Algérie : quel est le bilan de la contestation populaire "Hirak", un an après son début ?

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Des étudiants algériens et d’autres manifestants lors d’une manifestation antigouvernementale dans la capitale Alger. © AFP – 18 février 2020.

Ce samedi en Algérie est le premier anniversaire du début d’une contestation populaire inédite qui a mené à la démission d’Abdelaziz Bouteflika. Le vendredi 22 février 2019, de nombreux Algériens, qu’on disait alors résignés et dépolitisés, ont envahi soudainement les rues à travers le pays, contre la volonté annoncée du président Bouteflika – quasi-invisible et muet depuis un AVC en 2013 – de briguer un cinquième mandat. Ce vendredi, les Algériens sont descendus en masse lors du 53e vendredi consécutif pour entretenir la flamme du mouvement "Hirak" et pour affirmer que "le peuple veut la chute du régime" et que "le gang des bandits doit partir". La contestation populaire avait en effet remporté une première victoire avec la chute de Bouteflika, mais veut aussi un nouveau système politique et une nouvelle forme de République. Qu’a réellement gagné le mouvement et quel est son avenir ? Réponse avec Ghaliya Djelloul, chercheuse à l’UCLouvain, sociologue et anthropologue, spécialiste de l’Algérie et des rapports de genre dans les pays musulmans.

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Ghaliya Djelloul, spécialiste de l’Algérie et chercheuse à l’UCLouvain. © RTBF

Quel est le bilan de ce mouvement Hirak, décrit comme un mouvement citoyen ?

C’est difficile de parler de bilan tant les choses sont en train de se réaliser encore. Mais ce qu’on peut dire, c’est que le 22 février 2019 a marqué une rupture sur deux plans : dans l’histoire longue de l’Algérie et sur le temps moyen, puisque c’est la sortie d’un état de torpeur dans lequel la société algérienne était plongée depuis la fin de sa guerre civile ou dite "contre les civils", puis d’une ère de quatre présidences successives de l’ancien président Bouteflika marqué par une corruption généralisée. C’est donc la fin de tout ce cycle et la fin d’un nouveau cycle. C’est un événement historique qui a marqué l’histoire algérienne.

Ensuite, plus concrètement, le fait de sortir, de s’approprier l’espace public a travers les centres-villes urbains, c’est une étape, c’est dire qu’on n’a plus peur d’exister et de revendiquer sa propre voix en tant que société. Et c’est important puisque l’histoire algérienne a récemment été marquée par d’intenses épisodes de violences politiques. La population n’a plus peur et découvre l’expérience de liens de solidarité face à cette violence étatique à laquelle elle avait été habituée jusqu’à présent.

Enfin, tout cela transforme les Algériennes et les Algériens, puisqu’ils se découvrent, ils se découvrent multiples, variés, hétérogènes. Et cela n’a rien à voir avec cette identité homogène et cadenassée qu’on leur avait toujours présentée et imposée. Les barrières tombent et ils font l’expérience d’une citoyenneté collective. Et en se réunissant ils développent une vision du changement pour leur pays. Donc c’est tout cela le bilan du Hirak.


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Ce qui semble nouveau, c’est qu’ils se retrouvent d’abord dans la rue pour lutter contre le cinquième mandat de Bouteflika, sont malmenés par le pouvoir, puis parviennent à y rester…

Au début, ils n’étaient pas malmenés par l’armée. Tant qu’ils luttaient contre le 5° mandat, l’armée a fait mine de les accompagner qu’elle avait elle-même  lâché le camp Bouteflika. Conséquence, aujourd’hui, un certain nombre des personnes de l’entourage de l’ancien président corrompu sont en prison. C’est donc la fin de l’impunité… mais seulement pour un certain clan.

Puis quand le Hirak a commencé à s’attaquer au fond du problème, c’est-à-dire à la nature double du régime algérien – sa façade civile et derrière, son pouvoir militaire - là, l’armée a freiné des quatre fers et a commencé vouloir mettre en place une élection pour restaurer cette façade civile. C’est alors que la répression a été très forte, avec des centaines voire des milliers de détenus, des arrestations arbitraires et des tortures dans certains cas. C’est ce qui a permis de faire aboutir des élections le 12 décembre dernier.

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Une manifestante algérienne lors d’une manifestation antigouvernementale dans la capitale Alger. © AFP – 31 janvier 2020.

Peut-on dire que la victoire principale du Hirak, c’est d’avoir fait en sorte que Bouteflika démissionne et ne se représente pas ?

C’est une victoire en demi-teinte. Il ne s’est pas représenté et il était de toute façon absent et muet. A la place, maintenant, il y a un président qui parle et qui agit. Mais c’est une victoire en demi-teinte car c’est un des anciens ministres de Bouteflika qui est finalement président. En fait, le personnel politique n’a pas changé et encore moins le système général : l’articulation entre le politique et l’armée. Par contre la vraie victoire, c’est que ce mouvement a réussi à faire reculer ce régime, à faire entendre sa voix. Alors qu’habituellement, le système instrumentalise la population, parle à sa place et l’infantilise. C’est ça le réel changement, c’est que la société parle pour elle-même. C’est le début de la citoyenneté et de la démocratie. Même si pour le moment elle n’est pas forcément entendue.


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Quand vous parlez de régime, vous faites référence à quoi exactement comme entité ?

Le régime s’est mis en place dès l’indépendance du pays en 1962. Il est composé d’un cartel, d’une oligarchie, avec une partie militaire et une autre partie politique. C’est donc un régime bicéphale. Il y a des alliances, des clans entre ces deux parties du régime et leur rapport peuvent être variables en fonction des présidences et des rapports de pouvoir entre eux. Parfois on dit que c’est l’armée qui impose son président, et parfois un président – comme Bouteflika – arrive à mettre à distance l’état-major de l’armée. Mais dans le cas de la démission de Bouteflika, un des éléments de contexte qui a joué pour que l’armée soutienne la fin de Boutefkila, c’est qu’il n’y avait pas un accord au sein de l’Etat-major sur son possible cinquième mandat. Donc c’est notamment aussi de ces conflits internes aussi qu’est née une brèche, une fenêtre d’opportunité, qui a été exploitée par le Hirak.

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Les forces de sécurité algériennes encerclent une manifestation anti-gouvernementale d’étudiants algériens et d’autres manifestants dans la capitale Alger. © AFP – 18 février 2020.

Quel est l’avenir de ce mouvement Hirak ?

Le mouvement du Hirak a jusqu’à présent évité de trop vite s’institutionnaliser et de désigner des représentants parce qu’il y avait la crainte qu’ils puissent devenir des clients du régime, comme l’est une partie de l’opposition algérienne. Dès lors, d’une part, en maintenant une forme horizontale, il y avait l’idée d’empêcher le régime de casser et d’infiltrer le mouvement. D’autre part, en préservant un caractère pluriel avec plusieurs pôles – acteurs indépendants et groupes d’acteurs de la société civile, partis politiques, étudiants, groupes féministes qui convergent —, il y a la garantie d’avancer vers un cadre démocratique. Mais la question aujourd’hui est : faudrait-il qu’il se structure, qu’il s’institutionnalise et qu’il y ait un leadership qui émerge ? Je crois que c’est un processus qui va se faire avec le temps mais il n’est pas antinomique avec la poursuite du mouvement social en tant que tel. Ce dernier, tant qu’il ne considère pas que les garanties d’exercice de la citoyenneté sont vraiment acquises, va se poursuivre. Ce qu’il réclame, c’est un cadre d’exercice de sa citoyenneté. L’offre politique peut donc se développer sans que cela signifie la fin du mouvement.

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