Reportage au cœur de l’opération Barkhane au Mali : une présence visible face à un ennemi insaisissable

Gilets pare-balles sur le dos, arme automatique à la main, des soldats français et maliens patrouillent dans la ville de Gossi, au nord-est du Mali. Le soleil n’est levé que depuis quelques heures, la chaleur déjà étouffante.

Sur le marché, les militaires arrêtent des véhicules et quelques passants pour les contrôler. Benjamin – pour leur sécurité, les militaires français en opération à l’étranger ne donnent que leur prénom –, un sergent âgé d’une vingtaine d’années, lunettes de soleil opaques, explique que l’objectif est de "rendre leur présence visible", faire en sorte "que rien ne vienne perturber la population dans sa vie quotidienne".

"Pourquoi tu trembles ?"

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La barrière de la langue rend parfois les échanges difficiles. © Patricia Huon

"Pourquoi tu trembles ? Pourquoi tu as peur ?", demande le militaire, à plusieurs reprises, à un adolescent qui transporte du charbon de bois sur un tricycle motorisé. Le jeune homme semble tétanisé, il ne comprend pas le français. Les soldats maliens présents ne sont pas d’une grande aide pour la traduction. Originaires d’autres régions du pays, aucun d’entre eux ne parle le tamasheq, la langue du conducteur. Un homme vient à sa rescousse : "C’est un enfant, dit-il, c’est pour ça qu’il a peur". Les soldats fouillent le téléphone de l’adolescent, à la recherche de SMS suspects, puis le laissent partir.

La France est impliquée militairement au Mali depuis janvier 2013. Une coalition de groupes djihadistes avait alors réussi à prendre le contrôle des principales villes du nord du pays. Alors qu’ils se rapprochaient de Bamako, la capitale, le gouvernement malien a demandé l’aide de la France, son ancienne puissance coloniale. Une intervention, initialement baptisée "Serval", approuvée par le conseil de sécurité de l’ONU.


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Remplacée depuis par l’opération "Barkhane", celle-ci se poursuit encore huit ans plus tard, sur un théâtre d’opération désormais vaste comme l’Europe, qui s’entend sur cinq pays du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad et Mauritanie). C’est le plus grand déploiement français à l’étranger : plus de 5000 soldats, des avions de combat, des drones, et des véhicules blindés.

Dans l’attente d’un soutien belge ?

La France voudrait voir ses partenaires européens, dont la Belgique, lui apporter leur soutien dans ce combat contre ceux qu’elle qualifie de "groupes armés terroristes", les "GAT". Mais le déploiement de soldats belges, dans des opérations au sol, dans une guerre qui s’enlise, est loin d’être acquis.

Les militaires français, souvent très jeunes, sont envoyés pour des missions de 3 ou 4 mois au sein de Barkhane. Pour certains, c’est leur première opération militaire à l’étranger, leur première fois en Afrique. Celle-ci n’est pas sans risque. Depuis 2013, une cinquantaine de soldats français ont été tués au Mali, la plupart par des engins explosifs improvisés, des mines artisanales placées sur les routes. Une arme "de lâches", disent les militaires, mais dangereuse.

 


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Malgré l’élimination de plusieurs chefs djihadistes, l’ennemi est souvent insaisissable. Il évite, la plupart du temps, la confrontation directe avec Barkhane, qui dispose d’une puissance de feu supérieure.

Pantalons courts, armes et téléphones

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Difficile pour les militaires de définir ce qui peut différencier un combattant islamiste d’un civil. © Patricia Huon

La frontière entre les combattants, les bandits opportunistes et la population civile est poreuse. Dans des secteurs délaissés par l’Etat, les jeunes se raccrochent au plus offrant, ou à ceux qui peuvent les protéger.

"Lorsqu’ils viennent à Gossi, soit pour maintenir leur influence, soit pour s’approvisionner en marchandises, ils se 'désilhouettent', ils changent d’apparence. C’est-à-dire qu’ils laissent derrière eux tout ce qui pourrait les lier à un groupe terroriste", explique le capitaine Marc, un officier de Barkhane.

Dans ce contexte, les militaires semblent perplexes quant aux signes qui pourraient permettre de différencier un civil, d’un combattant islamiste. "Un pantalon court", suggère l’un d’eux, en référence au code vestimentaire que les djihadistes auraient imposé dans les zones qu’ils contrôlent. "Les téléphones portables peuvent contenir des indices…, précise un autre. Et les armes, bien sûr."

Assurer la relève

Un retrait soudain des troupes françaises du Sahel laisserait la voie libre aux groupes djihadistes. Il y a cependant une prise de conscience que la solution ne peut être uniquement militaire, et qu’il faudra assurer la relève. La formation des armées locales est une priorité pour les Français et les Européens. Sur le terrain, soldats français et maliens collaborent. L’objectif, à terme, serait que ces derniers puissent reprendre la main. Mais les Forces armées maliennes (FAMA), mal payées, mal équipées, subissent régulièrement des attaques meurtrières. Elles sont aussi accusées d’exactions, de violations des droits humains, et peinent à gagner la confiance de certains de leurs concitoyens.

"C’est important de se rapprocher de la population, dit le Lieutenant Marc Niare, des Forces armées maliennes (FAMA). La paix ne peut se réaliser dans leur aide."

Malgré les efforts déployés par la communauté internationale, les groupes djihadistes continuent, jusqu’à aujourd’hui, d’étendre leur influence. Les hostilités, doublées de violences communautaires, ont fait des milliers de morts et déplacé des centaines de milliers de civils au Mali. Et la sortie de l’impasse semble encore lointaine.


Reportage réalisé avec le soutien d’une bourse IJ4EU (Investigative Journalism for Europe)

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