Tunisie : sans aide de l’Etat, les migrants subsahariens en mode survie

En Tunisie, pour tenter de faire barrage au Covid-19, les autorités imposent un confinement total depuis le 22 mars. Premières victimes de ces mesures sanitaires drastiques : les migrants subsahariens présents sur le territoire. Soit parce qu’ils ont fui la Libye voisine ou parce qu’ils espéraient trouver en Tunisie un meilleur avenir. Ils seraient au moins 10.000 – en situation irrégulière dans le pays. Sans doute encore bien plus dans les faits.

Avec le confinement, tous ont perdu leur travail. En temps "normal", les hommes travaillent dans le bâtiment, l’agriculture, ou l’artisanat. Souvent dans des conditions déplorables. Les femmes, comme femme de ménage. Payés souvent l’équivalent de 8 euros à peine à la journée. Ces gens travaillent et vivent au jour le jour, et avec le confinement et l’économie à l’arrêt, tous ont perdu leur emploi. En clair, pas de travail, pas de quoi se nourrir.


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"Je travaille comme femme de ménage pour une famille qui m’a demandé de rester chez moi, à cause du coronavirus", raconte une jeune maman, 33 ans, une petite fille de 4 ans. Non, entre-temps, ses employeurs ne la paient pas. Certains amènent de la nourriture à leurs employés. Mais Angeline, elle, ne peut compter sur aucune aide. Du coup, comme tant d’autres, elle n’a pas d’autre choix que d’appeler à l’aide.

Cri de détresse

Depuis plusieurs semaines, les appels à l’aide explosent sur les réseaux sociaux. De la part de migrants, confinés et qui n’ont plus de quoi manger. "Nous sommes 4 dans l’appartement, poursuit Angeline. Et ma voisine de chambre vient d’accoucher. Elle n’a rien. Vu le loyer, les dépenses, avec mon enfant, c’est tellement difficile. On n’a plus d’argent. Ce qui m’inquiète le plus, c’est le loyer, la maison où je vis. Cela fait 4 ans que je suis ici, et le propriétaire ne nous a jamais fait de cadeau. Il peut nous mettre à la rue, il peut nous dire 'Sortez'."

Angeline a pris sur elle et a publié un appel à l’aide sur Facebook, pour ses compagnons et elle. Des Tunisiens sont venus lui amener des vivres et quelques couches pour le nouveau-né. Aux dernières nouvelles, le propriétaire veut encaisser son loyer sans délai. Angeline craint le pire.

Aucun filet

Ces gens ne bénéficient d’aucune protection. "Si les mesures sanitaires nous empêchent encore longtemps de travailler, je ne sais pas ce qui va nous arriver. Nous allons mourir de faim", confie Alfred, 28 ans, arrivé il y a 2 mois. Il n’a pas eu le temps de trouver du travail avant que le confinement et le couvre-feu ne soient décrétés. "Sans la solidarité des Tunisiens qui sont venus nous faire cadeau d’un peu de nourriture, je serais déjà mort."

Les migrants sont pour la plupart illégalement sur le territoire. Et par conséquent, ils ne bénéficient d’aucune aide de l’Etat. En temps normal, ils sont généralement exploités, sous-payés. Alfred a échoué dans la deuxième ville du pays, Sfax. "Souvent, nos employeurs ne daignent même pas nous payer. Nous travaillons un mois ou deux sans recevoir un centime. Comme nous sommes dans une situation illégale, on n’a pas le droit à la parole, nos patrons nous maltraitent. Parce qu’on n’a pas de papier."

"On ne peut pas se plaindre. Et si on s’y risque et qu’on va évoquer notre cas au poste de police, si, là, tu tombes sur un policier raciste… alors il te montrera de quoi il est capable, c’est vraiment difficile. Il faut que l’Etat tunisien nous aide. Encore plus avec le coronavirus." Alfred a grillé ses petites économies la première semaine du confinement. Lui non plus ne pourra payer son loyer.

Changement de cap

Le gouvernement est dans une situation extrêmement compliquée. Il doit aider les Tunisiens qui sont nombreux à souffrir économiquement eux aussi du confinement. Donc, en clair, pas d’aides matérielles pour les subsahariens.

Mais son discours politique a évolué extrêmement rapidement avec le Covid-19. Le ministère de l’Intérieur appelle les propriétaires à geler les loyers deux mois durant. Est-ce qu’ils le feront, c’est toute la question.

Et plutôt que de les ignorer ou de les pourchasser, l’Etat appelle ses concitoyens qui en ont les moyens à aider leurs "frères africains". Jamais on n’avait vu la classe politique tenir ce genre de propos ici en Tunisie. "Ce ne sont que des mots, mais c’est une avancée inespérée", témoigne une jeune Tunisienne.

Chaînes de solidarité

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Les associations tentent de répondre aux appels à l’aide lancés sur les réseaux sociaux, notamment en distribuant de la nourriture. © Maurine Mercier

Des chaînes de solidarité se sont d’ailleurs mises en place pour tenter de leur venir en aide. Des Tunisiens, des particuliers ou des associations répondent aux appels de détresse qu’ils voient défiler sur les réseaux sociaux. Des associations tentent aussi d’éviter une crise humanitaire. Mais souvent avec 3 bouts de ficelle.

C’est le cas de l’opération qu’a montée Nyobe Lipot Paul Laurent, jeune Camerounais, directeur exécutif de l’Association African Buisness Leaders qui travaille sur l’insertion économique des migrants en Tunisie. Lui est étudiant, donc légalement sur le sol tunisien.

"Plus que jamais la situation est très tendue, observe-t-il. On reçoit énormément de messages de détresse. On a lancé des appels à dons pour tout ce qui est aliments de première nécessité. On essaie de faire du mieux qu’on peut."

"Au-delà de l’insécurité alimentaire, vient s’ajouter l’insécurité de domiciliation, poursuit Nyobe Lipot Paul Laurent. Pour nous, l’inquiétude est que le virus commence à circuler au sein des communautés migrantes. Parce qu’ils ne peuvent pas forcément respecter les prédispositions de distance d’un mètre, parce que les appartements dans lesquels ils habitent sont généralement insalubres et surpeuplés."

Les migrants vont devoir résister une semaine encore. Minimum. Le confinement a été décrété jusqu’au 3 mai. Le déconfinement – très progressif – devrait ensuite démarrer. L’activité économique ne reprendra que petit à petit.

Piégés

"Nous étions venus ici pour travailler. Aujourd’hui, nous tournons en rond dans nos chambres. Non seulement, nous risquons de mourir de faim, sans argent. Mais on ne peut plus rien envoyer non plus à nos familles au pays. Si je le pouvais, je rentrerais le temps que le virus s’en aille, mais je suis coincée ici", conclut la jeune maman, Angeline.

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