Manifestations contre les violences policières et répression sanglante: pourquoi le Nigeria s'embrase?

Le Nigeria est la première puissance économique du continent africain grâce à son pétrole. Mais c’est aussi le pays au monde qui compte le plus grand nombre de personnes vivant sous le seuil d'extrême pauvreté. Et depuis plusieurs semaines, ce pays traverse une période de hautes tensions. Des manifestations contre le gouvernement se multiplient. Et la répression se fait de plus en plus violente. La police a ouvert le feu à plusieurs reprises sur la foule faisant au moins 12 morts et des centaines de blessés.

Les faits sanglants se sont passés à un péage routier près de Lagos. Un millier de personnes y manifestaient pacifiquement. Certains ont retransmis en direct le rassemblement sur les réseaux sociaux, lorsque les forces de l'ordre ont ouvert le feu. Cette mobilisation jamais vue dans le pays a démarré début octobre. Des étudiants ont voulu dénoncer des violences policières. Le mouvement a pris de l'ampleur et s'est mué en protestations contre le gouvernement. 

Appel à la démission

Depuis les appels à la démission du président Muhammadu Buhari, un ancien militaire putschiste, se multiplient. Mais rien n’y fait, le président nigérian s'est montré intransigeant face au soulèvement populaire qui frappe son pays, particulièrement le sud et sa gigantesque capitale économique Lagos, ville de 20 millions d'habitants et épicentre de la contestation. Le chef de l'Etat a prévenu ce jeudi les manifestants qu'il "n'autoriserait personne ni aucun groupe à mettre en péril la paix et la sécurité nationale", dans un discours très attendu par les quelque 200 millions de Nigérians.

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Les manifestations s'intensifient. La répression aussi. Selon Amnesty International, il y a eu au moins 36 morts et plusieurs centaines de blessés. © Tous droits réservés

"Résistez à la tentation d'être utilisés par des éléments subversifs pour causer le chaos et tuer notre jeune démocratie", a-t-il appelé après la répression sanglante mardi de manifestations pacifique à Lagos qui a indigné le pays et la scène internationale.

Bilan qui s’aggrave

Mardi soir, l'armée et la police ont tiré à balles réelles sur des manifestants pacifiques, faisant au moins 12 morts et des centaines de blessés à Lagos. Selon Amnesty International, au moins 56 personnes ont été tuées dans tout le pays depuis le début des manifestations, dont environ 38 rien que pour la seule journée du 20 octobre.

Washington, mais aussi l'Union Africaine, l'Union Européenne et l'ONU ont condamné ces violences et ont demandé à ce que les responsables soient traduits en justice. Le président Buhari les a remerciés, les invitant cependant "à attendre d'avoir tous les éléments entre les mains avant de juger".

Lui-même n'a fait aucun commentaire sur cette tuerie, mais a regretté avoir "montré des signes de faiblesse en acceptant les (...) demandes faites par les manifestants" pour réformer la police.

Contre le pouvoir et les violences policières

La colère de la jeunesse contre les violences policières s'est vite transformée en contestation populaire, et les panneaux EndSARS, en référence à une unité de police accusée de racketter la population, d'arrestations illégales, de torture et même de meurtre, ont été remplacés par des drapeaux nigérians ou des appels à la démission du président Buhari accusé de mauvaise gouvernance.

Après ce "mardi sanglant", comme l'ont appelé aussitôt les Nigérians indignés, Lagos a plongé dans le chaos, des supermarchés ont été pillés, des coups de feu ont été tirés dans cette ville de 20 millions d'habitants où deux prisons ont été attaquées avant que les force de l'ordre n'en reprennent le contrôle.

A Lekki, le quartier de Lagos où l'armée a tiré mardi soir sur les manifestants, les soldats ont repris le contrôle des rues. La situation était calme autour d'un grand centre commercial totalement détruit

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De barrages se sont formés à plusieurs endroits de la capitale, Lagos. © Tous droits réservés

Révolte de la faim

"Maintenant ils savent de quoi nous sommes capables", dit l'un des jeunes toujours présents sur les lieux et toujours en colère. "On ne croira plus à leur connerie désormais. Nous avons juste faim, nous sommes fatigués", lance-t-il, la voix éraillée.

Un entrepôt où étaient stockés des milliers de sacs de vivres destinés à être distribués aux ménages pauvres affectés par la pandémie du coronavirus a aussi été pillé, selon le gouvernement de l'Etat de Lagos. Sur des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux on pouvait voir des centaines d'hommes et de femmes transportant des sacs blancs estampés du sigle "Covid".

Couvre-feu

Ailleurs dans le pays, le gouverneur de l'État du Delta, riche en pétrole, a lui aussi ordonné un couvre-feu après plusieurs incidents, notamment l'attaque et l'incendie d'un poste de police ainsi que d'une prison.

La Cour pénale internationale (CPI) a affirmé " suivre de près les incidents en marge des manifestations au Nigeria ", dans un communiqué jeudi. " Nous avons reçu des informations concernant des crimes présumés et nous regardons de près la situation, dans le cas où la violence s’intensifierait ", a déclaré la procureure générale de la CPI, Fatou Bensouda.

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