asphyxierait la population, par l’intermédiaire des sanctions américaines."

Une guerre de l’image suivra la guerre des nerfs autour de l’arrivée de ces bateaux.

Une arrivée qui signifiera un soulagement immédiat, mais de courte durée et limité face aux nombreuses pénuries que subissent les Vénézuéliens, au cœur d’une crise économique ravageuse depuis plus de cinq ans.

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