Des milliers de civils éthiopiens s’exilent au Soudan : "Je n’ai aucune idée d’où sont ma femme et mes enfants"

A mesure que le conflit dans la région du Tigré s’envenime, des vagues de réfugiés, fuyant la guerre fratricide, affluent vers le Soudan voisin qui craint de devoir accueillir jusqu’à 200.000 exilés.

Sur la rivière Tekezé qui marque la frontière entre l’Éthiopie et le Soudan, un va-et-vient de bateaux à moteur embarquent des réfugiés par centaines. Chaque jour, plus de 3000 personnes franchissent le poste frontière de Hamdayet dans l’est du Soudan. Selon le Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés (UNHCR), le pays a déjà accueilli près de 35.000 Éthiopiens fuyant les combats dans la région voisine.


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Des files de familles gravissent la colline jusqu’au camp provisoire installé un peu plus haut. Traits tirés, regards hagards, les nouveaux arrivants déchargent les sacs de toiles contenants les quelques affaires qu’ils ont emportées à la hâte. "J’étais en train de travailler aux champs lorsque j’ai vu des collègues se faire massacrer", raconte Kifley Geberi, les yeux embrumés. "Je me suis mis à courir. Dans la précipitation, je n’ai rien emporté. Ma femme et mes enfants sont partis dans une autre direction, je n’ai aucune idée d’où ils se trouvent."

"Les cadavres n’ont même pas été enterrés"

Le conflit ne cesse de s’envenimer dans le Tigré. Depuis le 4 novembre, l’armée fédérale a pris d’assaut la région dissidente pour mater les forces du Front de Libération du Peuple du Tigré. Les combats ont déjà fait des centaines de morts et des milliers de déplacés. Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a annoncé mardi 17 novembre que l’opération militaire en cours entrerait dans sa phase "finale". L’armée fédérale a lancé le siège de la ville de Mékele, la capitale du Tigré et bastion du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Mais les dissidents tigréens ont annoncé "tenir bon" et répliquent par des tirs de roquettes sur plusieurs positions de l’armée fédérale. Le TPLF a également visé Asmara, la capitale de l’Érythrée, accusée d’intervenir dans le conflit aux côtés d’Addis Abeba.

Depuis la colline de Hamdayet, les antennes téléphoniques de Humera se dessinent au loin. Cette ville éthiopienne a été bombardée lors de la première semaine de l’offensive. Nagasi est arrivé il y a deux jours dans le camp. Ce fonctionnaire de 33 ans affirme avoir vu de ses propres yeux des tirs à l’arme lourde venir de la frontière nord avec l’Érythrée. "Abyi Ahmed et Issaias Afwerki, main dans la main ont détruit ma ville", s’emporte-t-il. "Ils ont tué beaucoup de gens avec leur artillerie. A certains endroits, les cadavres n’ont même pas été enterrés, il y avait une odeur infecte."

"Si vous étiez Tigréen, on vous égorgeait"

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Dans les camps, l’aide humanitaire a fini par arriver. De la nourriture spéciale pour les enfants, du sorgho, de l’huile, des lentilles sont distribués. © Eliott Brachet

L’écrasante majorité de ces exilés sont Tigréens, mais on retrouve aussi quelques Amharas. Tous témoignent de violents combats violents et d’affrontements entre communautés. De nombreuses personnes ont fui le village de Mai-Kadra, théâtre d’un massacre tuant plusieurs centaines de civils. "Des hommes armés de bâtons, de machettes et d’armes à feu s’entre-tuaient. Des gangs qui n’épargnaient personne. On vous demandait votre carte d’identité et si vous étiez Tigréen, on vous égorgeait", raconte Berhane Weldermichael, professeur d’anglais à Mai-Kadra. "Il faudra se venger, les milices Amhara nous ont tout pris, nos vies, nos récoltes et nos maisons", éructe-t-il.

Dans les camps, l’aide humanitaire a fini par arriver. De la nourriture spéciale pour les enfants, du sorgho, de l’huile, des lentilles sont distribués. Des tentes et des abris de fortune ont été déployés ainsi que des latrines ou des réservoirs d’eau. Mais de l’aveu des autorités locales et des organisations humanitaires elles-mêmes, l’afflux soudain de milliers de réfugiés a déjoué toutes les prévisions. Les camps se remplissent plus rapidement que prévu et les files d’attente s’allongent lors des distributions. Les autorités soudanaises ont annoncé l’ouverture de deux camps à l’est du pays supposés accueillir respectivement 26.000 et 100.000 personnes. Si les combats se poursuivent au cœur de la région voisine, les humanitaires craignent l’arrivée d’une seconde vague dans les jours qui viennent.

Crise humanitaire en Éthiopie: JT du 18/11/2020

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