Coronavirus : étouffés par les mesures, les acteurs du tourisme quittent Madagascar

En un mois, les chiffres de contaminations au coronavirus ont été multipliés par quatre à Madagascar. Le record est atteint ce 17 juillet avec 484 nouveaux cas et 10 décès en 24 heures.

Si la capitale Tananarive est devenue en quelques semaines le nouveau foyer de développement de l’épidémie, le virus se propage aussi dans les régions moins dotées pour faire face à la crise sanitaire. C’est notamment le cas dans la région Diana, première source de devises touristiques au nord du pays, dont le territoire a été totalement fermé par les autorités locales pour éviter de nouvelles contaminations. Quatre mois tout juste après la suspension des vols commerciaux internationaux et nationaux le 20 mars dernier, la Grande île et son économie sont à bout de souffle.

"En fermant l’hôtel, j’ai eu l’impression de rendre les clés de ma vie. C’est déprimant de n’être en rien responsable de la situation et de devoir en assumer seule les conséquences, sans préavis." Du haut de ses 23 ans, Noémie Richeux est encore abasourdie. Le nouvel arrêté préfectoral qui s’applique à tous les hôtels-bars-restaurants de Nosy Be depuis quelques jours est tombé comme un couperet pour cette gérante : tous les établissements de la commune doivent fermer pour une durée de 15 jours, au minimum.

L’hôtel-restaurant "Aviavy", dont elle a racheté le fonds de commerce en fin d’année dernière, est situé à même la plage, dans le quartier touristique mais calme de Madirokely. Son dynamisme et ses tentatives d’opérations commerciales pour attirer une clientèle locale, parvenaient encore à faire rentrer quelques dizaines de milliers d’ariary chaque jour (1 euro équivaut à environ 4420 ariarys). A peine de quoi payer son équipe réduite de moitié ces 4 derniers mois.

Énième signal de détresse du secteur du tourisme

Dans une lettre adressée au président de la République et au ministre en charge du Tourisme, les membres de la Confédération du tourisme de Madagascar (CTM), demandent aux autorités "l’annulation de la collecte de toutes les obligations fiscales sans pénalité pour l’exercice 2020, et cela, jusqu’à l’ouverture de l’espace aérien, la suspension de la collecte des charges sociales et patronales, la prise en charge du chômage technique pour trois mois, la prolongation de la durée du chômage technique au-delà de six mois, le gel des loyers pour trois mois". Le Président de la CTM, Patrice Raoull, estime que 40.000 salariés du secteur sont à la veille du chômage technique total.

"Après avoir procédé à la mise en chômage technique partiel, à l’épuration des congés, à la mise en demi-salaire et mi-temps des salariés, les employeurs n’ont plus aucun moyen de subvenir au paiement de leurs charges." Le gouvernement malgache a déjà reporté les échéances de paiement des impôts pour le secteur du tourisme, mais ces mesures ne suffisent plus aux entreprises qui ont déjà épuisé toutes les possibilités qu’elles avaient entre leur main.

"Des aides ? Je n’y crois plus !"

"Des aides ? Je n’y crois plus ! Il n’y aura rien !", se résigne Noémie Richeux. "Cela fait des mois que nous transpirons face aux charges, qui sont devenues beaucoup plus importantes que notre chiffre d’affaires. En premier lieu, notre loyer : nous sommes tenus de continuer à le payer alors que notre taux de fréquentation est réduit de 90%. Et maintenant, voilà que l’on nous oblige carrément à fermer !", s’indigne la jeune femme.

"Si les autorités ne nous avaient pas obligés à fermer l’hôtel, on aurait au moins pu gagner 80.000 ariary (20 euros), 200.000 ariary (50 euros) par jour, ce n’est pas grand-chose, mais c’est mieux que rien", renchérit son compagnon Zakaria Ahmed, chef cuisinier du restaurant.

"Le jour même de la fermeture ordonnée sans préavis, 4 clients sont passés pour boire un verre et manger un morceau. On a dû refuser de les recevoir pour ne pas transgresser le nouvel arrêté", poursuit-il, dépité.

Puiser dans son épargne pour payer les salariés

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Noémie Richeux, la gérante de l’Aviavy Hôtel, en énième réunion de crise, face à ses 8 salariés. Les tables et chaises du restaurant ont déjà été rangées en lieu sûr, suite à la fermeture de l’établissement. © Anna Bellissens

Le jeune couple franco-malgache vient d’achever une énième réunion de crise avec l’ensemble de son personnel. Les tables et les chaises du restaurant ont été placées en lieu sûr, jusqu’à nouvel ordre. "Je puise dans mon épargne, pour continuer à payer cette équipe réduite à 8 salariés, au moins à mi-temps", confie la gérante.

"Les lingères par exemple, je leur ai proposé de venir travailler à mon domicile en attendant que ça s’arrange. L’équipe réduite que l’on a réussi à garder pendant ses 4 mois de crise, je souhaite la retrouver à la reprise. Ce sont des gens bien, je n’ai pas envie qu’ils en arrivent à commettre des délits pour subvenir à leur besoin."

Mais l’épargne de cette Française n’est pas inépuisable. Pour continuer à payer ses charges, elle pense sérieusement à retourner travailler en Europe, le temps qu’il faudra. "Nous sommes de plus en plus nombreux, au sein du secteur de l’hôtellerie-restauration, à nous inscrire sur les listes de l’ambassade de France en tant que candidats pour les vols spéciaux de retour."

"Les premiers mois (après l’arrêt des vols commerciaux ndlr), ils étaient surtout demandés par les touristes restés bloqués. Aujourd’hui, ce sont les professionnels résidents qui font le choix de laisser derrière eux leur entreprise, et leur vie, pour tenter de gagner de quoi maintenir leur activité à Madagascar jusqu’à ce que les touristes reviennent. En prenant le risque que cela dure des mois", soupire-t-elle.

Son compagnon ne sera pas du voyage. Le service consulaire de délivrance des visas pour la France est de nouveau fermé en raison de la propagation du virus, pour une durée indéterminée.

7000 ressortissants sur les vols spéciaux ces 4 derniers mois

Face à la flambée des cas de contamination, l’ambassadeur de France à Madagascar appelle ses compatriotes à la prudence. "Plusieurs compatriotes sont désormais atteints par le virus à Madagascar."

Les mesures de reconfinement et les difficultés économiques qu’elles engendrent, allongent la liste des candidats au départ. "Nous poursuivons, en lien avec les compagnies aériennes et les autorités malgaches, l’organisation de vols spéciaux qui ont permis, depuis la fermeture de l’espace aérien en mars, à plus de 7000 ressortissants, surtout Français et européens, de rentrer en France, en dépit des difficultés réglementaires ou opérationnelles que cela représente", précise l’ambassadeur.

"Il convient à ce propos de rappeler que la France est 'nation pilote' pour l’Union européenne à Madagascar et que ce rôle lui confère une responsabilité particulière à l’égard des ressortissants européens sans solution de retour dans le contexte actuel", précise-t-il.

Ces vols spéciaux comptent également des Malgaches à leur bord. Le prochain, programmé le 26 juillet, affiche complet. Le dernier à avoir décollé ce dimanche de Tananarive, a emmené 406 passagers et 3 bébés vers Paris. 142 Malgaches ont pu embarquer.

Parcours du combattant

"Nous sommes plus de 200 candidats au départ pour la France, rien qu’à Nosy Be, explique Noémie Richeux. Je suis loin d’être la première sur la liste. Le prochain départ est complet, mais on m’a proposé une place dans un avion qui décollerait le 29 juillet de la capitale Tananarive. Je dois la payer d’ici demain si je veux la réserver."

"Mais, actuellement, les déplacements de la province vers la capitale sont impossibles, je n’ai aucune solution pour rejoindre l’aéroport d’Ivato. Et cet aller simple pour Paris s’élève à 1237 euros ! Je n’ai jamais autant investi dans un billet d’avion, encore moins pour un aller simple… En juin, le vol Air France que nos clients ont pris était à 780 euros. C’est une véritable loterie !"

Un parcours du combattant surtout, une course aux informations, où il faut faire ses valises au pied levé dès qu’une occasion se présente. Car elle peut ne pas se présenter deux fois. Ceux qui n’ont pas les moyens de partir regardent les avions décoller. Et leurs espoirs d’un retour à la normale s’éloigner.

"Je comprends ceux qui souhaitent partir, parce qu’il n’y a plus de possibilité ici, et les étrangers comme Noémie, peuvent se sentir en danger. Il n’y a plus de vol, et ils se rendent compte que c’est la zone rouge", résume Zakaria Ahmed avec réalisme. "Quand tu n’as plus de travail, plus rien à manger, tu dois forcément trouver des solutions. Sur le plan sécuritaire, ça peut devenir compliqué pour ceux qui restent."

Manger, une priorité

"Je n’ai presque plus rien. Ce matin, je vais aller acheter 20 pots de riz. Ma famille peut tenir quatre jours avec ce stock. Après on verra." Nestor Ben’ilemy est célèbre sur l’île de Nosy Komba. Ce guide touristique propose des circuits sur son île natale, à une trentaine de minutes de navigation de Nosy Be. Ils possèdent également quelques bungalows qui peuvent convenir à une clientèle locale et aux touristes en quête d’immersion dans le monde rural.

Sur Nosy Komba, les habitants cultivent une terre volcanique très riche, mais certains se sont aussi endettés avec la campagne de vanille qui n’a pas été à la hauteur de leurs espérances.

"J’ai dû faire crédit pour pouvoir payer le gardiennage dans mes champs de vanille. Et cette année, la rémunération du kilo de vanille verte n’a pas été suffisante pour compenser. J’espère que l’année prochaine, on en aura terminé avec ce coronavirus et que nous pourrons stabiliser notre situation. C’est très difficile en ce moment pour nous, mais c’est la vie, on n’a pas le choix."

Rémunéré habituellement une vingtaine d’euros pour une journée de guidage, Nestor Ben’ilemy n’a plus vu de touristes depuis la suspension des vols commerciaux au mois de mars. Son fatalisme est celui de ceux qui n’ont pas le choix. Rester et affronter le quotidien sans revenu, jusqu’à une date de retour à la normale, encore inconnue.

Madagascar: vues de la capitale Tananarive, à nouveau en confinement, ce 06 juillet:

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