Faune marine en danger : le cri de détresse des acteurs de la conservation de Nosy Be à Madagascar

La zone côtière au nord-ouest de Madagascar se distingue par ses riches récifs coralliens, ses forêts de mangroves, ses mammifères parmi les plus exceptionnels comme les baleines et les dauphins, les requins, les raies, les tortues marines et les oiseaux marins. Une biodiversité exceptionnelle déjà fragile, mise en danger par la réduction des moyens consacrés à sa protection.

Les récentes avancées de la science

Inoffensif pour l’homme, il est le plus emblématique poisson du monde vivant. C’est lui le plus grand : le requin-baleine peut atteindre jusqu’à 15 mètres de long à l’âge adulte. Son nom malgache Marokintana signifie littéralement "de très nombreuses étoiles". Sa peau bleu nuit, tachetée de blanc est une véritable voie lactée dans l’océan. Peut-être que ce n’est pas un hasard si la biologiste bruxelloise qui lui consacre ses recherches à Madagascar s’appelle Stella Diamant.

Leur première rencontre, c’était il y a sept ans. "C’était en 2014. J’ai tout de suite été impressionnée par sa douceur, et aussi par sa taille. J’ai été surprise de constater qu’il n’y avait aucun projet en cours à Nosy Be afin d’en savoir plus sur eux et de les protéger. Je me suis alors renseignée sur les possibilités de mettre en place un programme de recherche dans cette zone du monde. L’endroit était tellement extraordinaire que je me suis lancée. C’est comme cela que le Madagascar Whale Shark Project a germé."

Stella Diamant crée la structure en 2016 au sein de laquelle elle parvient, à force de persévérance, à fédérer les acteurs du tourisme, les communautés locales et les scientifiques, spécialistes de la mégafaune marine. Parmi eux, le professeur à l’Université Internationale de Floride à Miami, Jeremy Kiszka, travaille avec l’équipe du Madagascar Whale Shark Project : "Les recherches réalisées à Nosy Be révèlent une grande diversité d’espèces présentes (5 espèces de tortues, plus de 20 espèces de cétacés, au moins 40 espèces de raies et de requins), la présence permanente ou saisonnière de plusieurs espèces peu connues de la science (rorqual d’Omura, par exemple) ou encore l’utilisation de la zone marine de Nosy Be pour plusieurs espèces menacées (requin-baleine, dauphins à bosse ou encore tortue imbriquée)".

408 requins-baleines ont pu être identifiés par l’équipe de Stella Diamant entre 2015 et 2019, principalement de jeunes mâles, ce qui confirme ce que la biologiste belge pressentait : Nosy Be et sa zone côtière peuvent s’inscrire sur la carte du monde, en tant que spot majeur d’alimentation pour le requin-baleine.

Les priorités revues et corrigées par la crise sanitaire

Bruno Benjara a été le premier Malgache embauché dans une collaboration avec les acteurs locaux, grâce au lien tissé avec l’association MADA Mégafauna, dans le but de toucher la jeunesse, et donc l’avenir du pays. Bruno Benjara est chargé de sensibiliser à la préservation de l’espèce : démystifier le requin-baleine dans l’imaginaire collectif grâce à des rencontres dans les quartiers, faire comprendre l’importance de le protéger auprès des élèves dans les salles de classe. Avec des ateliers, des évènements sportifs, il a fait des enfants de Nosy Be de véritables ambassadeurs, des "Gardiens de l’océan".

Mais en mars 2020, la fermeture des frontières vient mettre un coup d’arrêt à cet élan. Et il a bien fallu s’adapter aux nouvelles priorités : "Depuis le début de la crise, la priorité des gens s’est recentrée sur la survie de leur famille, sur comment continuer à la nourrir. C’est plus difficile de sensibiliser à la conservation, de faire comprendre l’importance de préserver les espèces menacées, alors que la priorité ici est de vivre au jour le jour", regrette Bruno Benjara.

 

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Des enfants de pêcheurs du village de Nosy Iranja Be. © Anna Bellissens

"Mais malgré tout, lorsque les écoles sont ouvertes, nous maintenons notre présence. Nous travaillons actuellement avec 5 écoles de l’île, mais le suivi est malheureusement souvent interrompu par les annonces de reconfinement. Ce que l’on a été contraint d’arrêter depuis mars 2020, c’est la sensibilisation dans les quartiers. Car cela implique des rassemblements incompatibles avec le respect des gestes barrières."

Son binôme de terrain, Stella Diamant, était en Belgique lorsque les frontières ont fermé. Cela fait 18 mois qu’elle n’a plus accès à son champ d’étude, comme de nombreux autres chercheurs dans le monde. "Ma vie à Madagascar et les requins-baleines me manquent beaucoup, mais c’est par-dessus tout, ce sentiment de poursuivre une vocation, cette volonté d’être utile qui m’anime. J’ai aussi peur de trouver une situation dégradée à mon retour", confie la scientifique, qui espère pouvoir retrouver Nosy Be en 2021.

Les requins-baleines y remontent en surface pour se nourrir de petits poissons, trois mois dans l’année en moyenne, de septembre à décembre. La biologiste belge et son équipe ont pu récolter de précieuses données sur 5 saisons consécutives. Leurs résultats sont sur le point d’être publiés.

"La crise ne m’a pas découragée. Cela a bien sûr rendu notre travail plus difficile, particulièrement pour parvenir à lever des financements. La plupart ont été suspendus en raison de la crise. Mais cest dautant plus important de travailler sur cette thématique aujourdhui, cest pour ça qu’il faut continuer à se mobiliser", affirme Stella Diamant.

1,5 million de dollars chaque année

Grâce à cette collaboration entre les acteurs de terrain, une charte d’approche responsable pour l’observation en mer des requins-baleines est désormais appliquée par la majorité des opérateurs de Nosy Be.

"C’est le résultat d’une autre étude que nous avons menée sur les retombées économiques des sorties d’observation en mer : le requin-baleine rapporte près d’1,5 million de dollars par an à l’économie touristique de Nosy Be ! Le but n’est bien sûr pas de déclencher une ruée vers l’or en dévoilant ce chiffre, mais bien d’encourager la poursuite d’une activité d’observation respectueuse de l’animal."

"Pour rester respectueux, les opérateurs peuvent difficilement être beaucoup plus nombreux, car la charte d’approche prévoit par exemple qu’un seul bateau à la fois peut se positionner à 15 mètres minimum d’un individu. Les autres bateaux présents doivent attendre à 150 mètres minimum de l’animal."

"Ce chiffre doit aussi faire prendre conscience de l’importance de préserver le requin-baleine et son milieu, d’inscrire l’idée qu’une activité touristique durable peut être bien plus lucrative à long terme qu’une pêche incontrôlée et destructrice par exemple", explique la biologiste belge.

Dans cette zone du monde encore épargnée par le tourisme de masse, lorsque l’approche avec l’animal est réglementée par une charte comme c’est le cas à Nosy Be, la surpêche est beaucoup plus menaçante que les pressions exercées par les baigneurs en palmes-masques-tubas.

Depuis le début de la crise sanitaire, en l’absence de revenus touristiques, la pauvreté a poussé de plus en plus d’habitants de l’île et de ses environs à se rabattre sur des activités de pêches, pas toujours légales.

Impact irréversible de la crise sur cette faune ?

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Tortue verte échouée dans l’aire marine protégée d’Ankivonjy. © Anna Bellissens

"Des sources locales nous font remonter des informations alarmantes : des espèces très rares et menacée d’extinction sont pêchées, accidentellement ou non. En l’absence de touristes, la population doit trouver de quoi se nourrir."

Le commerce illégal vers les Comores puis la Chine se serait également intensifié ces derniers mois. Des captures de raies aigles par exemple, parfois plusieurs individus en une seule journée. Des tortues imbriquées également, une espèce de requin guitare, des requins léopards… Des espèces que nous voyons très rarement lors de nos sorties en mer…"

"Les requins léopards étaient nombreux à être aperçus au sein de l’aire marine protégée de Nosy Tanikely avant 2016, mais cela fait plusieurs années que nous n’en croisons plus… Ce qui est triste dans ce contexte alors que cela devrait nous réjouir, c’est que les résultats que nous venons d’obtenir, mettent en lumière l’immense valeur de la zone de Nosy Be en matière de biodiversité !", s’inquiète Stella Diamant.

C’est l’une des informations révélée par cette dernière publication scientifique : les eaux exceptionnellement poissonneuses de Nosy Be constituent l’un des plus importants spots d’alimentation pour les requins-baleines juvéniles dans l’Océan Indien.

"La réglementation nationale ou internationale doit répondre à des problèmes de conservation clairement identifiés. Dans le cas du requin-baleine, l’espèce bénéficie d’une protection à l’échelle globale ou régionale via plusieurs accords internationaux. Est-ce suffisant ? La réponse est non."

"Les requins-baleines sont exposés à des menaces dont la plupart doivent être gérées par les pays, au sein même de leurs eaux territoriales. À Madagascar, la pêche aux filets maillants menace plusieurs espèces, dont les requins-baleines qui s’empêtrent souvent dans ces filets alors qu’ils ne sont pas forcément directement visés par les pêcheurs. Aucune réglementation ne prévoit de réduire ou d’interdire l’usage de ces filets", résume le Dr Kiszka, coauteur de l’étude Structure de la population, résidence et abondance des requins-baleines dans les zones côtières au large de Nosy Be, au nord-ouest de Madagascar.

La pression de la pêche a un impact certain sur cette faune marine protégée, reste à savoir dans quelle mesure. "La reprise de nos activités de collecte de données permettra de répondre à cette question", conclut le spécialiste.

Redoubler d’effort

En attendant le retour des scientifiques internationaux, les gardiens locaux de la biodiversité marine doivent redoubler d’efforts. Le nombre de convertis aux activités de pêches illégales a bel et bien augmenté depuis le début de la crise sanitaire. "C’est la raison pour laquelle j’ai dû me rendre dans l’archipel des Ramada, (à 60 kilomètres de navigation de l’île de la Nosy Be ndlr)", témoigne Ignace Vandry, référent dans la zone de l’Observatoire des tortues marines Kelonia.

"Les espèces ciblées sont principalement des espèces de tortues et de requins. J’ai intercepté des malfaiteurs récemment en train de braconner des tortues marines. Le problème c’est que la zone est immense, et aucune association n’y est présente en ce moment, ce sont les éco-gardes du Madagascar National Parc qui ont la responsabilité des aires marines protégées. Le braconnage s’intensifie ces derniers mois. Même les guides touristiques se reconvertissent dans les activités de pêche illégale."

Depuis qu’il s’est formé à la récolte de données sur les plages de ponte il y a vingt ans, Ignace Vandry est devenu le protecteur des tortues marines de la zone. Avec la fermeture des frontières et l’arrêt brutal de l’activité touristique, les activités illégales gagnent certaines aires marines protégées. La région de Nosy Be en compte sept. Ignace Vandry ne peut pas être partout, mais il traque sans relâche tous ceux qui pourraient porter préjudice aux espèces les plus en danger, comme la tortue imbriquée.

Comme Bruno Benjara, il tente de convaincre ses compatriotes que l’océan est leur jardin, qu’il faut le préserver pour que la pêche traditionnelle et respectueuse de cette richesse inestimable puisse continuer à nourrir leurs enfants.

En plus de fragiliser la ressource, la crise a mis deux armes réglementaires en suspend, attendues depuis longtemps par les acteurs de la conservation : l’extension des aires marines protégées et la transformation de la charte d’approche en une loi contraignante. Deux combats de longue haleine stoppés dans leur concrétisation, en attente de validation auprès des ministères locaux.

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