Et soudain, le calme : chronique d’une Côte d’Ivoire qui change de visage au temps du coronavirus

Il est à peine 14h30 et le chauffeur de taxi roule à toute berzingue dans un Abidjan anormalement calme. Il dépasse par la droite, par la gauche, grille un feu et manque de percuter une voiture. Il semble bien pressé. "C’est à cause du couvre-feu !", se défend-il. La limite pour être chez soi est pourtant fixée à 21 heures. Mauvaise foi ? Non, une angoisse nouvelle. "J’arrête de travailler à 18 ou 19 heures, précise le pilote. Sinon tu peux rester coincé dans les embouteillages et la police va te trouver."

En quelques jours, le quotidien des Ivoiriens a changé. Brutalement. Fermeture des frontières, des écoles, des lieux de culte… l’exécutif bouleverse tout pour limiter la propagation du coronavirus. Impossible de quitter Abidjan, qui compte la majorité des quelque 200 cas, et tant pis pour ceux qui se déplacent régulièrement dans le pays.

Souvenirs douloureux

Au confinement, le président Alassane Ouattara a préféré l’arrêt de la vie nocturne. Un choc pour ceux qui aiment à se retrouver nuitamment autour d’une bière ou d’un verre de koutoukou, la liqueur de vin de palme. C’est dans les maquis (restaurants de rue) qu’on refait le monde, qu’on danse pour évacuer les soucis, et dans les boîtes de nuit qu’on flambe avec le salaire du jour.


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Le couvre-feu rappelle surtout les crises politiques qu’a connues la Côte d’Ivoire dans les années 2000 et 2010. Il arrivait alors que la police tire à balles réelles sur les contrevenants. Ces souvenirs en tête, Junior, la trentaine, est inquiet. Comme tout le monde, il a regardé les vidéos de violences policières et d’humiliations sur les réseaux sociaux. S’il lui arrive d’être encore dehors passé 20 heures, son visage se ferme, il ronge son frein. Il faut rentrer, sinon ça n’ira pas. On ne plaisante pas avec le couvre-feu.

Pas vus, pas pris

Les Ivoiriens suivent de près l’actualité internationale. Le curseur morbide en Europe indique que leur quotidien est en sursis. Ils savent que le système de santé ne pourra pas prendre en charge un grand nombre de malades, malgré l’augmentation du nombre de lits.

Et avant d’affronter le coronavirus, il faut d’abord survivre aux mesures imposées par le gouvernement : trouver de l’argent quand son activité principale a cessé. Ceux qui n’ont pas le choix filoutent, ici un maquis tournant clandestinement, là un restaurant ouvert à la vue de tous. Pas vus, pas pris. Chauffeurs de taxi ou de minicars, commerçants, serveurs… ils sont déjà des milliers à se demander comment nourrir leurs enfants le soir même. Les plus aisés ont, eux, dévalisé les supermarchés aux premières annonces.

Désœuvrés

Ali est une de ces vies sur le fil du rasoir. Avec ses 200 euros par mois (plus de deux fois le salaire minimum), ce quarantenaire avait les moyens d’aller au maquis où il aimait draguer et parler politique – Ouattara, son "champion". Ses revenus réduits à peau de chagrin, Ali lave des assiettes en échange d’un repas. Ses proches lui demandent encore d’envoyer de l’argent. Mais comment leur avouer que lui aussi, il est devenu pauvre ?

Odilon, lui, ne sait pas comment tuer le temps. Peintre en bâtiment au chômage technique, ce père de famille est désœuvré : "Je me lève plus tard, je me lave et je tourne un peu dans le quartier". Il rumine surtout le manque d’argent. Pour lui comme pour d’autres, la fête est finie. Dans son quartier, la musique des voisins retentit et les enfants jouent au ballon. Vestiges de la vie d’avant, mise sur pause.

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