Libération de Tripoli: "Je rêve d’une Libye en paix, mais ce n’est pas notre choix à nous"

Les habitants de Tripoli respirent. Après une offensive qui aura duré plus d’un an, les troupes du Maréchal Haftar se sont retirées de la capitale. Ce jeudi, les derniers hommes battaient en retraite. Haftar semble renoncer – pour l’heure – à prendre la ville pour s’emparer du pouvoir.

Après plus d’un an de combat, le gouvernement d’union (GNA) affirme avoir repris le contrôle de toute l’agglomération de Tripoli, son chef Fayez al-Sarraj se disant déterminé à reconquérir l’ensemble du pays.

Ahmed, habitant de Tripoli, 44 ans est soulagé, mais épuisé. Pour la première fois depuis plus d’un an, ce père de famille, 5 enfants, se réveille et entend le bruit des oiseaux et non celui des combats. Sa maison se situe à proximité de ce qui était il y a encore 24 heures la ligne de front.

"La guerre à Tripoli s’est arrêtée d’un coup, témoigne-t-il. On n’entend plus les bruits des frappes. Cette guerre était un cauchemar. Nous ne parvenions pas à dormir. Chaque soir, nous nous demandions si notre maison allait être touchée. Les missiles qui tombent sur Tripoli, tu te dis constamment 'J’espère qu’on va sortir de cette guerre sans être tués'."

Ahmed est bien vivant, mais il ne parvient pas à célébrer le départ des troupes de Haftar. Sa famille s’en est sortie, mais il pense à toutes les victimes. "Cette guerre n’a rien amené, ni aux habitants de Tripoli, ni aux Libyens en général. Elle n’a provoqué que des souffrances, comme toutes les guerres. En attaquant une ville capitale de trois millions d’habitants, Haftar a commis une énorme erreur. Cette guerre a détruit une partie de la ville. Des gens sont morts pour rien."

Ahmed raconte combien cette guerre civile a encore un peu divisé le peuple libyen.

Déplacés

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"J’ai pris les armes pour défendre la capitale. Nous ne voulons pas d’un nouveau Kadhafi au pouvoir. Haftar, c’est Kadhafi en pire." © Tous droits réservés

Douja, jeune Libyenne vivant au centre de Tripoli, n’a pas craint pour sa vie en comparaison à ses amis qui font partie des milliers de déplacés. Leur maison étant située dans un quartier devenu trop dangereux. Près de 200.000 civils ont dû ainsi fuir leur domicile. Douja ne parvient pas non plus à célébrer le départ des troupes du Maréchal Haftar : "C’est presque étrange de ne plus avoir ce bruit des combats constamment en arrière-fond. C’est évidemment un immense soulagement. Mais pour ceux qui ont perdu leur maison, l’histoire ne s’arrête pas là. Et il m’est impossible de célébrer alors que des amis vont retrouver leur maison à terre".

Un jeune combattant de la ville voisine de Misrata témoigne : "J’ai pris les armes pour défendre la capitale. Nous ne voulons pas d’un nouveau Kadhafi au pouvoir. Haftar, c’est Kadhafi en pire".

"Lorsque j’ai vu la joie des habitants de Tripoli lorsque nous leur avons annoncé que nous avions enfin chassé les troupes de Haftar, leurs sourires m’ont réconforté. Beaucoup ont perdu leur maison. Certains parviendront à les reconstruire. Mais mes amis eux ne pourront pas revenir."

Il fait allusion au plus de 600 combattants de Misrata qui sont morts dans les combats alors qu’ils défendaient la capitale face aux troupes du Maréchal Haftar.

Loin de la paix

Parmi les habitants de Tripoli interrogés, personne ne souhaite que les troupes alliées du gouvernement d’union nationale de Tripoli reprennent l’ensemble du pays. "Qu’ils libèrent l’ouest du pays", pas de désir de vengeance mais plutôt de parvenir enfin à la paix.

Ahmed est amer. Le comportement de la communauté internationale l’inquiète : "Je rêve d’une Libye en paix. Mais on sait très bien que la décision est entre les mains de la communauté internationale. Ce n’est pas notre choix à nous".


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Cette année de guerre a fait entrer d’autant plus d’acteurs dans le jeu libyen : "On parle de la Turquie, de la Russie, de la communauté européenne, des Emirats, de la France, de l’Arabie saoudite. Tous ces pays ont des intérêts en Libye et ils se fichent de savoir ce que les guerres qu’ils encouragent ici font endurer aux civils. Ils ne pensent qu’à leurs intérêts économiques et stratégiques et se fichent du peuple".

"J’espère qu’ils n’aideront plus Haftar à continuer à faire la guerre, poursuit-il. Parce que le résultat, on l’a eu pendant plus d’un an. On sait ce que cela signifie." Et il sait aussi que, si la guerre ne fait plus rage dans la capitale, elle se poursuit à quelques kilomètres de là.

Le GNA, qui contrôle la quasi-totalité de l’ouest, bénéficie d’un soutien militaire accru de la Turquie. Il est aussi appuyé localement par les groupes armés de l’ouest, principalement ceux de Misrata. Le maréchal Haftar contrôle lui l’est libyen, dont la plupart des terminaux pétroliers – bloqués par ses forces depuis début 2020 –, ainsi qu’une partie du sud. Il est soutenu par l’Egypte, les Emirats arabes unis et la Russie.

Ahmed veut rêver – "C’est la fin de la guerre à Tripoli" –, mais il reste extrêmement pessimiste : "La guerre va se poursuivre ailleurs dans le pays".

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