Les universités belges au secours des mangroves, un écosystème en péril

Les universités belges au secours des mangroves, un écosystème en péril
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Les universités belges au secours des mangroves, un écosystème en péril - © Christophe BERNARD

Les mangroves recouvrent 150.000 kilomètres carrés sur la planète Terre, dont 13% se trouvent en Afrique. Cette végétation dense de palétuviers pousse là où les fleuves rencontrent la mer et où l’eau salée se mélange à l’eau douce. C’est un écosystème riche et délicat, qui regorge de poissons et d’oiseaux. Il forme une barrière naturelle contre la montée des eaux de mer, provoquée par les changements climatiques.

Mais les mangroves sont en danger, menacées par les hommes et la pollution.

Face à cette menace, des scientifiques belges, africains et malgaches unissent leurs forces et leurs savoirs. Un colloque organisé par Uni4Coop, le consortium des ONG universitaires francophones belges, associé à l’université de Lomé, s’est tenu récemment au Togo.

Ce colloque (le troisième du genre) est cofinancé par le Ministère de l’Environnement durable de la région wallonne, et accompagné par l’AWAC, l’agence wallonne pour l’air et le climat.

Racines échasses et canopée

Les palétuviers plongent leurs racines échasses dans l’eau saumâtre. Quand elles sont en bonne santé, leur canopée peut culminer à 8 mètres de hauteur. Mais au Togo, malheureusement elles ont presque totalement disparu, et celles qui restent sont bien maigres.

Arcancia Clappe est venue de Madagascar pour assister à cette rencontre. Elle travaille pour Louvain Coopération.

À Madagascar, les habitants des côtes commencent à mesurer l’importance de cet écosystème. Et ils se rendent compte que le climat change. « Là-bas, les gens se déplacent en barque. Il y a quelques années, un pêcheur était capable de dire à quel moment la marée était haute ou basse et donc pouvait organiser son itinéraire. Il y a des villages qui sont accessibles uniquement par l’eau. Or aujourd’hui, il est très difficile de prévoir les marées à l’heure près. Voilà un exemple concret du changement climatique. Il pleut beaucoup moins depuis plusieurs années. On a des périodes de sécheresse très marquées. Les paysans se rendent compte de tous ces changements, qui impactent leur milieu de vie, la mangrove. »

Au sud-est du Togo, le fleuve Mono accueille encore des crocodiles et des hippopotames. Et il se jette dans le golfe de Guinée au niveau du chenal de Gbaga.

Quand la mer épouse le fleuve

Cette rencontre de l’océan avec le fleuve a créé un système de lagunes, où l’eau salée pénètre dans les terres. Dans le temps, une forêt dense de palétuviers recouvrait la lagune. Mais la présence de l’homme a modifié ce paysage idyllique. En amont du fleuve, un barrage provoque des inondations régulières, qui déracinent les jeunes palétuviers. Tout le front de mer est construit. Du béton, et des hôtels vides. Les berges s’érodent et la mer avance à une vitesse effrayante : 15 mètres par an en moyenne. De plus, cette zone côtière concentre 90% des unités industrielles du pays. Dont une usine de phosphates qui rejette sans vergogne ses eaux usées dans le fleuve.

Walker Maurice travaille pour une ONG togolaise. Il se désole quand il contemple les eaux jaunâtres et souillées.

Normalement, l’usine devrait avoir un système de filtrage, pour empêcher les déchets de rentrer dans la mer. Mais ils ont fait un déversoir direct dans la mer. Résultat, les poissons meurent.

Le paysage est composé de lagunes et d’herbes sauvages. Quelques bouquets de mangrove émergent héroïquement. La plupart ont été coupées pour en faire du bois de chauffe pour la cuisine. Le bois de mangrove brûle même quand il est vert. Il est utilisé dans la construction de maisons et de pirogues. Avec la pression démographique, les forêts de mangroves togolaises diminuent comme peau de chagrin.

Nurseries de poisson

Les mangroves hébergent des larves et des juvéniles. On les considère donc comme de véritables nurseries de poissons. Des coquillages, des moules, des huîtres se fixent sur leurs racines immergées. Cédric Vermeulen, professeur à l’université de Liège et aux facultés de Gembloux, remarque un étrange « poisson marcheur » qui se déplace sur ses nageoires antérieures. Il s’agit du périophtalme, appelé ainsi parce que ses yeux globuleux sont à fleur d’eau. « C’est un poisson extraordinaire parce qu’il peut sortir de l’eau et marcher avec ses nageoires sur la boue ! Il ne peut pas s’éloigner à plus d’un mètre du bord, mais c’est sans doute de cette manière que les lointains ancêtres amphibiens de l’homme sont sortis de l’eau pour gagner la terre ferme. C’est ce qu’enseigne la théorie de l’évolution ! » Les mangroves sont aussi un formidable filtre, l’eau est meilleure en aval qu’en amont. Elles séquestrent aussi le carbone. « Dans leurs branches, les mangroves capturent du CO2 », explique Thierry De Coster, d’ULB Coopération. « Et dans le sol, il y a des mètres de carbone qui se sont sédimentés. Donc si on détruit la mangrove pour l’urbanisation, il y aura moins de séquestrations mais en plus il y aura un dégagement extraordinaire de carbone. »

Régler l’ardoise avant de commander un nouveau verre

Le projet de préservation de ces mangroves est financé par l’agence wallonne de l’air et du climat. Pour Dominique Perrin, conseiller en politique climatique du ministre Carlo Di Antonio, cette main tendue est dans la logique de l’histoire.

« Il faut se rendre compte que notre atmosphère se remplit de dioxyde de carbone, le CO2, le principal gaz à effet de serre, depuis le début de l’ère industrielle. La Wallonie a été, dans le passé, la quatrième région la plus riche du monde, et la plus pollueuse. La responsabilité de notre région va donc bien au-delà de ses émissions actuelles. C’est comme quand vous rentrez dans un bistrot. Il faut d’abord régler l’ardoise avant de consommer à nouveau. On s’inscrit dans la suite de l’accord de Paris, qui assume la responsabilité qu’ont les pays du nord par rapport à l’impact du changement climatique sur les pays du sud. »

Les mangroves sont aussi menacées par l’avancée foudroyante de la mer.

« Ce qui est paradoxal », souligne Cédric Vermeulen, « c’est que la mer avance justement parce qu’il n’y a plus de mangroves, qui jouent un rôle de tampon naturel entre la mer et la terre. Quand les Occidentaux sont arrivés sur ces côtes, dans les années 1500, ils les ont décrites comme impénétrables parce qu’il y avait des forêts de mangroves qui empêchaient l’accès à la terre. C’étaient des zones réputées malsaines. Aujourd’hui, ces forêts ont tout simplement disparu ! »

Les touristes et les prêtres vaudous au secours des mangroves

Dans un premier temps, il s’agit donc de préserver les reliques de mangroves afin d’éviter une disparition totale de l’écosystème au Togo. Et puis, il faut s’attaquer à sa restauration.

Au Bénin voisin, les autorités ont pris conscience de l’enjeu et de la richesse potentielle de ces paysages enchanteurs. Elles ont développé un écotourisme responsable, qui amène des ressources appréciables pour les habitants. C’est l’ONG Eco-Benin qui gère l’aire de conservation de la Bouche-du-Roy, une zone humide qui recouvre 10.000 hectares de mangroves, de lagunes et de prairies marécageuses. Des dizaines d’oiseaux migrateurs y nichent et s’y reproduisent. Des tortues marines pondent leurs œufs sur les plages, et au large, dans l’océan, il n’est pas rare d’apercevoir des baleines.

Les responsables d’Eco Benin ont appelé les prêtres vaudous pour sacraliser certaines zones de mangroves.

Izdine Akobi nous emmène en barque sur la lagune. Au bord d’un îlot, un panneau signale que le lieu est habité par une divinité, et que l’homme n’a pas le droit d’y poser le pied.

« Sur cet îlot, on a donc installé la divinité Zangbeto, qui est vraiment sacrée pour les populations. Elle interdit la coupe des mangroves dans ce périmètre. »

La divinité se présente comme une sorte de meule de paille en forme de cône surmontée de tissus et de plumes de couleurs. Elle glisse sur le sol, et quand on la retourne, un serpent sacré s’en échappe. L’installation de Zangbeto sur les îlots sacrés est une cérémonie haute en couleurs. Tout le village sort, à bord de pirogues, pour l’escorter. Les femmes, les vieux, les enfants chantent et dansent. Les sanctions pour ceux qui oseraient fouler le sol sacré ou couper la moindre branchette de mangrove sont dissuasives. Cela va d’une amende élevée à des coups de chicotte en public. Au pire, le contrevenant peut même être exclu de la communauté.

Des pépinières de palétuviers

Eco-Benin sensibilise la population et encourage les villageois à replanter la mangrove. Grâce à des interventions dans les villages et des affiches pédagogiques, les agents d’Eco-Benin expliquent que les mangroves sont des réserves de poissons, et empêchent l’ensablement des lagunes. Des comités villageois sont mis sur pied. L’un d’eux porte le joli nom de « manger et penser à l’avenir » en langue locale.

Des pépinières apparaissent, les paysans bouturent et veillent sur les jeunes plants.

À Madagascar, les communautés villageoises organisent des activités collectives de reboisement, comme l’explique Arcancia : « Les palétuviers produisent des fruits, les propagules, qui tombent naturellement et finissent par germer. Au pied d’un palétuvier, vous allez avoir plusieurs propagules : ce sont des pépinières naturelles. C’est vraiment encourageant car dans de nombreux villages, c’est devenu un jeu pour les enfants. Cela rentre dans la mentalité des enfants de replanter, de reboiser, de restaurer. De contribuer à la préservation de leur environnement. »

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