Génocide au Rwanda: le chef de l'opération Turquoise entendu par la justice française

Le général de corps d'armée Jean-Claude Lafourcade en 2002.
Le général de corps d'armée Jean-Claude Lafourcade en 2002. - © Tous droits réservés

Le général français Jean-Claude Lafourcade a été entendu en janvier à Paris comme témoin assisté par un juge sur le rôle et l'attitude de la force française Turquoise lors du génocide de 1994 au Rwanda, a appris dimanche l'AFP de sources proches du dossier.

Il a notamment été questionné sur le massacre de Bisesero, fin juin 1994, quelques jours après le déploiement de cette opération qui avait pour mission, confiée par l'ONU, de faire cesser les tueries, y compris en usant de la force.

Des rescapés du génocide et des associations ont porté plainte, ce qui a déclenché une enquête en France: ils reprochent aux militaires français d'avoir laissé en toute connaissance de cause, trois jours durant, des centaines de Tutsis à la merci des génocidaires hutu dans les collines de Bisesero, dans l'ouest du Rwanda.

Le général Lafourcade, qui commandait Turquoise, a de nouveau réfuté ces accusations devant le juge qui l'a longuement entendu les 12 et 14 janvier, selon ces sources. Il s'est par ailleurs inscrit "complètement en faux" contre les allégations selon lesquelles des armes auraient pu être fournies par des soldats français aux Hutu.

Le génocide a fait 800 000 morts entre avril et juillet 1994, essentiellement parmi les Tutsi. La France a été vivement critiquée, notamment par le président Paul Kagame, à l'époque chef des rebelles tutsi du Front patriotique rwandais (FPR), en lutte contre les Forces armées rwandaises (FAR) du pouvoir hutu et bénéficiant d'un soutien ancien de Paris.

"La difficulté que nous avons eue en arrivant au Rwanda était de faire comprendre aux FAR que nous ne venions pas les aider", a expliqué le général Lafourcade au juge. Elles "nous ont accueillis en sauveurs dès que nous sommes arrivés" puisque la France avait "techniquement coopéré avec eux contre les attaques du FPR pendant des années".

"Sous-estimation générale"

Ses officiers étaient parfois "émus du fait que leurs amis d'autrefois allaient être vaincus". Mais, insiste-t-il, ils ont exécuté "de manière implacable" et "sans faillir" leur mission, sans aider les FAR.

"Je le rappelle ici, aucune munition ni aucune cartouche n'a été donnée par la force Turquoise" aux forces hutu, a-t-il affirmé. Et "là où il y a eu les soldats français, il n'y a eu aucun massacre ni aucune exaction".

Selon lui, "il a fallu un certain temps pour comprendre la réalité du génocide en constatant (...) la présence des charniers, des villages brûlés". Il y a eu "une sous-estimation générale, française et internationale, sur l'implication des autorités civiles et administratives dans le génocide".

Dans ce contexte, il conteste avoir failli à Bisesero. Comment interpréter ce "point de situation" écrit de sa main où il évoque des affrontements à Bisesero et privilégie l'hypothèse de Tutsi "ayant fui les massacres d'avril et cherchant à se défendre sur place"? Parmi les attitudes alors envisagées avant "une reconnaissance plus précise": "ne rien faire et laisser se perpétrer des massacres dans notre dos".

Lafourcade invoque le "caractère subjectif et personnel de cet écrit".

Pourquoi ne pas monter une mission de reconnaissance immédiate pour en avoir le coeur net? Le général argue de la faiblesse des effectifs, "120 ou 130 hommes en tout". Avec une priorité fixée à Paris "suite à l'intervention de pays européens et du Vatican": "l'évacuation des soeurs de Kibuye", dans l'ouest du Rwanda.

Refusant d'"engager inconsidérément des patrouilles à l'intérieur du Rwanda" pour éviter la mort de soldats et un traumatisme tel que celui vécu par les Américains en Somalie, il se rappelle avoir "attendu de disposer des moyens nécessaires en poursuivant les reconnaissances, ce qui a pris deux jours de plus". "Je ne peux que regretter la mort des Tutsi qui a pu intervenir pendant ces deux jours", poursuit le général. Et de relever: "Nous étions bien seuls".

Selon son avocat Pierre-Olivier Lambert, sollicité par l'AFP, le général est "très satisfait d'avoir pu enfin apporter son témoignage (...) ainsi qu'il le demandait depuis de nombreuses années".

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