Warcraft 3 Reforged, symbole d’une industrie du jeu vidéo au bord de l’asphyxie?

Depuis sa sortie fin janvier, Warcraft 3 Reforged est désormais le jeu le moins bien noté de l’Histoire sur le site Metacritic. Si l’image du studio Blizzard Entertainment qui a rassemblé des millions de joueurs à travers le monde depuis sa création en 1991 s’en trouve ternie, cette mésaventure témoigne aussi d’une réalité à laquelle l’ensemble de l’industrie est confronté : la recherche de l’excellence a un prix.

Le contexte Warcraft 3

Rien ne laissait présager pareil désastre lors de la première présentation du jeu au grand public en 2018. A l’époque, Warcraft 3 Reforged, c’était la promesse d’une refonte du jeu éponyme sorti seize ans plus tôt. Des graphismes remis au goût du jour, de nouvelles cinématiques et une amélioration globale du jeu d’origine, les arguments se voulaient convaincants pour annoncer le retour d’un jeu qui avait marqué toute une génération de joueurs. Et les joueurs justement n’ont pas tardé à déchanter au moment du premier lancement de Reforged.

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Des boîtes du premier jeu Warcraft 3, sorti en 2002. © Vincent Diamante / CC

Une question de Mod

Outre des graphismes à peine améliorés, de multiples bugs et autres mises à niveau discutables de la version finale, c’est la politique mise en place par le studio concernant les mods qui a suscité la plus grosse vague de protestation. Pour faire simple, les mods sont des modifications réalisées par les joueurs eux-mêmes afin de modifier l’expérience de jeu et dans une certaine mesure, permettre la création de contenu supplémentaire. Dans le cas de Warcraft 3, cette possibilité de modifier le jeu d’origine a donné naissance à un jeu comme Dota, lui-même précurseur du désormais très célèbre League of Legends.

L’utilisation commerciale de ces mods avait alors échappé à Blizzard. Une erreur qu’a voulu éviter de reproduire le studio américain comme indiqué dans ses nouvelles conditions générales d’utilisation de ses jeux : "Les jeux modifiés sont et resteront la propriété unique et exclusive de Blizzard. Vous cédez par la présente à Blizzard tous vos droits, titres et intérêts dans et pour tous les jeux personnalisés, y compris, mais sans s’y limiter, les droits d’auteur sur le contenu des jeux personnalisés."


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Cette nouvelle approche du studio a provoqué l’indignation de sa communauté. "Blizzard a tenté un coup commercial qui aurait très bien pu fonctionner, explique Boris Krywicki, chercheur au Liège Game Lab. Cette décision a entraîné un certain mécontentement des joueurs, mais il faut relativiser. Les réseaux sociaux donnent l’impression qu’il s’agit d’un énorme scandale, mais tout dépend d’où on se situe par rapport au jeu. Selon qu’on soit un joueur dit hardcore ou un simple amateur du jeu, la perspective n’est pas la même. Blizzard possède une communauté extrêmement fidèle à ses licences. C’est donc scandaleux du point de vue des gens qui sont directement concernés par le jeu."

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Un joueur de League of Legends à Berlin, lors des Championnats d’Europe 2019. © TOBIAS SCHWARZ / AFP

Une standardisation des blockbusters toujours plus qualitative…

Warcraft 3 Reforged n’est qu’un exemple parmi d’autres de jeux de l’industrie AAA (jeux à gros budget) dont le lancement s’est avéré compliqué. En cause, des produits peu ou mal finis, qui ne répondent pas à une attente toujours plus élevée des joueurs. Attente qu’entretiennent eux-mêmes les studios.

"Sur le plan économique, l’industrie se porte bien, poursuit Boris Krywicki. En revanche, on constate une inflation générale sur la qualité des jeux et leur contenu. Cela entraîne un standard de qualité toujours plus élevé et donc plus difficile à atteindre. Dans certains cas, des studios basculent la majorité de leurs ressources d’un jeu en cours de développement vers un autre projet plus important pour atteindre ce standard."


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Dans cette quête de proposer toujours plus, les développeurs produisent aujourd’hui des jeux au contenu dantesque, au point d’en devenir presque intimidant.

"Il y a aujourd’hui une forme d’indigestion des titres AAA chez les joueurs, qui se tournent volontiers vers des développeurs indépendants. Ils recherchent plus de simplicité là où les titres AAA proposent des mondes gigantesques avec bien souvent un contenu difficile à finir entièrement faute de temps.", conclut Boris Krywicki.

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La file devant une affiche du jeu Cyberpunk 2077, lors du Tokyo Game Show en septembre 2019. © CHARLY TRIBALLEAU / AFP

… qui étouffe son industrie

Le temps est comme dans bien d’autres milieux un élément indispensable à la production. Et bien souvent, il fait défaut. Alors les développeurs se lancent dans le "crunch". Derrière ce nom un tantinet barbare se cache une autre réalité mise en lumière dans une série d’articles des magazines Canard PC et Mediapart en 2018. Pour boucler un jeu à temps, les équipes se livrent à des heures supplémentaires, et ce parfois un an avant la sortie prévue. Dans certains cas, la date de sortie initiale est même repoussée faute de pouvoir délivrer le produit fini à temps. Parmi les exemples les plus récents, celui de Cyberpunk 2077. Initialement prévu pour avril 2020, le titre a finalement été postposé au mois de septembre afin d’en finaliser les derniers détails.

Si ce dernier est l’un des jeux à venir les plus attendus, l’annonce de son report a paradoxalement été reçue avec bienveillance par la communauté. Ce cas en particulier souligne un changement dans les mentalités d’un public exigeant mais qui recherche par-dessus tout la qualité, quitte à attendre plus longtemps. De quoi peut-être donner un peu d’air à un secteur qui étouffe dans sa quête de l’excellence.

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