"Révolution pacifique" en Algérie : "Si le régime tombe, les islamistes prendront le pouvoir"

En Algérie, le "mardi" rime avec mobilisations des étudiants contre le régime. Ces jeunes manifestent chaque semaine, malgré la répression. Ils réclament une Algérie démocratique. Cela fait plus de 2 ans maintenant qu’ils sont des dizaines de milliers d’Algériens à descendre ainsi dans les rues, inlassablement, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi. Seule la pandémie a durant plusieurs mois empêché cette "révolution pacifique" comme ils la définissent et qu’ils ont baptisée "Hirak". Le régime, lui, répond par la répression, avec de nombreuses arrestations.

Amine, 25 ans, fait partie des tout premiers à avoir osé manifester. Depuis, deux fois par semaine, il descend rejoindre ses compagnons. Son rêve ? La démocratie. "Je n’ai rien connu d’autre que ce régime militaire et je n’avais connu aucun autre président qu’Abdelaziz Bouteflika jusqu’à ce qu’il renonce enfin au pouvoir, confie-t-il. Mais depuis sa démission, rien n’a changé. Le système est resté le même. Nous suffoquons."

Peur des islamistes

Amine manifeste toujours chaque semaine, mais le cœur n’y est plus. A chaque fois, il faut faire face aux forces de l’ordre déployées en nombre : "Il y a un déploiement super important. Même dans les petites rues. Il y a aussi les policiers en civil. Je ne peux pas rester à la maison. Je sors manifester. Mais c’est compliqué…".

Ce qui le fait hésiter ? Non pas le régime qui refuse de céder, mais la crainte de voir ce mouvement populaire dans lequel il met toute son énergie profiter aux islamistes. "Nous sommes de plus en plus nombreux à le craindre."

Amine n’a qu’un rêve : se débarrasser de ce régime "mafieux et militaire", mais il faut se montrer lucide, dit-il : "Si le régime algérien tombe, ce sont les islamistes qui prendront les rênes de l’Algérie. Je refuse de manifester à leurs côtés. Aujourd’hui, les islamistes font profil bas et nous arrosent de discours sur les droits de l’Homme, etc., mais ces gens ne changent pas".

Désigner des représentants : un tabou

2 images
"Le Hirak appartient au peuple", dit cette pancarte brandie par un manifestant à Alger le 2 avril dernier. © AFP

"Toute l’Algérie est représentée dans ces manifestations, résume ce jeune de 25 ans. Mais ceux qui sont les plus organisés, ce sont les islamistes. Qui plus est, les Algériens vont à la mosquée depuis leur plus jeune âge. Nos parents nous y emmènent avant que nous n’allions à l’école. Les Algériens sont profondément musulmans, ce que je respecte. Mais les gens sont programmés pour voter pour un régime théocratique sans même le vouloir, sans même le comprendre. Je préfère mille fois un régime militaire à un régime théocratique."


►►► A lire aussi : Algérie : quatre activistes accusés de "terrorisme" par la justice


Il rappelle que le pays est immense et que la plupart des Algériens sont plus conservateurs que ceux qui déambulent deux fois par semaine sur l’artère Didouche Mourad, cœur des mobilisations, au centre de la capitale algérienne.

Amine a crié des slogans contre l’armée, au début du Hirak, à gorge déployée. Mais il constate combien ces slogans profitent désormais aux islamistes. "Tout pays a besoin d’une armée. Il faut cesser de s’en prendre à l’institution. Il faut s’en prendre aux individus qui la dirigent actuellement. C’est très différent."

Pour lui, la seule solution est que le Hirak désigne des représentants – toutes tendances confondues – et que ces derniers négocient avec le régime, lui arrache des libertés petit à petit. Pour qu’à l’avenir, toutes les tendances politiques puissent exister.

"C’est un sujet tabou. Le Hirak refuse de désigner des représentants, parce que le régime s’en servirait pour nous diviser. C’est ce qu’estiment les manifestants. Mais nous n’avons pas le choix. Il nous faut passer par là et être suffisamment solides. Une révolution pure et dure profitera aux islamistes comme c’est le cas dans tous les pays qui voient l’État s’écrouler, le régime tomber d’un coup, et l’Algérie n’y échappera pas."

Amine n’ose pas évoquer ce sujet lors des rassemblements avec ses compagnons, "et pourtant, nous sommes tellement nombreux à penser ainsi", assure-t-il. Amine continue à descendre dans la rue. Malgré tout, il ne peut s’empêcher d’espérer, "mais je manifeste un peu à distance", rit-il avant de rejoindre ses compagnons.

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK