Saïd Djinnit, envoyé spécial de l'ONU: "Non aux troisièmes mandats présidentiels en Afrique"

Depuis juillet 2014, Saïd Djinnit est envoyé spécial des Nations Unies pour la région des Grands-Lacs. Tout en admettant que le Burundi peut s'embraser d'un jour à l'autre, il note que des progrès sont enregistrés dans la région. Mais en même temps, il pointe l'obligation pour les dirigeants de ces pays de respecter leurs propres constitutions. Un message clair à l'adresse du président de la République Démocratique du Congo (RDC), Joseph Kabila ainsi qu'à son homologue burundais. Mr Djinnit a répondu à nos questions.

La situation dans la région des Grands-Lacs reste toujours aussi difficile et complexe. Où réside le plus grand danger aujourd’hui ?

C’est toujours difficile en effet mais il faut remettre la situation en perspective quand vous vous rappelez ce qui s’est passé dans cette région dans les années quatre-vingt dix, quand vous savez que c’est une région qui a vécu des guerres atroces. Deux guerres au Congo qui ont mis en présence des armées régulières, ensuite un génocide, qui nous a ébranlés, qui nous hante encore aujourd’hui. Regardez un pays comme la RDC qui a un énorme potentiel et qui n’a pas fini de se remettre complètement debout, qui fait des efforts importants en ce sens et qui aujourd’hui est quand même un pays uni. On voit qu’il y a malgré tout des progrès.

En attendant, pour prendre l’exemple du Burundi et vous le dites vous-même, l’embrasement est possible à n’importe quel instant...

Absolument. Malheureusement nous sommes entrés dans des crises de gouvernance et de leadership. Il faut l’avouer, nous sommes au milieu du gué entre l’envie générale et généralisée en Afrique de respecter les constitutions et d’aller de l’avant, vers la mise en place des institutions démocratiques y compris le respect des constitutions. En même temps, il y a des habitudes qui nous viennent des temps anciens avec une tendance des régimes à se perpétuer à travers notamment des manipulations des constitutions. Notre rôle en tant qu'institution est d'essayer dans la mesure du possible que les Etats et les dirigeants s'en tiennent au respect des constitutions.

Très concrètement qu'est-ce que vous pouvez faire au Burundi et quel est la condition de base ? Que le président s'en aille en abandonnant son troisième mandat ?

Nous nous sommes prononcés en tant que Nations Unies depuis le début pour le respect de la constitution. Aujourd'hui il y a une crise qui a éclaté dans ce pays et la priorité est à la reprise du dialogue et au retour au calme. Nous sommes très préoccupés par cette recrudescence de la tension ces dernières semaines au Burundi. Grâce aux efforts des uns et des autres, je crois qu'on a pu, dans une certaine mesure, apaiser la situation. Mais la tension persiste. Nous pensons qu'il faut d'abord tout faire pour l’apaisement et surtout instaurer ce dialogue inclusif qui est urgent. C'est pour cela que nous soutenons fermement les efforts de la médiation africaine sous la responsabilité est sous la direction du président ougandais Museveni.

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Depuis la réélection du président burundais, Pierre Nkurunziza, pour un troisième mandat, le pays fait face à de fortes violences. © MARCO LONGARI - AFP

A propos des Grands Lacs, côté République Démocratique du Congo, comment pouvez-vous résoudre le problème des FDLR, des Forces démocratiques de libération du Rwanda ?

C'est un impératif pour la RDC et je crois qu'ils le font du mieux qu'ils peuvent dans les opérations militaires qu'ils ont engagées depuis janvier 2015. Nous avons en même temps appelé à ce que la brigade de la Monusco (Mission de l'ONU pour la stabilisation en RDC) puisse travailler étroitement à la collaboration militaire. C'est également un impératif régional et international d'autoriser cette reprise de la coopération militaire entre la RDC et ses forces militaires et la Monusco et sa brigade.

En RDC l'avenir à moyen terme c'est les élections. Quel rôle peuvent jouer les Nations Unies en et vous-même dans cette situation ?

Les Nations unies sont pour le respect des constitutions et la tenue des élections dans les délais prescrits par ces constitutions. Le secrétaire général des Nations unies a été saisi d'une demande pour désigner un facilitateur. La question est entre ses mains et il va répondre aux autorités qui l'ont saisi à ce sujet.

Vu les circonstances un facilitateur ne viendra pas trop tard ?

Je suis de ceux qui pensent que le dialogue doit être institutionnalisé comme un principe de base permanent dans les institutions. Le dialogue est une vertu et les Nations Unies ont toujours prôné le dialogue inclusif. Pour le reste, dans ce cas particulier, le Secrétaire Général appréciera le rôle exact que pourront apporter les Nations unies pour faciliter à dialogue que les parties congolaises se proposent d'ouvrir.

Vous avez pris la parole lors d’un forum économique organisé à Bruxelles pour évoquer les possibilités d'affaires dans la région des Grands Lacs. N’est-ce pas un peu étonnant dans le climat actuel ?

En même temps c'est important. Il y a les investissements d'aujourd'hui, de demain et d'après-demain. Les investissements les plus fructueux aujourd'hui, me dit-on, c'est dans la région de l'Afrique des Grands Lacs. C'est là où se font les plus gros profits. C'est un grand marché potentiel avec des ressources naturelles et humaines énormes. Il y a des possibilités et des problèmes. Nous sommes responsables avec les leaders de la région pour essayer de réduire les tensions, de régler les problèmes au mieux que l'on pourra. Nous pourrons éviter certaines crises, nous pourrons gérer au mieux celles que nous n’aurons pas pu éviter. L'Afrique des Grand Lacs est en train de cheminer positivement et les investisseurs doivent pouvoir déceler cette tendance pour investir aujourd'hui, se préparer à investir demain et après-demain.

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