Congo 1960 – 2020, épisode 5 : avril 1960, la "Table ronde économique". Hold-up sur l’économie congolaise : "Toutes les clés restent à Bruxelles"

Le 27 avril 1960, à Bruxelles, s’ouvre une nouvelle " table ronde " belgo-congolaise, la Table ronde économique. Deux mois après la fin de la Table ronde politique, qui a décidé l’indépendance totale du Congo pour le 30 juin, les délégués congolais et belges doivent définir les relations économiques futures entre Congo indépendant et la Belgique, après 75 années de présence belge en Afrique centrale.

Cette négociation se déroule dans un rapport de force tout à fait biaisé, avec de jeunes Congolais peu outillés et demandeurs face à des représentants belges qui maîtrisent leurs dossiers sur le bout des doigts.

À l’issue de la Table ronde, le Congo perd tous les leviers économiques qui étaient aux mains de l’État colonial : le portefeuille public est vendu au privé, et la majeure partie des sociétés choisissent de se soumettre au droit belge.

La Table ronde politique avait été marquée par la déclaration : " Il faut donner toutes les clés aux Congolais ". Un délégué congolais à la Table ronde économique prend la formule à contre-pied en résumant : " Toutes les clés restent à Bruxelles ! ".

Les enjeux de la Table ronde

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Raymond Scheyven, ministre des Affaires économiques du Congo, en mars 1960, à Léopoldville. © J. Makula, Infor-Congoservés

L’idée d’une Table ronde économique avait été avancée à la Table ronde politique, en février 1960, par le ministre chargé des Affaires économiques du Congo, Raymond Scheyven.

L’indépendance totale, donc y compris l’économie et les finances, que la Belgique aurait voulu conserver comme " matières réservées ", est décidée pour le 30 juin, avec à la clé un calendrier serré.

Mais toute la structure économique est aux mains des Belges. Une question délicate est donc sur la table dans un contexte économique préoccupant, avec la récession et le déficit du budget de la colonie : qu’en sera-t-il de l’économie du Congo, une fois l’indépendance acquise ?

Les Belges veulent des garanties financières

Les partis congolais sont preneurs uniquement d’un bilan, " un inventaire du patrimoine congolais ", et refusent de prendre tout engagement. Ils veulent que cela revienne à leur futur gouvernement, comme le déclare alors Joseph Kasa-Vubu, " seul à permettre d’engager l’avenir ", et seul à négocier librement.

De leur côté, les Belges, au Congo comme à Bruxelles, s’inquiètent ; il faut rétablir la confiance. Les milieux d’affaires veulent des garanties pour l’avenir des intérêts belges.

Le gouvernement belge redoute aussi que les conséquences économiques de l’indépendance lui soient ensuite reprochées.

Les futures relations économiques seront déterminantes. Comme l’écrit l’historien Jacques Vanderlinden, " La bonne fée Belgique peut bien habiller d’un uniforme de lieutenant général le président Kasa-Vubu, elle ne peut, à l’instar de Cendrillon, transformer en carrosse la citrouille de l’économie ".

Autrement dit, déterminer de nouvelles institutions est plus simple que transformer l’économie du Congo indépendant.

Les indicateurs économiques dans le rouge : la colonie va coûter à la Belgique

Depuis le début du 20e siècle, le Congo rapportait de l’argent à la métropole. Mais pour la première fois, la Belgique va devoir contribuer au budget de la colonie. Les experts prévoient même 20 milliards de francs belges par an, pendant 10 ans, pour couvrir les besoins de la colonie, le Congo ne pouvant y contribuer que pour la moitié.

Le contexte économique est inquiétant. À l’échelle internationale, la récession a fait chuter les cours des matières premières, donc les recettes des exportations. Le budget de la colonie est en déficit. De 1950 à 1956, il était en boni de 15 milliards de francs belges, mais de 1956 à 1959 il est en mali de 5 milliards 600 millions. Les dépenses sont en augmentation très rapide, notamment à cause de l’explosion du budget de l’enseignement.

Les caisses sont vides, il n’y a plus de réserves de trésorerie. La dette publique du Congo est de 9 milliards de francs, et la balance des paiements négative depuis 1957. Les valeurs coloniales ont dégringolé en bourse depuis le soulèvement de Léopoldville, en janvier 1959, et plus fort encore depuis l’annonce de l’indépendance. La fuite des capitaux s’accélère et les pertes fiscales sont considérables.

Un marché noir du franc congolais entre Européens

Le franc congolais est officiellement à parité avec le franc belge. Mais les colons et les entrepreneurs privés ne peuvent plus transférer leurs revenus. Ils s’adressent aux fonctionnaires de la colonie pour les échanger, car ces derniers sont payés pour 30% de leur salaire en francs belges. Ce taux de change au marché noir s’établit à 13 francs congolais pour 1 franc belge.

En outre, depuis janvier, l’État colonial ne paie plus les factures des fournitures des entreprises et des commerçants européens.

Certains chercheurs ont avancé l’idée que la dégradation économique et financière ait pu entraîner l’idée de lâcher la colonie par un " calcul d’actuaires " comme on l’a dit à l’époque : donner l’indépendance avant que la colonie ne coûte à la Belgique.

L’hypothèse est sans doute excessive, mais ce facteur a pesé. Pour le monde politique belge, il ne fallait pas que l’effort financier soit " trop important ". Et dans le camp progressiste en Belgique, le slogan était : " Pas un centime, pas un soldat belge pour le Congo ".

Les rapports de force déséquilibrés

La Table ronde économique est bien préparée, avec, sur la table, de nombreux documents de travail. Les délégués belges sont au fait de leurs dossiers. Le ministre a associé le monde économique du Congo, avec des représentants des grandes sociétés, des colons et des syndicats congolais, comme Cyrille Adoula, qui deviendra plus tard Premier ministre.

Les leaders congolais sont en campagne électorale dans leur pays. Seuls quatre d’entre eux participent à la Table ronde, mais sans être en première ligne. Les autres partis envoient à Bruxelles des " lieutenants ", comme le jeune Joseph-Désiré Mobutu, pour le MNC-Lumumba, ou même des " seconds rôles ".

Des étudiants congolais en Belgique et à Léopoldville sont appelés en renfort, comme Mario Cardoso et Albert Ndele, futur gouverneur de la Banque centrale du Congo, mais ils en sont seulement au début de leurs études.

Les politiques congolais les soupçonneront parfois d’être trop proches de la ligne libérale du monde économique belge. Les étudiants feront pourtant parfois des propositions contraires aux positions belges.

Les délégués congolais sont aussi soutenus par quelques Belges soucieux de l’avenir du Congo, comme les futurs ministres Henri Simonet et Fernand Herman.

Les délégués congolais dépassés face à une " équipe musclée "

Pour Jean Nsele, un de ces étudiants devenu plus tard directeur à la Banque nationale du Congo, interviewé en 2000, c’était une négociation biaisée :

" En réalité, c’était une négociation absolument inégale. Il y avait d’un côté une équipe structurée, avec comme président de la conférence le ministre Raymond Scheyven, qui connaissait par cœur ses dossiers.

Nous recevions tous les jours une documentation volumineuse sur ce que nous devions discuter le lendemain. Nous passions des nuits entières à essayer de lire, à essayer de faire la synthèse des documents, avec, heureusement, l’aide de quelques Belges qui voulaient contribuer à l’émancipation du pays. Ils essayaient de nous aider à faire face autant que possible à l’équipe musclée en face de nous.

Mais, disons-le, nous n’avions aucune possibilité de faire entendre raison à la délégation belge. D’autre part, nous n’étions que des mandataires des responsables politiques. Mais les politiciens, à cette époque-là, en avril 1960, ils s’étaient éparpillés dans le pays pour leur campagne électorale. Il était difficile de les joindre depuis Bruxelles. Nous étions donc coupés de ceux qui nous avaient mandatés. "

La stratégie belge : " Les Congolais seront demandeurs "

Le premier objectif de la Belgique est de donner des garanties d’abord, et surtout, aux puissantes sociétés coloniales, notamment du secteur minier autour de la Société générale de Belgique, ensuite aux entrepreneurs, commerçants et colons installés au Congo, depuis le fabricant de boulons jusqu’au garagiste ou au grand planteur. Un monde inquiet de son futur après l’indépendance.

Jacques Brassine est conseiller du ministre libéral Albert Lilar à la Table ronde. Lors d’une interview en 2010, il reconnaît que l’espoir de " certaines autorités belges " était bien que les Congolais soient demandeurs d’un soutien belge :

" C’est tout à fait vrai ! Soyons clairs : à la Table ronde politique, la Belgique lâche tout et en échange de cela elle ne reçoit aucune garantie. Nous avons prévu une aide belge au budget ordinaire du Congo : 2,5 milliards de francs belges par an !

On pouvait espérer que les Congolais seraient demandeurs immédiatement sur le plan financier, et que l’on puisse négocier, parce que la Belgique pour la première fois allait mettre de l’argent à la disposition du Congo, alors que jusqu’à présent c’était l’inverse qui se passait via les sociétés coloniales et la Société générale de Belgique. "

 

" Garder notre influence ; les Congolais ne pourront pas faire sans nous "

La Belgique est à ce moment-là en position de force ?

" Beaucoup de gens, notamment dans les milieux des sociétés coloniales, disaient : ‘les Congolais ne pourront pas faire sans nous. On va essayer de maintenir cela et par ce biais nous allons garder notre influence. Mais cela ne s’est pas passé comme cela ! "

La Belgique a voulu garder les clés de l’économie ?

" On a toujours voulu conserver les clés économiques ! Les Congolais en étaient conscients, à la Table ronde politique, ils ont dit : " Pas de matières réservées à la Belgique ".

Privatiser, transférer ? Je vous dirai franchement que tout ce qui a pu être transféré (en Belgique) l’a été avant le 30 juin. "

Les décisions de la Table ronde

La Table ronde économique se termine le 16 mai 1960, quelques jours avant les élections générales au Congo. La Belgique accorde une énorme enveloppe au Congo : une intervention de 2,7 milliards de francs belges, pour compenser le déficit du budget.

Les Congolais demandaient 5 milliards pour ramener l’équilibre de manière durable.

Des promesses, qui resteront lettre morte

Les Belges font part de bonnes intentions, avec des promesses d’assistance financière, économique et technique. Ces promesses ne seront pas respectées, à la suite de la grave crise et la rupture entre les deux pays dès juillet 1960.

Enfin, la Belgique obtient l’engagement du Congo de respecter le secteur privé et de maintenir l’ordre, les entreprises s’engageant à ne pas s’ingérer dans les affaires publiques.

" Tout ce qui a pu être transféré en Belgique l’a été "

En réalité, les délégués congolais perdent la partie. Les sociétés belges du Congo obtiennent des avantages considérables. Elles auront le droit de choisir entre le droit belge et le droit congolais : la grande majorité des sociétés font le choix du régime belge. Elles peuvent ainsi organiser le transfert de leur capital en Belgique.

Plusieurs sociétés modifient leurs statuts à la hâte pour enlever au Congo ses droits de vote. Les caisses de sécurité sociale des Belges du Congo, alimentées par les dotations de la colonie, deviennent belges. Et le Congo indépendant prend la dette publique à sa charge.

Le Congo perd tout le portefeuille de l’État colonial

Les Congolais demandent et obtiennent l’abrogation des concessions accordées aux " compagnies à charte ", un régime hérité de l’État indépendant du Congo, en 1908.

Le sous-sol appartient à l’État, mais ces grandes compagnies avaient reçu de Léopold II des " concessions ", notamment dans les riches provinces du Katanga et du Kivu, avec des droits d’exploitation exclusifs sur de vastes territoires, parfois plus grands que la superficie de la Belgique. Les bénéfices qu’elles en tirent sont considérables. Ces compagnies accordaient en échange à l’État colonial des participations importantes dans leur capital.

Le Congo indépendant disposera donc de tout son patrimoine minier. Mais la Belgique obtient que ce sera contre indemnisation financière. Et surtout, la dissolution de certaines compagnies s’accompagne de la cession au secteur privé belge des parts publiques.

En pratique, la majeure partie du " portefeuille de l’État " congolais, évalué entre 35 et 37 milliards de francs, passe au secteur privé.

Le Congo perd " de puissants leviers de commande " sur son économie

Un exemple de ces " montages " révèle, comme l’écrit l’historien Jean-Marie Mutamba, " la pusillanimité des délégués congolais et l’habileté des délégués belges " : le Comité spécial du Katanga est dissous, et ses actions sont logiquement partagées entre sa filiale, la Compagnie du Katanga, et l’État congolais. Mais l’État se retire aussitôt de la Compagnie (privée).

C’était un piège : les Congolais obtiennent l’abrogation des " pouvoirs concédants " accordés aux compagnies à charte, mais l’Etat congolais perd ses parts dans ces sociétés.

Cela prive du coup le Congo indépendant des pouvoirs prépondérants dont il eût disposé en reprenant la direction du Comité Spécial du Katanga, le plus gros actionnaire de l’Union Minière du Haut – Katanga ". Résultat : l’État congolais perd de " puissants leviers de commande ", comme l’ont écrit Pierre Joye et Rosine Lewin. Après la Table ronde, plusieurs partis congolais accuseront la Belgique d’avoir " vidé les caisses ".

Le ministre Scheyven et les milieux d’affaires belges se félicitent des décisions de la Table ronde économique. Par contre, chez les colons installés durablement au Congo, qui y ont créé et développé leur entreprise, comme les planteurs, les commerçants et chefs de petites et moyennes entreprises, l’inquiétude domine.

Jean Nsele : " toutes les clés (économiques) restent à Bruxelles "

Jean Nsele tire en 2000 la leçon de cette négociation à armes inégales, et renverse la phrase célèbre de la Table ronde politique, " Toutes les clés aux Congolais " :

" En fin de compte, le gouvernement congolais devait (ensuite) constamment et continuellement recourir à la Belgique pour résoudre ses problèmes économiques, puisque toutes les clés étaient restées à Bruxelles. Je crois que là, il y a peut-être double jeu. En tout cas, les faits sont là. Et nous pouvons donc aujourd’hui en tirer les conclusions. À l’analyse des faits, on peut voir quelles étaient les idées, les arrière-pensées de ceux qui gouvernaient à l’époque. "

Les clés pour comprendre l’économie du Congo belge

L’entreprise coloniale commence à partir de 1880, après les grandes explorations à l’intérieur d’un continent inconnu. Elle consiste à s’assurer une position géostratégique et surtout un espace d’exploitation intensive de ressources économique.

L’entreprise coloniale se présente avec une valeur positive au-devant de l’exploitation économique, une valeur qui la justifie : comme la guerre antiesclavagiste, la civilisation, l’évangélisation, l’éducation ou le développement.

La révolution industrielle en Europe et aux Etats-Unis, avec l’électricité, la fabrication de véhicules et de machines, la construction, notamment, impose d’importer les matières premières introuvables en Europe et présentes en Afrique : l’or et le diamant, le cuivre et l’étain, le cobalt et l’uranium, les bois précieux et l’ivoire… La culture du coton ou des palmiers et les plantations d’hévéa suivront, pour la production de tissu, d’huile et de caoutchouc.

Les ressources minières du Congo sont considérables, et l’espace est ouvert, avec une faible densité de population.

L’économie du Congo belge : une économie " duale " et " ouverte "

L’économie du Congo est, schématiquement, une économie duale, à deux étages : une économie rurale, traditionnelle, et une économie moderne, européenne.

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champ de coton, Kasaï, 1958 © C. Lamote, Congopresse
Vendeuses de fraises à Stanleyville, 1957 © Ceges, Fonds André Cauvin

L’économie rurale s’est profondément modifiée à l’époque coloniale : les campagnes doivent désormais contribuer à nourrir et à fournir les centres urbains.

L’économie " européenne " est centrée sur le marché extérieur, grâce à un puissant réseau d’infrastructures conçu pour permettre l’exportation des matières premières.

Le régime économique du Congo belge est fondé sur la règle de l’ouverture du commerce à tous les pays, à égalité. C’est le fameux régime de la " porte ouverte " acquis à la Conférence de Berlin, en 1885, et concédé par Léopold II pour obtenir des autres puissances l’État indépendant du Congo.

Les tarifs douaniers doivent être identiques pour tous. C’est un régime totalement différent de celui des autres colonies, qui accordent un régime de préférence à la puissance coloniale.

Au Congo, la Belgique partage donc l’espace économique à égalité avec les autres pays européens et avec les États-Unis. Un exemple : la société anglo-néerlandaise Lever (Unilever) exploite sous l’étiquette des " Huileries du Congo belge " de la noix de palme pour la fabrication de savon dans cinq grandes concessions de chacune 120 kilomètres de diamètre, soit un territoire grand comme 1,8 fois la Belgique.

Une de ces " enclaves " s’appelait d’ailleurs Leverville, aujourd’hui Lusanga, à 500 km à l’est de Kinshasa. Lever développe en outre la fabrication de savon et de margarine et gère de grands élevages.

Belgique – Congo : des échanges économiques faibles

La Belgique n’est donc pas en position forte au Congo : un tiers des importations du Congo vient de Belgique et un quart seulement des exportations du Congo aboutissent en Belgique, contrairement à la France, par exemple, qui fournit à ses colonies 70% de leurs importations et qui reçoit la moitié de leurs exportations.

Autre chiffre éclairant : en 1955, le Congo ne représente que 5% du total des exportations de la Belgique. Le commerce extérieur belge est essentiellement orienté vers ses voisins. La Belgique oriente de plus en plus ses échanges commerciaux vers ses futurs partenaires économiques du " Marché commun " européen, qui naîtra en 1957.

" Notre prospérité est européenne, le niveau de vie du Congolais est si bas… "

Après la Deuxième Guerre mondiale, le futur gouverneur général Pétillon déclare, en 1947 : " Notre prospérité est avant tout européenne. Dans le domaine de l’économie et de la prospérité indigène, nous n’avons jusqu’à présent rien fait ".

Son prédécesseur, le gouverneur Ryckmans disait un an plus tôt dans son discours d’adieu : " Nous sommes dans une impasse ; à côté d’entreprises européennes prospères, l’économie indigène végète. Nos indigènes des villages n’ont rien de superflu. Leur niveau de vie est si bas qu’il doit être considéré comme inférieur au minimum vital. La masse est mal logée, mal vêtue, mal nourrie, illettrée, vouée aux maladies et à la mort précoce. Toute notre économie agricole est à régénérer suivant un plan rationnel si nous voulons laisser après nous autre chose qu’un désert ".

" La colonie voit s’écouler vers l’extérieur le flot de sa richesse "

Le gouverneur général Ryckmans décrit la stratégie des sociétés coloniales : " Le capital étranger fait boule de neige : sur le noyau d’une modeste mise de fonds initiale, il se nourrit de la substance du pays, il l’assimile, il la fait sienne. Ainsi investissement devient synonyme d’envahissement ; et la colonie, éternelle tributaire, voit s’écouler vers l’extérieur le flot de sa richesse, faute d’avoir trouvé chez elle le capital de départ ".

Il plaide donc pour des investissements à long terme et à taux modéré ou nul, donc pour un capital propre au Congo.

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Nettoyage du coton dans une plantation du Maniema, 1956 © Olstein, Sofam
Lavage des feuilles de latex dans une plantation de l’Equateur, 1950 © C. Lamote, Congopresse

Une économie d’exploitation, avec peu de transformation

L’économie du Congo belge est extravertie. Elle est fondée essentiellement sur les exportations de matières premières, on parle même d’une " économie d’écumoire ", ce qui la rend vulnérable, puisque les prix des matières premières sont fixés par les marchés internationaux.

Elle est dominée par le capital financier, le capital comme les revenus échappent donc en grande partie au système économique congolais.

Le pays exporte des matières premières, des quantités énormes de produits miniers, forestiers et agroalimentaires, mais dispose de peu d’outils de transformation industrielle. Cela engendre peu de plus-values et entraîne l’obligation d’importer beaucoup de produits finis. Le Congo d’aujourd’hui souffre aujourd’hui encore de ces défauts.

Une économie concentrée

Le capital belge est concentré dans quelques grands secteurs comme les mines, le transport et l’agroalimentaire.

L’économie du Congo belge est aux mains de quelques groupes financiers très puissants (des trusts) qui organisent un système complexe de prises de participation croisées de holdings et de filiales.

La Société générale de Belgique domine l’ensemble grâce à la création d’un véritable empire dans les mines, l’industrie, les banques, le transport et l’énergie. Un de ses fleurons, l’Union minière du Haut-Katanga, qui développe ses activités d’extraction du cuivre et de minerais précieux, dispose d’un territoire plus grand que la Belgique (34.000 km²) et emploie 21.000 travailleurs en 1956.

1949 : modifier la structure économique par un ambitieux " plan décennal "

Les appels des gouverneurs généraux seront entendus, en partie. Le plan décennal de 1949-1959 a pour ambition de créer un marché intérieur, de promouvoir l’économie rurale, d’investir dans l’équipement de production, d’améliorer les infrastructures, surtout de transport. La construction d’écoles et d’hôpitaux est accélérée. Les Congolais ont accès à des mutuelles et à des crédits logement par un " Fond du bien-être indigène ".

Le niveau de vie des salariés et des paysans congolais s’améliore. Les Congolais des villes bénéficient de salaires qui restent modestes, mais suffisants pour assurer le quotidien, et, pour les plus aisés, l’accès à quelques produits convoités, comme le vélo ou le poste de radio.

Le plan veut encourager l’apparition d’une classe moyenne congolaise (commerçants, entrepreneurs, hôteliers…), comme l’incarnera le Katangais Moïse Tshombe, mais, sur ce point, les résultats resteront marginaux.

Entre 1949 et 1956, la croissance est de 14% par an. En parallèle, les besoins financiers de l’État colonial augmentent, ce qui impose aux autorités coloniales de recourir à l’impôt sur les bénéfices des sociétés.

Le capital est sur la défensive. La situation se dégrade très vite : la dette publique congolaise est rapidement multipliée par dix. Le budget est en déficit à partir de 1957. Et le franc congolais perd 90% de sa valeur.

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Le terril et la cheminée de l’Union manière du Haut Katanga, Elisabethville © decorespondent.nl

Les clés pour comprendre le monde colonial : « coloniaux » et « colons »

Les " coloniaux " sont les Belges qui s’expatrient et viennent travailler au Congo pour des périodes plus ou moins longues. Ils sont salariés ou dans l’administration au sens large, et conservent de fortes attaches avec la Belgique, où ils reviennent périodiquement en congé.

Les " colons " sont des indépendants qui s’installent durablement au Congo, pour y créer leur entreprise, comme un commerce, un atelier ou une plantation. Ils sont au total peu nombreux, mais leurs intérêts sont directement liés à leur vie et à leur avenir au Congo.

La " colonisation " est un fait historique, qui consiste à étendre sa souveraineté sur un territoire étranger dans un but stratégique et économique. Le " colonialisme ", lui, est une doctrine, une idéologie qui justifie l’entreprise et l’exploitation coloniales.

On peut donc être " colonialiste " sans jamais avoir été " colonial ", et certains " coloniaux " n’étaient pas pour autant " colonialistes ", les motivations pour aller travailler et vivre dans la colonie pouvant être très variées, de " l’aventure " à " l’idéal ", en passant par " l’argent " ou " l’ascension sociale " et bien d’autres.

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Dans un magasin de lingerie à léopoldville © J. Makula, Inforcongo

Les colons contre les réformes

Jean-Marie Mutamba décrit le poids des colons sur les positions de la Belgique après le soulèvement de Léopoldville :

" Après janvier 1959, le pouvoir colonial n’a pas réagi, mais c’est facile de le dire après coup. À l’époque, le pouvoir colonial devait veiller aussi aux réactions des colons. Le ministre du Congo, Van Hemelrijck, a voulu faire des réformes… Les colons voulaient, eux aussi, peser de tout leur poids sur le processus. Les colons n’acceptaient pas les réformes qu’on envisageait de faire !

La Belgique n’a peut-être pas pu mesurer à sa juste valeur les revendications des élites congolaises. Mais il y avait aussi, du côté belge, le poids des colons. Voilà pourquoi je crois que la Belgique a hésité. "

" Distinguer les colons des hommes d’affaires et des officiels "

Thomas Kanza, le premier universitaire congolais, ministre dans le premier gouvernement du Congo indépendant, décrit l’attitude des Belges du Congo…

- Vous en voulez aux Belges du Congo ?

" Je n’en veux à personne, mais je regrette les gens bornés. Les Belges du Congo, la plupart étaient bornés, ils croyaient vraiment qu’ils resteraient éternellement au Congo ! "

- Mais il y avait la résistance de la plupart des Belges du Congo ?

" Là, il faut de nouveau distinguer entre les officiels belges du Congo, les colons qui étaient installés au Katanga et au Kivu et les hommes d’affaires.

Je crois que les Belges officiels étaient d’accord avec ce plan de l’émancipation progressive, les hommes d’affaires y voyaient un intérêt, mais surtout pas les colons qui prônaient le peuplement blanc au Congo. C’est ça qui faisait la différence de point de vue des Congolais venant de l’ouest par rapport aux Congolais venant de l’est du pays.

Parce que nous, à l’ouest, à Kinshasa, au Bas-Congo, à l’Équateur, on ne connaissait pas bien les colons. Mais ceux qui venaient du Kivu, de la Province orientale et du Katanga savaient quelle était la mentalité des colons ".

Le monde colonial, hétérogène

Albert Kisonga vit sa jeunesse à Bukavu, dans le Kivu, à l’est du pays. La région compte des colons gérant de grandes plantations, mais aussi des coloniaux de l’administration et des entreprises.

- Comment étaient les Blancs de Bukavu, sociologiquement ?

" À Bukavu, il n’y avait pas homogénéité dans la société coloniale. Il y avait des Blancs qui étaient vraiment méprisants pour les Noirs, des types qui maintenaient des barrières. Mais il y en avait d’autres qui, par contre, étaient très ouverts. C’étaient des gens qui venaient chez nous, dans les milieux de la cité noire. "

- Dans le Kivu, on trouve de grands planteurs, on en voit moins dans l’ouest du Congo. Il y a des intérêts économiques puissants et des Blancs installés là depuis longtemps ?

" C’est vrai, mais à Bukavu même, il y avait des " petits Blancs ", comme on les appelait. Les " petits Blancs ", ce sont des ouvriers. Au contraire de ce qu’on voyait à Kinshasa, nous trouvions ici des maçons, des contremaîtres blancs. Eux, les " petits Blancs ", ce sont des gens qui sont particulièrement racistes !

Les autres, à Bukavu, certains d’entre eux étaient ouverts. C’est simple, malgré mon jeune âge, j’allais dans les restaurants. Il y avait des restaurants ouverts aux Noirs. Nous, quand on allait dans un café, ce n’était pas pour boire une bière, non, on buvait cinq, six bières. Les Blancs venaient pour boire une bière, mais le restaurateur avait compris qu’il avait intérêt à accueillir une clientèle noire. "

- Vous aviez des contacts avec des Blancs qui avaient des idées socialistes ou libérales ?

" Oui. Ce sont eux qui nous ont aidés. Ces contacts-là ont mené très rapidement à l’éveil de l’élite de Bukavu. Une certaine élite du moins, celle qui n’était pas très marquée par ou inféodée à l’Église. "

 

Les Belges au Congo

En 1958, le Congo compte seulement 114.000 étrangers, dont 89.000 Belges, pour une population totale de 13,5 millions d’habitants, soit moins d’1% de la population.

Le Congo n’est pas une colonie de peuplement, comme l’Algérie, l’Afrique du sud ou la Rhodésie. La politique coloniale belge s’y est toujours opposée, alors que le milieu des colons, installés durablement au Congo, souhaitait élargir l’installation de colons.

Le pays est 77 fois plus grand que la Belgique. Les provinces de Léopoldville (avec la capitale et ses services administratifs) et du Katanga (avec les grands centres miniers) comptent à elles deux plus de la moitié des Belges du Congo.

Les Belges du Congo, les " coloniaux " appartiennent à quatre catégories :

- Les agents des entreprises (des salariés, 44% du total des étrangers en 1958). Ils sont souvent installés dans les villes et dans les centres miniers. Ils y font en général une carrière limitée dans le temps. Beaucoup d’entre eux quittent le Congo après le soulèvement de Léopoldville, en janvier 1959, et surtout à la veille de l’indépendance, pour des vacances en Europe ou définitivement.

- Les " colons ", les commerçants et les professions libérales (qui ont bâti leur carrière sur place, 21%). Les colons ont investi et créé leur entreprise au Congo, et y sont établis durablement. La plupart perdront tout leur capital et leur investissement au Congo. Certains ont pu rapatrier une partie de leurs bénéfices au fur et à mesure en Belgique avant l’indépendance, mais d’autres ont tout perdu à l’époque, lors de l’exode qui a suivi la crise congolaise.

- Suivent les fonctionnaires, y compris les agents de l’administration territoriale et les militaires blancs de la Force publique, pour 20%. Au total, 22.000 agents européens exercent une activité dans l’administration, au sens large. Un chiffre relativement faible : si l’on rapporte ce nombre de manière proportionnelle au territoire belge, la Belgique compterait seulement 300 agents pour toute son administration et son armée.

C’est un héritage de l’État indépendant léopoldien, distinct de la Belgique, héritage consolidé en 1908, lorsque le Congo devient colonie belge, avec " comptes, budget et personnel séparés " : ces agents sont sous statut congolais. Ils dépendent de l’État colonial et non de la métropole, ce qui provoquera leur grande inquiétude avant l’indépendance.

À l’indépendance, les agents de l’administration continueront à faire partie de l’administration congolaise et dépendront des responsables politiques congolais. Ils obtiendront juste avant l’indépendance une loi qui leur garantit une réintégration en Belgique s’ils ne peuvent pas poursuivre leur travail au Congo.

- Les religieux et religieuses sont 15%. Ils sont missionnaires, catholiques et protestants, hommes et femmes. Ils vivent dans tout le pays, jusque dans les régions reculées, et dans un espace distinct des autres Blancs. En plus de leur action purement religieuse, la politique coloniale leur confie une grande partie de l’enseignement et de la santé, par les réseaux d’écoles, de dispensaires ou d’hôpitaux.

Ils connaissent les langues locales. Certains de ces religieux restent réticents aux relations humaines profondes, d’autres au contraire développent des relations amicales ou même fraternelles. Beaucoup d’entre eux ont accepté les mutations après l’indépendance et sont restés au Congo.

Le poids de l’enseignement sur le budget de la colonie

Le père Léon de Saint Moulin, historien et démographe à l’Université et aux Facultés catholiques de Kinshasa, récemment décédé, décrivait en 2000 ce qui était pour lui une clé pour comprendre la décolonisation :

" J’ai dépouillé systématiquement tous les comptes de la colonie de 1920 à 1958.

Dans le budget de l’État, l’enseignement n’atteint pas 3,5% avant 1946. Les dépenses d’enseignement restent jusque-là à un niveau vraiment élémentaire ! Un exemple : le budget de l’enseignement a été inférieur à celui de la Force publique (l’armée congolaise) jusqu’en 1952. Cette année-là, on consacre 8% à l’enseignement et 9,4% à la sécurité. L’ordre colonial a régné dans le pays en partie parce qu’on laissait tout le monde à un niveau de large sous-information.

La colonisation s’est engagée sur la voie de la préparation à l’université, cela en 1947, avec quatre collèges et un programme d’humanités pour préparer des élèves qui devaient aboutir à l’université. En 1954, l’université s’est ouverte. Mais l’idée était de former des étudiants africains et européens avec un niveau tout à fait sérieux.

Tout ce système coûte beaucoup plus cher. Les dépenses d’enseignement se sont mises à augmenter très rapidement. Elles atteignent, en 1959, 16,7% du budget de la colonie. Et, on le sait, elles sont passées assez rapidement, après l’indépendance, à 25% du budget.

Je suis convaincu qu’un des éléments qui ont amené le gouvernement belge à renoncer, en un sens, aussi facilement à la maîtrise du Congo, c’est qu’il se rendait compte que, dans un budget colonial, il serait impossible de consacrer des ressources aussi importantes simplement pour la formation des Africains.

Parce que cela ne répondait pas à la rationalité économique, aux besoins stricts du fonctionnement des entreprises, mais que c’était devenu un besoin social. Et je crois qu’on s’est dit : ‘Qu’ils se débrouillent entre eux, s’ils veulent s’engager là-dedans.

Bref, la colonisation n’était pas à même de répondre à ces aspirations-là. "

- La Belgique se dit : c’est ingérable de poursuivre dans cette voie-là ?

" Cela me paraît évident : il y a eu un refus d’assumer la voie dans laquelle on s’engageait. "

Les Congolais sont en campagne électorale, ils votent en mai 1960. Les partis nationalistes vont l’emporter. La situation se dégrade dans plusieurs régions, ce qui augmente l’inquiétude des Européens.

Ce sera l’objet de l’épisode 6 de cette série.

Lire aussi :

Episode 1 : le 20 janvier 1960, il y a 60 ans, la Table ronde, le Front commun des Congolais

Episode 2 : le 27 janvier 1960, les Congolais annoncent : l’indépendance, ce sera le 30 juin

Episode 3 : le 20 février 1960, la fin de la Table ronde, le " pari congolais " des Belges, un pari qui sera perdu

Episode 4 : mars 1960, retour sur la décolonisation, de la colonie " modèle " au Congo indépendant

Pour aller plus loin…

- Du Congo belge au Congo indépendant 1940 – 1960, JM. Mutamba, Institut de formation et d’études politiques, Kinshasa, 1998

- La crise congolaise, J. Vanderlinden, Complexe, 1985

- Le Congo dans l’imaginaire des Belges, J. Vanderlinden, revue Politique, juin 2004

- Congo 1960 J. Gérard-Libois et B. Verhaegen, Les dossiers du CRISP, 1961

- La décolonisation, P. De Vos, ABC, Grands dossiers de la RTBF, 1975

- Belgique – Congo 1960, J. Gérard-Libois et J. Heinen, Pol-His, 1989

- Les trusts au Congo, P. Joye et R. Lewin, Société populaire d’éditions, 1961

- Mémoires noires, les Congolais racontent le Congo belge, 1940-1960, F. Ryckmans, Racine RTBF, 2010, ainsi que Mémoires noires d’une indépendance et Journal d’une indépendance, émissions radio RTBF de 2000 et de 2010.

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