Congo 1960 – 2020, épisode 4 : il y a 60 ans, six mois pour une indépendance bâclée – retour sur la décolonisation, de 1945 à 1960

De la « colonie modèle » au Congo indépendant

Mars 1960, le Congo, encore Congo belge, est en route vers son indépendance, décidée pour le 30 juin. C’est une course contre la montre ; il faut organiser les premières élections générales pour le mois de mai, mettre en place le Parlement, négocier la formation du gouvernement et désigner un chef de l’Etat.

Pour comprendre, revenons quinze ans en arrière et parcourons cette période.

1945 : le Congo belge sort de la Seconde Guerre mondiale épuisé, mais avec l’atout d’un formidable potentiel économique. Il s’engage alors dans un développement économique et social sans précédent, mais s’embourbe dans un quasi-immobilisme sur les relations interraciales et les réformes sociales et politiques.

1955-1958 : le temps des revendications. Entre les Congolais et les Belges, très vite, les trajectoires politiques divergent. La Belgique reste aveugle et sourde.

1959 – 1960 : le temps des ruptures. Léopoldville, Kinshasa aujourd’hui, se soulève. Le mythe de la " colonie modèle " vole en éclats.

Le 28 mai 1940, après la capitulation de l’armée belge, le gouverneur général, Pierre Ryckmans, engage fermement le Congo dans la guerre au côté des Alliés.

La contribution du Congo belge sera décisive. Elle se réalise avant tout par l" effort de guerre ", comme on l’appelle, un effort économique sans précédent : caoutchouc, cuivre, cobalt, étain, or et diamant, et l’uranium du Katanga, pour les deux bombes atomiques lancées sur le Japon en août 1945.

Le temps de travail est, pour tous, de 50 heures par semaine. Il y aura des morts à la tâche, des grèves et des émeutes durement réprimées, et une mutinerie d’une partie de l’armée, en 1944.

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Des Congolais écoutent Radio Congo belge par hauts-parleurs, dans la cité noire. © HP. Philips, s.d;, MRAC

Les soldats congolais : « Nous sommes partis en libérateurs, nous revenons colonisés »

A partir de 1941, le Congo s’engage militairement : la campagne d’Abyssinie, l’actuelle Ethiopie, pour vaincre l’armée italienne, l’opération navale vers Madagascar et la Somalie, et la campagne du Proche-Orient, avec la traversée du Sahara depuis le Nigéria jusqu’en Egypte en soutien aux Britanniques, puis en Palestine et en Syrie, pour s’entraîner au débarquement. Enfin, une antenne médicale militaire part en Birmanie aux côtés des Britanniques.

" Le drapeau de la Belgique flottait au Congo ", raconte un ancien combattant congolais : " On se battait pour la Belgique, sans pour autant connaître la cause de cette guerre ".

Au Congo belge, la Deuxième Guerre mondiale est vécue comme un choc. La puissance coloniale n’est pas invincible. " Les Belges vont partir ", disent beaucoup de Congolais. Les soldats de la Force publique, mi-armée, mi-gendarmerie coloniale, découvrent les violences entre colonisateurs. Le prestige du Blanc est ébranlé.

Les soldats découvrent chez les Britanniques et les Français des officiers ou des juges militaires africains, ce qui est impensable au Congo belge. Ils fréquentent des femmes nord-africaines et européennes. Ils combattent sous l’insigne ‘Belgium’. Certains savent qu’ils combattent au nom de " la liberté des peuples ", et du " droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ", comme le dit la Charte atlantique de 1941.

" Nous sommes partis en libérateurs, nous revenons colonisés ", constatent-ils, amers, lorsqu’au retour au pays, on les chasse des magasins ou des bars. Pour eux, rien n’a changé. Une première prise de conscience nationaliste émerge.

La décolonisation est en marche, la Belgique croit que « son » Congo est éternel

Un ordre nouveau s’impose à l’échelle mondiale. Les Etats-Unis, l’Union soviétique et la Chine, désormais dominants, sont anticolonialistes, et les puissances coloniales sont en déclin. Le mouvement de décolonisation commence en Asie : les Philippines, les Indes, l’Indonésie, l’Indochine et se poursuit au Proche-Orient et en Afrique du Nord.

En Afrique subsaharienne, l’évolution est bien plus lente. Après le Soudan, le Ghana bénéficie d’un régime de large autonomie, puis de l’indépendance. Le reste de l’Afrique noire ne sera concerné qu’à partir de 1960.

Le mouvement est lancé… La Belgique, pourtant, ne se préoccupe guère du Congo. Après la guerre, de 1945 à 1958, la reconstruction, la question royale et la guerre scolaire sont les priorités dans la métropole. Il n’y a aucun débat politique sur la colonie ou sur la décolonisation.

Au Congo, des Belges demandent des réformes politiques

Au Congo belge, en revanche, certaines prises de position vont dans le sens d’une évolution politique. Le gouverneur général Ryckmans déclare à son départ en 1946 : " Les jours du colonialisme sont révolus ; l’œuvre coloniale va connaître ses beaux jours ", une œuvre qui doit bénéficier " avant tout aux Congolais ", comme le veut la charte de l’ONU, et dans le " désintéressement " de la part de la métropole. Ses successeurs engagent un plan décennal de développement des infrastructures et de réalisations sociales au profit des Congolais : cités noires, hôpitaux, écoles… Ils prônent aussi des réformes pour associer les Congolais à la décision publique et modifier les relations entre Blancs et Noirs ; elles seront bloquées à Bruxelles, malgré l’avertissement du gouverneur Eugène Jungers : " La main tendue trop tard risque d’être refusée ".

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Un atelier à Coquilhatville © C. Lamote, Inforcongo

L’Eglise prend ses distances avec le colonisateur

Dans le monde colonial, quelques personnalités perçoivent l’évolution des attentes des Congolais et prônent des réformes. Elles ne seront pas entendues. L’Eglise catholique, par exemple, compte des missionnaires rétrogrades, mais aussi des religieux proches des Congolais et contribuant à leur émancipation. Un missionnaire belge publie en 1955 " Le Congo déraille ".

L’Eglise engage très tôt une africanisation des prêtres et évêques. Les évêques du Congo, avec le premier évêque africain, déclarent dès 1956 que " tous les habitants d’un pays ont le droit de prendre part à la conduite des affaires publiques ". L’enjeu, pour l’Eglise, est de ne pas devenir uniquement " européenne " après les indépendances : l’Eglise prend donc officiellement ses distances avec la puissance coloniale.

Le Congo belge, « colonie modèle » et « empire du silence »

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Les Congolais partent au travail à Léopoldville © C. Lamote, Inforcongo

Le Congo devient la " colonie modèle ", où tout est fait pour le bien des Congolais et le confort des Européens des villes coloniales. C’est aussi l" empire du silence ", où aucune voix discordante ne se fait entendre. L’expression politique est verrouillée et les contacts avec l’extérieur strictement contrôlés, avec l’obsession du risque d’une contamination par le " communisme ".

Les déplacements des Congolais dans leur propre pays, pour éviter l’exode rural, sont soumis à autorisation. Les règles de chasse, de pêche et de cultures obligatoires dans les zones rurales, pour éviter les famines et nourrir les villes, sont perçues par les Congolais comme vexatoires. Les Congolais sont bien conscients de l’exploitation des ressources en faveur de la métropole, comme nous le disait en 2000 le maçon Damas Tshiautwa :

Notre terre est à nous. Ici, nos mines, notre diamant, notre or, c’est à nous, mais c’est vous qui en avez bénéficié.

Les villes coloniales : ville blanche, cité noire

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Ville blanche © C. Lamote, Congopresse
Ville blanche © C. Lamote, Congopresse
Ville blanche © C. Lamote, Congopresse

Le développement à l’européenne entraîne l’extension des villes coloniales, pour éviter l’exode rural et les clandestins. Les Congolais qui vivent en ville sont regroupés dans des quartiers " extra-coutumiers " ou de " main-d’œuvre indigène ". Ils sont travailleurs, ouvriers dans les industries, ou employés comme " clerks " et attachés à des tâches d’administration, de secrétariat ou de comptabilité dans les entreprises ou pour l’Etat. Certains deviennent " assistants médicaux " ou enseignants, avec le titre de " moniteur ". D’autres fondent des ateliers ou des commerces et forment un embryon de classe moyenne. En 1956, 20% des Congolais vivent dans les villes et 40% de la population active masculine est salariée. C’est un record en Afrique.

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Cité noire, fontaines publiques © Tous droits réservés

L’espace colonial est strictement codifié pour que Congolais et Européens vivent séparés. Les villes sont divisées en trois zones : l’espace industriel, où les hommes, Blancs et Noirs se retrouvent la journée. La ville blanche comprend l’administration, les commerces, les lieux de détentes et les maisons pour les Européens. La cité noire, où vivent les Congolais, est appelée par eux " le belge ". C’est une zone en quadrillage, avec souci de l’hygiène et des bornes-fontaines tous les 100 mètres.

Entre la ville blanche et la cité noire se déploie un " no man’s land " ou une " zone verte " qui accueille à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa, le camp de la police, le golf, le cimetière des Européens, et les points de rencontre : le marché central, le zoo, le jardin botanique et le home des métis. Peu d’Européens viennent dans la cité noire. Certains Européens vivent avec des Congolaises, ils sont ignorés par les autres Blancs, et on traite leur compagne de " ménagère ", et, tabou absolu, aucune femme blanche ne vit avec un Noir.

Ecouter Mémoires Noires d’une indépendance : 1958, Léopoldville, au Congo belge : ville blanche, cité noire

Les « évolués », une première élite… Méprisée

Les Congolais installés dans les villes constituent une première élite, une nouvelle classe sociale plongée en milieu urbain et déracinée des campagnes d’origine. Les Belges les appellent les " évolués ". Beaucoup lisent et écrivent, ils écoutent la radio et lisent les journaux. Ils ont d’autres occupations, d’autres loisirs et d’autres aspirations que les Congolais des zones rurales. Ils sont attirés par la modernité et achètent vélos, radios ou machines à coudre… Comme l’a écrit un poète congolais, " le Congolais de Léopoldville dort sur la même natte qu’au village, mais il y fait bien d’autres rêves ".

Ces " évolués " adoptent en partie le mode de vie européen, mais ils vivent mal le manque de considération et de respect de très nombreux Blancs, qui s’adressent à eux comme à des inférieurs ou passent en priorité dans les files. Cela va parfois jusqu’au mépris, et même à jusqu’à l’injure. Paul Lomami Tshibamba écrira dès 1946 dans " La voix du Congolais " un article qui décrit leur amertume, et même leur désarroi : " Que serons-nous dans le monde de demain ? ".

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La famille d’un évolué © Collection Baudouin Bikoko, espace L'art de vivre, Kinshasa
La famille d’un évolué © Collection Baudouin Bikoko, espace L'art de vivre, Kinshasa

Le « colour bar », un apartheid de fait, non légal

Les travailleurs et les employés congolais terminent leur travail à 17 heures et doivent avoir quitté la ville blanche à 18 heures. Seuls les " boys ", les domestiques, restent dans la maisonnette qui leur est attribuée dans la parcelle de la villa du Blanc, et disposent d’une carte spéciale. Dans la cité noire, le couvre-feu est sonné à 21 heures, avec extinction des lumières et interdiction de sortie. Le vin et l’alcool y sont interdits. Le pouvoir colonial voulait de cette manière préserver le milieu " naturel " des Noirs, la vie " comme au village ". Une illusion, puisque que les Congolais des villes y vivent bien différemment.

Dans la ville blanche, les Noirs ne peuvent pas entrer dans les cinémas, bars, restaurants et magasins. Les Congolais y sont servis par un guichet spécial. Joseph Mabolia raconte comment Lili, sa petite fille, est chassée d’une balançoire par une Blanche près du restaurant du zoo. Il s’agit d’un système de " colour bar ", la " barrière de couleur ", comme dans certaines régions des Etats-Unis à la même époque, ou d’" apartheid " de fait, comme en Afrique du sud, mais non légalisé au Congo. Dans les zones rurales, les espaces sont organisés de la même manière, même si dans ce cas les contacts entre les Africains et les Européens, très peu nombreux, sont souvent plus fréquents.

Brazzaville, de l’autre côté du fleuve : « Un autre monde est possible »

Les Congolais de Léopoldville traversent le fleuve pour aller à Brazzaville. Ils y découvrent une autre colonie, où les contacts avec les Européens et les Européennes sont tout différents. On peut y boire du vin. Patrice Lumumba, en 1947, s’assied à Brazzaville dans un bar et demande de l’eau. Il est servi par une Blanche, et, très impressionné, ne parvient pas à terminer son verre et quitte les lieux. De cette expérience, il conclura : " Un autre monde est possible ".

Une nouvelle génération de coloniaux arrive au Congo après la longue césure de la guerre. Certains jeunes fonctionnaires et des religieux sont soucieux d’émancipation et de développement, certains Européens ont des relations respectueuses et parfois même amicales avec les Congolais. Mais la plupart des agents de l’Etat, des employés des sociétés et des indépendants sont plus intéressés par le confort et l’argent que par les contacts avec les Africains. Les Congolais de l’époque le regrettent…

Privilèges : « Le dernier des Blancs est toujours au-dessus du premier des Congolais »

Le statut social des Européens et des Congolais est fondamentalement différent. " Le plus haut des Congolais était toujours en dessous du plus petit des Blancs ", comme plusieurs nous l’ont dit. C’est vrai à l’armée et à l’administration, les enseignants congolais sont seulement des " moniteurs ", et les médecins, tous Européens, travaillent avec des " assistants médicaux " congolais très bien formés, qui opèrent parfois seuls aux côtés d’un médecin européen. Les salaires divergent donc, parfois d’un à dix.

Armando Brazos est secrétaire de direction dans une fabrique, il assure la paie du personnel et s’aperçoit que la femme européenne qui travaille à ses côtés est payée 25.000 francs congolais, et lui 6000 francs. Il démissionne en protestant : " A travail égal, salaire égal ! ". Son patron lui répond : " Vous avez déjà des idées d’indépendance ". La séparation raciale s’accompagne souvent de paternalisme : " Le Belge ne nous a pas ouverts au monde. On nous prenait pour des enfants ". Ces inégalités et ces injustices exaspèrent et blessent les Congolais.

Les « immatriculés » : l’échec de l’assimilation

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L'intérieur d'un immatriculé congolais, © J. Makula, Congopresse

Parmi les Congolais " évolués ", certains sont tentés de s’assimiler à l’Européen. " Ils singent les Blancs " de manière parfois ridicule, diront les Congolais qui s’y opposent, en les traitant de " Mundele ndombe, Blanc à peau noire ", car ils veulent échapper à leur culture africaine. Ils peuvent demander le statut d" immatriculé ", et doivent prouver après des inspections à domicile qu’ils vivent bien à l’européenne.

Ce statut leur accorde quelques avantages, comme boire du vin, fréquenter l’hôpital pour Européens et envoyer leurs enfants à l’école des Blancs. Mais la plupart des Européens leur témoignent le même mépris qu’aux autres Congolais, qui, eux, les considèrent comme des " collabos ". Ils seront finalement peu nombreux, et ce statut tombe en désuétude après le soulèvement de Léopoldville, en 1959.

Eviter l’agitation : « Pas d’élites, pas d’ennuis »

" Pas d’élites, pas d’ennuis " n’est pas une politique officielle, mais une formule utilisée par beaucoup de coloniaux belges. L’idée est d’éviter les contestations et d’empêcher toute agitation ou revendication.

La Belgique ne commence une véritable scolarisation qu’en 1948, alors que la France formait des universitaires africains dès 1930. Au Congo, c’est une politique de masse, degré par degré, avec le principe officiel d" évoluer par le bas ". Elle commence par la première année primaire, pour monter une année après l’autre, mais elle se veut d’une qualité comparable à celle de l’Europe. Cette politique coûte cher et est l’une des causes principales du déficit public de la colonie à partir de 1958.

Cette politique aboutira, mais trop tard, car dépassée par les événements. A l’indépendance, ce pays immense ne compte que 20 à 30 diplômés de l’enseignement supérieur et universitaire, aucun médecin et aucun juriste. Mais cinq ans plus tard, le Congo a l’un des taux de scolarisation les plus élevés de l’Afrique subsaharienne.

Thomas Kanza à Louvain : le premier universitaire congolais

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Thomas Kanza © Tous droits réservés

Il faut attendre 1952 pour qu’un Congolais laïque entre à l’université, certains prêtres l’ayant précédé. Thomas Kanza entre à l’université, à Louvain, contre l’avis de l’autorité coloniale. Il en sort en 1956 après y avoir lié de nombreuses amitiés. Il prononce à son retour une conférence " Le Congo, pays de deux évolués ", où il demande aux Belges d’évoluer dans leur comportement, eux aussi !

Son retour pose un problème : il ne peut pas entrer dans un restaurant, alors qu’il le faisait en Belgique. Il refuse la proposition de devenir " immatriculé ". Thomas Kanza fera partie du premier gouvernement du Congo indépendant. Plusieurs étudiants congolais le suivront aux universités de Louvain et de Bruxelles, ou à l’Ecole sociale.

1954, l’université, enfin, et la « guerre scolaire » au Congo belge

L’université de Lovanium, aujourd’hui Université de Kinshasa (Unikin), organise sa première année d’enseignement en 1954 et les premiers cours universitaires en 1956. Les premiers diplômés en sortiront en 1960, l’année de l’indépendance.

En Belgique, la " guerre scolaire " s’ouvre en 1954 : le gouvernement libéral-socialiste engage le développement massif de l’enseignement de l’Etat, neutre, contre l’opposition du pilier chrétien. Cette guerre scolaire se dédouble en Afrique. La création de l’enseignement de l’Etat avait commencé au Congo après la guerre. Elle prend une grande ampleur, dès 1954, sous l’impulsion du ministre libéral des Colonies. Plusieurs athénées sont ouverts et l’université d’Etat est fondée à Elisabethville en 1955, le tout avec la vive opposition de l’Eglise catholique.

Du coup, le " consensus colonial ", l’alliance et le partage des rôles entre l’Etat, le capital (le monde économique) et les Eglises (qui prennent en charge l’enseignement et la santé), est rompu. Pour la première fois, en Belgique, la colonie devient un enjeu politique. Au Congo belge, le système colonial se divise et perd son apparence d’homogénéité. Beaucoup de Congolais le perçoivent bien…

1955, Le voyage du roi Baudouin au Congo : promesses de réformes, espoirs déçus

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1955 – Le roi Baudouin et une petite fille congolaise © C. Lamote, Inforcongo

Ecouter Journal d’une indépendance – 1955 : Baudouin, roi des Congolais

Baudouin Ier fait un long voyage au Congo en 1955. Il a 25 ans, il est roi des Congolais, et il est accueilli avec enthousiasme par d’immenses succès de foule. Damas Tshiautwa raconte comment le Roi surprend : " J’étais à Bukavu quand le roi est venu demander d’arrêter de traiter un Noir de ‘macaque’". Baudouin Ier plaide en effet pour un rapprochement entre Blancs et Noirs, et pour des relations respectueuses entre eux. Il embrasse une petite fille congolaise, entre dans les maisons des Congolais, et dit quelques mots en swahili ou en lingala : des gestes tout à fait inhabituels pour l’immense majorité des Européens.

Le roi s’informe : à Stanleyville, aujourd’hui Kisangani, il rencontre longuement un missionnaire qui lui explique que quasi tous les Congolais sont opposés au système colonial. Il rencontre Patrice Lumumba, qui est à l’époque un " évolué ", et qui demande l’égalité des droits pour cette catégorie.

Des Belges plaident dans la foulée pour une " communauté belgo-congolaise ", un Congo où vivraient ensemble des Belges et les Congolais. Quelques timides initiatives se font jour : des groupes " mixtes " de foyers chrétiens, de femmes, de scouts. Ceci est très limité, et les relations interraciales restent presque inchangées, ce qui provoque de grandes frustrations chez les Congolais. Une déception qui va mener très vite à une conscientisation, puis aux revendications sociales et politiques.

Le pavé dans la mare, fin 1955 : un « plan de trente ans pour l’émancipation du Congo »

C’est un véritable coup de tonnerre : un professeur de l’Université coloniale d’Anvers, Jef Van Bilsen, publie en 1955 son " Plan de trente ans pour l’émancipation politique de l’Afrique belge ", avec des formules de coopération et d’intégration avec l’Europe, et une confédération avec la Belgique. Van Bilsen, lors de ses voyages, constate

Les indigènes préoccupés par le problème de leur émancipation, de la discrimination, de la ségrégation, de l’avenir de leur pays.

Le texte est prudent ; le plan est pourtant rejeté aussitôt avec fracas en Belgique comme au Congo. Van Bilsen est traité de " bradeur d’empire ". Mais le débat est, cette fois, ouvert publiquement.

1956, le temps des revendications : le Manifeste de « Conscience africaine »

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1956 – Manifeste de Conscience Africaine © HO.1957.9.1, MRAC

Un groupe d’intellectuels congolais publie à l’été 1956, à Léopoldville, le premier manifeste politique, le " Manifeste de Conscience africaine ". Ce texte reste mesuré, mais il est très clair sur le fond : " La couleur de la peau ne confère aucun privilège. Nous rejetons avec véhémence le principe : égaux, mais séparés ". Il demande l" émancipation totale, politique, économique et sociale ", et " la participation des Congolais à la décision politique ". Il pose ouvertement la question : " Pourquoi certains Belges posent-ils le dilemme : ou bien dominer ou bien tout abandonner ? Ceux-là, qu’ils fassent leurs valises sans plus attendre ". Le manifeste appelle " beaucoup d’Européens à modifier leur attitude " et à abandonner " mépris, ségrégation raciale, vexations, condescendance " et paternalisme. Le manifeste rejette toute idée d’assimilation : " Nous voulons être des Congolais civilisés, et non des ‘Européens à peau noire’".

Ecouter le 30 juin 1956 : Le manifeste de Conscience africaine

« La présence belge est temporaire »

Quelques semaines plus tard, l’Alliance des Bakongos (Abako), au départ une association culturelle et devenu désormais un parti politique non autorisé, critique l’approche politique de Conscience africaine. L’Abako déclare que " la présence blanche ne peut être que temporaire " et exige " l’émancipation aujourd’hui même, les droits politiques et toutes les libertés ". Et son manifeste cite l’ancien gouverneur général Ryckmans, qui écrivait de manière prémonitoire en 1948 : " Des émancipations tardives, l’histoire n’en a jamais connu parce que quand l’heure est venue, les peuples n’attendent pas. Si l’on tarde ce n’est plus l’émancipation qui termine la crise : c’est la haine, la révolte, la rupture ".

Le mouvement est lancé, et dès lors deux trajectoires politiques prennent une dynamique opposée pour s’écarter rapidement l’une de l’autre : l’immobilisme et l’aveuglement du monde colonial et de la Belgique, avec en face la montée en puissance des revendications des Congolais, leur propagation rapide dans toutes les régions du pays, d’abord dans les milieux urbains, ensuite dans les vastes zones rurales.

1957 : Elections, syndicats, journaux et radios : « S’affranchir de la tutelle des Blancs »

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1957 – Premières élections communales © C. Lamote, Inforcongo

A partir de 1957, la vie politique et sociale au Congo prend un tournant important. De premières élections, envisagées dès 1948, sont enfin organisées dans les grandes villes, avec l’élection de conseils et de bourgmestres congolais, coiffés toutefois par un " premier bourgmestre " belge. Pour la première fois, des Congolais exercent des responsabilités publiques, et les élus congolais font preuve de grande maturité politique.

La population adhère aux revendications sociales et politiques, comme le dit Alfred Yongolo " Tout le monde voulait s’affranchir de la tutelle des Blancs. Tous, même les travailleurs et ceux qui n’ont pas suivi l’école ".

Les employés congolais des grandes villes lisent les journaux et écoutent la radio. Comme le raconte par exemple l’historien Jean-Marie Mutamba, après la nationalisation du canal de Suez par l’Egypte et l’intervention militaire franco-britannique : " J’avais 11 ans. Mon père était assistant médical, il suivait la crise de Suez. J’écoutais la radio égyptienne, et je lui racontais. Les Congolais s’intéressaient à la politique. Les idées circulaient. ".

Des journalistes congolais travaillent dans les rédactions des journaux de la colonie avec leurs collègues européens, à égalité, comme Mwissa Camus. Les frères Kanza créent le journal " Congo ", avec une vision nationale et africaine, " un journalisme de combat, et nous pouvions nous exprimer librement ".

Les syndicalistes belges soutiennent la création de syndicats pour Congolais, et commencent à former une première génération de leaders syndicaux congolais, comme André Boboliko, qui sort de l’Ecole sociale, à Bruxelles, en 1957. Des militants européens s’installent dans la cité noire. La liberté syndicale est acquise cette année-là.

Ecouter 1957 : élections, partis, syndicats, médias

Un millier de Congolais à l’Expo 58 : « Les Belges de Belgique travaillaient dur »

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1958 – Expo 58 : le village congolais sera fermé après les manifestations et la grève des Congolais © R. Stalin, Inforcongo

L’Expo 58 s’ouvre à Bruxelles en avril. Un événement majeur conçu pour valoriser l’image de la Belgique. C’est aussi la vitrine de la colonie modèle, avec deux pavillons, celui de l’Etat colonial et celui des missions.

Un millier de Congolais découvrent ainsi la métropole, alors qu’ils ne peuvent circuler librement au Congo. C’est l’occasion de découvrir leur pays par les rencontres entre eux, venus de toutes les régions du Congo et du Rwanda-Burundi. Et l’occasion de rencontres amicales avec les " Belges de Belgique " " chaleureux, plus ouverts et plus accueillants que ceux du Congo ".

Joseph Mabolia est du voyage. Il raconte son premier étonnement : " Des Belges travaillaient dur, ils étaient maçons, ils balayaient les rues, ils nettoyaient les toilettes ". Le Blanc n’est pas toujours un " patron " ou un " chef ". Les Congolais sont logés dans un centre d’accueil à côté du Musée de l’Afrique centrale, à Tervuren. Ils parlent avec les femmes qui leur servent les repas, font les chambres et les appellent ‘Monsieur’: " Elles étaient comme nos sœurs " et ils découvrent qu’il y a des pauvres en Belgique, comme cette " vieille femme qui ramasse du bois dans la forêt ". Un administrateur belge doit vérifier le respect du retour à 21 heures, comme à Léopoldville. Il devra y renoncer très vite.

Le village congolais, le « zoo humain », sera fermé : « Nous nous sommes rebellés »

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1958 – Expo 58, les Congolais au centre d’accueil de Tervuren © R. Stalin, Inforcongo

Le pavillon de l’Etat organise un " zoo humain ", un village congolais avec un couple venu de la forêt et leur enfant et qui mime ses occupations habituelles. Les visiteurs ont parfois des comportements dégradants, comme de jeter des bananes ou de voir si l’enfant a une queue. Les Congolais voient les grandes manifestations de la fin de la guerre scolaire ; ils manifestent eux aussi et déploient des pancartes : " Nous nous sommes rebellés, nous avons refusé de travailler ". Soutenus par les quelques étudiants congolais et par le pavillon des Missions, ils obtiennent la fermeture du village congolais.

Les Congolais découvrent à Bruxelles les milieux progressistes et anticoloniaux, comme le mouvement " Présence africaine ". Ils échangent et discutent entre eux. Dans un grand bouillonnement intellectuel, ils parlent pour leur pays d’un régime d’autonomie et envisagent la création d’un parti politique national.

L’Expo 58 est donc un moment clé dans la maturation politique du pays. En octobre, le Mouvement national congolais (MNC), premier parti à vocation nationale, est créé autour de plusieurs leaders, dont Patrice Lumumba.

Ecouter Mémoires noires d’une indépendance n°2 : 1959, le soulèvement de Léopoldville et l’Expo 58

De Gaulle à Brazzaville : « Qui veut l’indépendance peut la prendre aussitôt »

Le 24 août 1958, le général De Gaulle est à Brazzaville, la capitale du Congo français, sur l’autre rive du fleuve, accessible par les " vedettes " en vingt minutes de traversée. De Gaulle vient proposer aux colonies d’Afrique subsaharienne un choix simple : l’indépendance ou un régime d’association dans une " Communauté franco-africaine ", une " Union française " comparable au Commonwealth. De Gaulle lance alors à la foule au stade la phrase célèbre " L’indépendance, quiconque la veut peut la prendre aussitôt ".

A Léopoldville, on écoute la radio du Congo-Brazzaville, et tout le monde a entendu le mot : " indépendance ".

En Belgique, quasi-personne ne perçoit la montée des revendications. En juillet 1958, le ministre des Colonies souligne qu’il n’y a " rien, aucun projet, si menu soit-il " sur l’avenir de Congo… Le ministre met alors sur pied un " groupe de travail " pour rédiger un projet de réformes politiques. Ce groupe terminera ses travaux fin 1958, juste avant le soulèvement de Léopoldville, mais il ne compte aucun Congolais : " Veut-on faire le Congo sans les Congolais ? " dénonce le journal " Congo ". Et l’Abako rejette la formule : c’est " Tout pour les Noirs, sans les Noirs, loin des Noirs ".

A la Conférence d’Accra, un engagement : « Toute l’Afrique, indépendante en 1960 »

Trois leaders congolais participent à la conférence panafricaine d’Accra, au Ghana, en décembre 1958, dont Patrice Lumumba. Le pouvoir colonial s’inquiète et interdit à Joseph Kasa-Vubu, président de l’Abako et bourgmestre, de s’y rendre.

Le Ghana a obtenu l’indépendance totale de son pays en mars 1957, après six ans de large autonomie. Le président ghanéen Nkrumah veut soutenir les autres pays africains dans leurs revendications politiques. Les résolutions de la Conférence ne sont que des vœux et des projets, mais la ligne est claire : tous les pays africains doivent accéder à leur indépendance dès 1960.

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Patrice Lumumba © Tous droits réservés

Le meeting de Patrice Lumumba à Léopoldville : « L’indépendance en 1960, un droit, pas un cadeau »

Le 28 décembre, Patrice Lumumba tient le premier meeting politique du Congo, en présence de 8000 à 10.000 Congolais, curieux de savoir " ce qu’on a décidé à Accra ". Lumumba y consacre son importante évolution politique : " La conférence demande l’indépendance immédiate de toute l’Afrique et qu’aucun pays en Afrique ne peut rester sous domination étrangère au-delà de 1960. Le rêve de toute l’Afrique, y compris du Congo, est de devenir un continent libre, indépendant ". Patrice Lumumba reconnaît le progrès économique et social mais constate : " Là où le bât blesse, c’est que le gouvernement belge a négligé l’émancipation politique des Congolais ". Le MNC, lui veut " la libération du peuple congolais du régime colonialiste et son accession à l’indépendance ", qui n’est pas " pas un cadeau, mais un droit ".

Le texte de ce discours est publié intégralement dans un journal congolais le 3 janvier 1959. Le mécontentement est généralisé et la crise économique est là : il y a des dizaines de milliers de Congolais sans emploi. Tout est prêt pour une explosion…

Le 4 janvier, Léopoldville se soulève : « Tout ce qui est Blanc, il faut attaquer ! »

Lire aussi : le 4 janvier 1959, au Congo belge, le soulèvement de Léopoldville

Une semaine plus tard, les leaders de l’Abako veulent tenir leur meeting après la conférence d’Accra. Le pouvoir colonial redoute l’agitation. Le meeting est interdit, mais trop tard. La foule est là, et des incidents éclatent à la sortie du stade tout proche. La ville s’embrase, c’est le pillage des magasins, des écoles, des églises et des équipements publics, ensuite l’émeute aux cris d’" Indépendance ! Dipanda ! ". La foule part attaquer la ville blanche. Les émeutiers sont arrêtés par la police, puis par la Force publique, enfin par l’armée belge. Le soulèvement de Léopoldville fera entre 200 et 500 morts. Il dure plusieurs jours et s’étend à d’autres villes du Congo.

C’est le choc : le mythe de la colonie modèle a vécu. Les Belges du Congo et de Belgique sont frappés d’incompréhension. Le monde colonial prend peur et s’inquiète de son avenir. Les Congolais basculent dans des revendications intransigeantes et se méfient des hésitations du pouvoir colonial et de Bruxelles.

C’est le temps des ruptures…

 

A suivre

Episode 5 : le 26 avril 1960 – La Table ronde économique : l’économie du Congo privatisée, au profit des intérêts belges

Poursuivre en lisant :

Episode 1 : le 20 janvier 1960 – Il y a 60 ans, la Table ronde, le Front commun des Congolais

Episode 2 : le 27 janvier 1960 – Les Congolais annoncent : l’indépendance, ce sera le 30 juin

Episode 3 : le 20 février 1960 – La fin de la Table ronde, le " pari congolais " des Belges, un pari qui sera perdu

Pour aller plus loin

- Du Congo belge au Congo indépendant 1940 – 1960, JM. Mutamba, Institut de formation et d’études politiques, Kinshasa, 1998

- La crise congolaise, J. Vanderlinden, Complexe, 1985

- Congo 1959 J. Gérard-Libois, Les dossiers du CRISP, 1961

- La décolonisation, P. De Vos, ABC, Grands dossiers de la RTBF, 1975

- Il y a cinquante ans, la Table ronde belgo-congolaise, G-H. Dumont, Cahiers du CRISP, 2010

- Belgique – Congo 1960, J. Gérard-Libois et J. Heinen, Pol-His, 1989

- Mémoires noires, les Congolais racontent le Congo belge, 1940-1960, F. Ryckmans, Racine RTBF, 2010, ainsi que Mémoires noires d’une indépendance et Journal d’une indépendance, émissions radio RTBF de 2000 et de 2010.

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