Une photo peut-elle vraiment changer le cours des choses?

Les déchirantes images du corps du petit Aylan, échoué sur la plage de Bodrum, ont marqué l'opinion depuis qu'elles circulent. Pour de nombreux observateurs, ce cliché pourrait marquer un tournant dans la crise de l'accueil des candidats réfugiés en Europe, en suscitant l'empathie dans une opinion publique très divisée sur le sujet.

Mais une photo peut-elle réellement changer le cours des choses. Pour le professeur et photographe Jean-Marc Bodson, la réponse doit être nuancée. "Il s'agit d'une photo choc, très forte, mais qui n'explique pas forcément les choses. En ce sens, il s'agit plus d'une photo à sensation que d'un cliché journalistique. Ce genre de photo peut susciter une grande émotion à un moment donné, mais elle passe aussi vite", estime-t-il.

"Il y a des centaines d'enfants morts dans cette crise", rappelle-t-il, expliquant que ce tragique événement n'est en fait qu'un moment furtif d'une crise plus large et dramatique encore.

"Les 70 morts de la semaine passée étaient des sacs en plastique, pas des visages"

Pour Xavier Canonne, directeur du Musée de la photographie de Charleroi, la photo du petit Aylan devait être publiée. "La crise des réfugiés a commencé il y a très longtemps, mais nous avons fait semblant de ne pas nous en rendre compte. Les 70 morts (en Autriche) de la semaine passée étaient des sacs en plastique, pas des visages. Les chiffres sont toujours abstraits et, là, nous voyons un enfant, habillé comme peuvent l’être nos enfants sur une plage. Cela touche les gens au plus profond d’eux-mêmes."

Une seule photo ne change pas les choses, mais...

Cela n'augure pas de l'influence qu'auront, ou pas, ces images. "Une seule photo ne peut pas changer les choses, mais, si elle s'inscrit dans une dynamique plus complète, si on l'explique, s'il existe des reportages, des analyses qui ont déjà travaillé l'opinion et expliqué les enjeux, une photo marquante peut constituer une pierre de plus à l'édifice", pense le critique photo de La Libre Belgique.

La photo qui a donné une autre image du Vietnam

"Mais des photos qui changent le cours des choses, cela arrive. Je ne dis pas catégoriquement que cela ne sera pas le cas de cette photo-ci, comme elle devient un phénomène de presse, elle va sans doute avoir des conséquences", tempère le critique photo de La Libre Belgique qui cite les précédents de clichés de la guerre du Vietnam ou des ruraux américains victimes de la grande dépression dans les années 1930.

Mais, à nouveau, cette observatrice rappelle qu'il y a eu, autour de ces clichés, des dynamiques sociétales en cours sur lesquels ces clichés sont venus se greffer. Ces photos ont donc un impact, mais il a tendance à être surestimé dans la lecture que l'on fait a posteriori de l'évolution des événements. 

Cédric Gerbehaye, photographe documentaire, évoque, lui aussi, ce cliché mondialement connu pris au Vietnam en 1972. On y voit une petite fille, nue qui court sur une route pour échapper aux bombardements de napalm : "Cette photo a créé un éveil des consciences sur la sale guerre menée par les États-Unis dans le Sud-Est asiatique".

"Les photos n’arrêtent pas les guerres, conclut Xavier Canonne, mais nous font prendre conscience de nos responsabilités." Surtout lorsque les mots et les chiffres ne semblent plus suffire.

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