Etats-Unis: des millions d'Américains condamnés à rembourser leurs études toute leur vie

Anastasiya aime le rose, une couleur qu'elle applique sur ses lèvres, ses joues et même dans ses cheveux. La vie par contre, cela fait quelques années qu'elle ne la voit plus en rose. Depuis qu'elle a eu ce coup de foudre pour l'architecture. Depuis qu'elle a décidé de déménager à New York pour suivre des études au sein du prestigieux institut Pratt. "L'inscription s'élève à environ 70.000 dollars par an. 70.000 fois 5 années d'études, ça fait 350.000 dollars", calcule-t-elle calmement. 

Une somme astronomique, "de l'argent que je n'ai jamais eu, que mes parents n'ont jamais eu, et que je n'aurai jamais", confie-t-elle. Et pourtant, c'est tête baissée qu'elle se lance dans ses études. Seule une partie de cette somme est couverte par une bourse. Ses parents ne peuvent pas l'aider. Une seule solution: emprunter de l'argent, et beaucoup. Alors qu'elle n'est encore qu'en troisième année, sa dette s'élève déjà à environ 100.000 dollars.

Une lourde épée de Damoclès qui plane au-dessus d'Anastasiya, et qu'elle s'apprête à traîner pendant de nombreuses années encore. "J'espère que j'aurai fini de rembourser cette dette dans 30 ou 40 ans. Ca veut dire que j'aurai plus de 50 ans quand j'aurai fini. Je serai peut-être même pensionnée! Une pensionnée qui n'aura pas eu l'occasion de mettre de l'argent de côté parce qu'elle aura dû rembourser son prêt toute sa vie."

Depuis le début de ses études, Anastasiya souffre de crises d'angoisse et de périodes de dépression. Elles sont clairement liées à son insécurité financière. "La pression est permanente. Si je n'ai pas les meilleures notes, le montant de ma bourse va diminuer. Alors quand j'ai des travaux à rendre, je n'en dors pas, je ne mange plus, j'ai des crises d'angoisse. La nuit, je me demande comment je vais m'en sortir si je ne réussis pas, ou s'il m'arrive une tuile", se désole-t-elle. 

Projets paralysés 

Comme Anastasiya , environ 45 millions d'Américains sont englués dans des prêts étudiants. Une fois leur diplôme en poche, ils doivent en moyenne rembourser un peu plus de 37.000 dollars. Le remboursement varie de quelques dizaines à des milliers de dollars par mois, en fonction des revenus ou de la capacité de remboursement de chacun.

De l'argent qui ne peut pas être dépensé ailleurs: pour acheter un logement, s'installer avec son conjoint ou songer à avoir des enfants. Le visage d'Anastasiya s'assombrit: "Dans 30 ans, il sera trop tard pour avoir un enfant. Je n'en aurai sans doute pas, je ne peux déjà pas subvenir à mes propres besoins".

"Je dois vendre ma maison"

Victoria, 61 ans, est l'une de ces (presque) pensionnées qui remboursent encore un prêt étudiant. Son premier emprunt date des années 90, elle en contractera d'autres en 2009 lorsqu'elle décide de reprendre des études. Total dû, aujourd'hui: 123.000 dollars. Son remboursement mensuel est de 700 dollars environ. "Un deuxième loyer", soupire-t-elle. "Ça complique la vie", explique Victoria. "On y pense quotidiennement. Certains de mes choix ont été des erreurs. Je n’ai jamais imaginé que je serais riche donc je ne suis pas déçue mais je suis déçue de voir à quel point c’est devenu difficile de vivre aux Etats-Unis."

Sa dette prend une telle ampleur dans son budget qu'elle doit aujourd'hui se résoudre à vendre sa maison avec jardin, située à une petite heure de New York, dans un joli quartier de la banlieue de Jersey City. "Notre maison, c'est la seule chose sur laquelle on a encore prise. Nous n'avons pas le choix, ma dette ne va pas disparaître, nous devons réduire nos dépenses, c'est la seule manière d'y arriver". Son mari, Tony, 74 ans, rembourse, lui, un prêt qu'il a contracté pour sa fille. C'était il y a 25 ans et il n'a aujourd'hui payé que la moitié.

Avec d'autres personnes endettées, Victoria espère pouvoir un jour se déclarer en faillite personnelle, un mécanisme qui existe aux Etats-Unis et qui permet à un débiteur de bénéficier d'une protection en cas de surendettement. "Bien sûr, nous ne pourrons plus avoir aucun crédit pendant au moins 10 ans. Ça aura d'énormes conséquences, mais je ne pense pas qu'ils peuvent prendre la maison. Ce serait un choix très difficile à faire, mais c'est une option".

Un marché énorme

Ce genre de profil, Josh Cohen, "l'avocat des prêts étudiants" comme il se définit lui-même, en rencontre cinq à vingt par semaine. "Comme je dis toujours, nous sommes tout de même la seule profession qui voit arriver sur le marché un million de nouveaux clients potentiels chaque année au mois de juin!", plaisante-t-il. 

A la fin de ses études, il se spécialise un peu par hasard dans les dettes des étudiants, un marché en pleine explosion. "Dans 90% des cas, j'aide simplement les gens à comprendre ce dont il s'agit. Ils sont d'ailleurs étonnés de voir à quel point il est simple d'établir un plan de remboursement gérable et in fine, ils remboursent leur dette presque avec plaisir!"

Beaucoup d'étudiants ou ex-étudiants se laissent en effet piéger par les taux d'intérêts, qui peuvent varier ou monter en flèche dès que le débiteur demande une pause dans son remboursement. L'avocat propose, pour 250 dollars la demi-heure, un plan de remboursement sur mesure. Selon lui, il faut compter environ 1.000 dollars pour régler la plupart des cas. Un investissement qu'il estime "rentable" donc.

Encore rentable, l'université?

Mais alors, aller à l'université, est-ce encore une bonne idée? Pour Josh Cohen, un Américain doit désormais étudier le retour sur investissement de ses études. Et ne pas se sentir honteux de ne pas aller à l'université ou de ne pas fréquenter un établissement aussi prestigieux que ses parents. "Envoyer ses enfants dans la même université que soi, ça peut coûter très cher. La différence entre le prêt étudiant qu'ont contracté des parents à l'époque et un prêt aujourd'hui, elle est de deux zéros!"

Pierre-André Chiappori, professeur d'économie à l'université de Columbia, estime, étude à l'appui, qu'aller à l'université reste très rentable. "Dans les années 1980, le bénéfice calculé sur la vie entière était de 200.000  à 250.000 dollars. Aujourd'hui, il est de 500.000 dollars en moyenne. Donc malgré le coût de plus en plus élevé des études, il est de plus en plus rentable d'aller à l'université."

Mais encore faut-il bien choisir l'établissement dans lequel on s'inscrit. "En moyenne, l'investissement sera remboursé et très rentable mais tout le monde ne va pas y gagner. Il y a une grande inégalité dans la valeur marchande des différents diplômes", poursuit l'économiste. "Dans certaines universités, le bénéfice reçu sur le marché du travail n'est pas supérieur aux frais consentis. Et puis il y a une proportion non-négligeable de personnes qui ne réussissent pas ou qui abandonnent leurs études. C'est la pire situation possible, car ils ont tous les coûts mais aucun bénéfice." 

32.000$ en 8 mois

Heureusement, il existe aussi des histoires qui se terminent bien. Mandy, 27 ans, peut en témoigner. Six ans après avoir terminé ses études de journalisme, elle a payé la dernière tranche de son prêt étudiant le mois dernier. 102.000 dollars totalement remboursés. "Certains se disent que cette dette, ils vont la traîner toute leur vie. Moi, j'ai voulu m'en débarrasser, j'en avais marre, ça me bloquait dans tous mes projets".

En janvier dernier, Mandy, qui remboursait jusque là 1.000 dollars chaque mois de prêt étudiant, décide de passer à la vitesse supérieure. "Il me restait 32.000 dollars à rembourser. Alors, en plus de mon job à temps-plein, j'ai réduit drastiquement toutes mes dépenses. Je ne vivais plus qu'avec le tiers de mon salaire. J'ai complété mes revenus en effectuant mille emplois annexes: baby-sitter, figurante, je promenais des chiens, je répondais à des questionnaires en ligne. J'ai travaillé 90 à 100 heures par semaine pendant 8 mois."

Aujourd'hui, radieuse, elle envisage l'avenir sereinement et peut épargner... pour payer les études de ses futurs enfants. "Ma vie est bouleversée depuis que je ne rembourse plus ce prêt. J'épargne pour acheter une maison, payer mon mariage et aussi pour payer les études de mes futurs enfants. Ils en auront besoin."

Rêve américain brisé

Pour Anastasiya, la délivrance est encore loin. Fille d'immigrés ukrainiens arrivés dans l'Oklahoma dans les années 90, elle jette aujourd'hui un regard désabusé sur le choix de ses parents. "L'Amérique, ça faisait tellement rêver mes parents à cette époque. Ils pensaient que tout serait plus simple, qu'étudier serait gratuit. Bien sûr, c'est mieux d'être ici que de vivre dans la pauvreté dans une ferme en Ukraine, mais je ne suis pas sûre que venir aux Etats-Unis était la meilleure option."

Un rêve américain brisé, ou presque. Car du haut de son mètre soixante, Anastasiya s'accroche. Elle n'a tout simplement pas le choix.

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