Pascal Manoukian: "Un réalisateur qui rejoint Daech peut demander ce qu'il veut comme figurants à assassiner"

Pascal Manoukian avec dans les mains son livre "Les Echoués" paru en 2015. En 2017, il publie "Ce que tient ta main droite t'appartient".
Pascal Manoukian avec dans les mains son livre "Les Echoués" paru en 2015. En 2017, il publie "Ce que tient ta main droite t'appartient". - © CHARLY TRIBALLEAU - AFP

Journaliste pendant de longues années, reporter de guerre, Pascal Manoukian s'est mis à la littérature à 60 ans. Début janvier, il publiait "Ce que tient ta main droite t'appartient". Le récit de candidats au djihad, jeunes désœuvrés ou convaincus par la cause de Daech, tous perdus entre la Syrie et l'Irak, dans le chaos d'une guerre complexe et violente.

Pascal Manoukian a répondu aux questions de la RTBF. "J’ai arrêté un peu le journalisme il y a 2-3 ans, quand j’ai commencé avec mon premier roman. Aujourd’hui, j’essaye d’être romancier. Mais bien évidemment, je fais des romans documentés puisque mon premier métier, mon vrai métier, c’est le journalisme. Je suis assez informé. Je connais assez bien les sujets dont je parle puisque mon premier livre parle des migrants. J’ai beaucoup été sur les routes des migrations. Et puis celui-ci parle de l’islam radical. En tant que journaliste, l’islam 'tranquille' se transformer en islam plus dur avec l’arrivée des talibans. Ensuite j’ai vu l’arrivée d’Al-Qaïda, puis j’ai suivi l’arrivée de Daech. Donc c’est un roman qui est documenté de ma propre expérience."

Ce qui vous a donné envie de parler, de construire cette histoire, ce sont les attentats de Paris ? 

"Non, cette idée m’est venue au tout début, en 2012, quand Mohamed Merah a assassiné un garçon qui s’appelait Mohamed Legouad. En fin de compte, je me suis aperçu que les deux Mohamed avaient 23 ans. Ils venaient tous les deux de cités à peu près identiques et il étaient d’un milieu à peu près identique. L'un d'eux avait rejoint ce qui allait devenir l’armée islamique et l’autre était dans l’armée française. Je me suis dit : 'Mais quels filets les parents de Mohamed Legouad ont pu tendre en dessous de leur enfant pour ne pas qu’il tombe dans la folie de Mohamed Merah ?' C’est ça qui m’a intéressé. Ensuite, j’ai écrit 'Les échoués' et je suis revenu à 'Ce que tient ta main droite t’appartient' effectivement après les attentats de novembre 2015 parce que, comme beaucoup de Parisiens, je connaissais une amie dont le fils est mort à une terrasse de café."

Vous n’évitez aucun détail : le déchiquetage, l’horreur de ceux qui essayent de reconnaître les corps à la terrasse  où a lieu cet attentat, et cette détermination presque comme celle des djihadistes. C’est-à-dire qu’on n’a plus peur de la mort, tant pis on va jusqu’au bout, on va aller rejoindre celui qui a été le recruteur. Ça semble tellement facile de rentrer dans le djihadisme. Là, je me suis dit : 'Mais ce n'est possible que ce soit comme ça ?' On prend un nom, on s’inscrit sur Internet, c’est comme ça que ça se passe ?

"Malheureusement, c’est aussi facile que ça. J’ai fait ce que fait Karim, mon héros dans le livre. Il prend un profil et il va dans ce qu’on appelle le Net profond, sombre où vous êtes contacté plus vite que sur Meetic [un site de rencontre, NDLR]. C’est comme ça que ça se passe. C’est assez simple. Aujourd’hui, se rendre en Syrie, c’est le prix d’un billet low-cost. Pour 50 euros, vous êtes en Turquie et, à la frontière, les filières sont connues de tous. Voilà ! Ce qui est compliqué, c’est d’en sortir.

C’est très facile d’y rentrer et très difficile d’en sortir

C’est bien ça le drame, c’est que c’est très facile d’y rentrer et très difficile d’en sortir. Et Karim, en fin de compte, son monde s’écroule. C’est un couple de trentenaires qui avait tout pour réussir dans la vie et son monde entier s’écroule en une soirée. Donc pour tenir debout, il faut qu’il avance. La seule direction vers laquelle il a envie d’avancer, c’est la direction où se trouve celui qui a enrôlé le responsable de tout son malheur. Il se fixe en fin de compte comme point de mire la vengeance. Mais c’est uniquement pour se donner le courage de traverser l’enfer, puisque c’est l’enfer en Syrie. Donc, pour y aller, il faut quand même avoir une motivation extrême."

Toutes les embûches, il y a d’abord les passeurs qui demandent 100 euros. Est-ce que les 100 euros vont leur permettre de passer ou bien ils vont simplement les empocher et se faire déjà étrangler ? Il y a énormément d’embûches, c’est vrai. Et il passe chaque fois devant des villages qui ont été anéantis et une cruauté de plus en plus marquée...

"La seconde raison pour moi d’avoir écrit ce roman et d’avoir choisi ce thème, c’est que je suis un homme d’images. J’ai dirigé une agence de presse qui était spécialisée dans les reportages. Et ce qui m’a frappé quand j’ai vu les premières images de Daech, c’est la modernité de la propagande. Ce sont des hommes d’images, très modernes. Ils utilisent et ils détournent les codes qu’on a mis dans le cerveau de nos ados pour les abrutir d’émissions de télé-réalité pour finalement des raisons publicitaires et des raisons d’audience. J’étais très surpris par la modernité de cette écriture. Ils détournent les codes, la forme, et ils mettent un autre fond. Ils pénètrent dans le cerveau de nos enfants sur Internet. La machine de propagande est dans tous nos appartements, dans toutes nos chambres, c’est l’ordinateur. Donc, Karim est un homme d’images, il est monteur truquiste. Tout d’un coup, il sait, il comprend qu'on a besoin d'hommes comme lui là-bas, donc que ça va être assez facile, si jamais il arrive, de prouver son talent de monteur truquiste et de se mettre au service de cette machine de la propagande.

Après, bien évidemment, ce sont les embûches que d’ailleurs beaucoup de journalistes rencontrent dans leur métier. Quand vous voulez passer une frontière, vous avez le choix entre les politiques ou les trafiquants. Et bien évidemment, tout le monde sait que vous avez quand même, en tant que journaliste ou en tant que djihadiste, de 500 à 2000-3000 dollars dans votre ceinture. Donc quand on vous demande 100 dollars pour passer une frontière, soit on est honnête et on vous fait passer la frontière, soit on vous dit qu’on vous fait passer la frontière et on vous assassine pour 500 ou 1000 dollars. Ça, c’est un grand classique du passage des frontières clandestines."

Justement, dans votre livre on va revisiter le Full Metal Jacket, on va revisiter les grands films américains qui ont marqué la jeunesse. Les djihadistes essayent de refaire la même chose avec des drones, parce que le drone est aussi un appareil très utilisé par la petite équipe à laquelle sera rallié Karim. Ils vont filmer dans des camps où on va tuer des jeunes femmes. Cette scène est insoutenable.

"Vous avez tous les profils : utopistes, vrais militant, égarés qui rejoignent Daech... Mais vous avez aussi des gens — et il ne faut pas se le cacher d’ailleurs, on parle aussi de la Belgique dans le livre — qui, comme en France et sans doute comme en Belgique, sont des jeunes de la deuxième ou troisième génération et qui, quand ils envoient un CV avec écrit Mohamed quelque chose, quand ils sont monteurs, qu’ils travaillent dans ce domaine-là, ils ont du mal à trouver du travail.

S’il faut des figurants à assassiner, j’ai des figurants à assassiner

Il y a pas mal de gens qui se sont mis au service de Daech en se disant : 'J’arrive, je vais faire mon métier, j’ai tout pour le faire. J’ai l’idéologie et le chef décor, et s’il faut des figurants à assassiner, j’ai des figurants à assassiner puisqu’on est dans un djihad donc je vais pouvoir tout tourner.' Et c’est ce qu’il se passe, il y a les documents de propagande, mais extrêmement difficiles, où tout d’un coup un 'jeune réalisateur' qui se met au service de Daech peut demander ce qu’il veut comme décor, comme personne à assassiner, comme personne à déporter, comme personne à crucifier. C’est la guerre donc les gens qu’on va lui donner sont des ennemis… Effectivement, il y a des espèces de grandes productions comme ça, accessibles à des gens qui parfois ont fait des écoles de cinéma, des écoles de journalisme et qui rament, qui ne trouvent pas de travail et qui se disent : 'Après tout, je vais rejoindre le pays des musulmans', enfin des intégristes parce que bien évidemment — et c’est important qu’on le dise — 99 % des musulmans vivent leur islam tranquillement et de façon républicaine. Mais voilà, c’est ça l’histoire de 'Full Metal Jacket'"

C’était aussi un road movie parce que, lorsqu’ils arrivent en Turquie, ils sont emmenés jusqu’à un endroit où ils vont passer la frontière. Ils vont être d’abord embarqués par des motos, et ensuite dans une petite camionnette. Karim n’est pas tout seul. Il y a Antony, son amie Sarah, un petit enfant qui s’appelle Adam et il y a une jeune gamine de 15 ans qui est un peu frondeuse. Tout ce petit monde va circuler ensemble et il va y avoir aussi une différence de traitement pour tous.

Oui, c’est l’univers de Daech. Il va rencontrer petit à petit les gens qui se sont recrutés sur Internet et qui passent ensemble la frontière turque. Ça fait des espèces de fratries. Donc il y a Karim qui voyage pour les raisons qu’on connaît, il y a Anthony qui est marié avec un enfant, qui est ouvrier et qui se dit que tous ses potes syndicalistes passent du communisme à Marine Le Pen, que finalement il ne pourra jamais gagner que le SMIC et rembourser son crédit, qu’il est Français noir et qu’on continue à le prendre pour un noir et que finalement, pourquoi ne pas aller voir là où on lui promet un califat où il pourra vivre sa religion beaucoup plus tranquillement qu’en France ? 

Et il y a Lila qui est une gamine de 15 ans qui a à peine commencé sa vie, mais qui l’a déjà gâchée, qui a lâché l’école, qui n’a plus aucun rapport avec sa mère, qui est passée du premier baiser au premier coup de reins et qui tout d’un coup se retrouve un peu larguée. Et les seules paroles réconfortantes qu’elle trouve, encore une fois, c’est sur Internet. Des paroles où on lui explique que son échec n’est pas son échec, mais l’échec des autres, l’échec de la société, des mécréants qui l’ont rejetée et que si elle vient là-bas, elle aura un autre pays à elle. Et donc voilà, c’est un peu toute cette petite bande que je suis et qui a des destins différents."

C’est très cinématographique parce qu’on voit le désert, on voit les routes, on voit la poussière, on voit les fumées de villages qui viennent d’être rasés, on voit les drones, on voit les amitiés qui se forment dans ces salles de montage hyper modernes, et il y a aussi le désarroi et le clair-obscur. Est-ce qu’on peut vraiment croire à une vengeance ?

"C’est très visuel parce que j’ai passé 40 ans de ma vie à regarder le monde dans un viseur. J’ai été photographe de guerre 10 ans et j’ai été reporter de guerre 15 ans, donc oui, je vois le monde en le cadrant, c’est comme ça. J’ai une écriture assez visuelle, en tout cas c’est ce qu’on me dit. Après, si vous voulez, c’est toute la question posée au livre, c’est que Daech fait une guerre à nos valeurs. Comment lutter contre les valeurs de Daech sans perdre les nôtres ? Parce que c’est ça que cherche à faire Daech, ils cherchent à nous faire renoncer à nos valeurs.

La devise 'Liberté, Egalité et Fraternité', c'est bien peu pour lutter contre Daech

"Et nous, pour lutter contre Daech, normalement on a 'lLiberté, Egalité et Fraternité'. C’est bien peu par rapport à des hommes qui sont prêts à mourir avec une ceinture d’explosifs autour de la taille, mais c’est pourtant avec ces valeurs-là qu’il faut qu’on fasse la guerre parce que si on commence à renoncer à ces valeurs, Daech a gagné. Et jusqu’à maintenant, en Belgique, en Allemagne et en France, la population n’a pas renoncé à ces valeurs, malgré l’ampleur du drame.

Mais quand même, dans ce livre, j’ai voulu regarder le monde à 360 degrés. C’est-à-dire que je vais aussi expliquer ce que c’est que pour un jeune de 20 ans qui vit sous les bombardements depuis 4 en Syrie, dans l’indifférence générale du monde qui n’a même pas été capable d’imposer une trêve de 10 heures pour nourrir les femmes et les enfants. On ne voit pas le terrorisme de la même manière.

Tous mes personnages sont des victimes, à un degré plus ou moins grand

Effectivement, on peut avoir des raisonnements non raisonnables. On peut se dire à 20 ans, quand ça fait 4 ans qu’on est sous les bombes, que tout le monde vous a abandonnés, que finalement on n’a pas la même notion de la mort, on est déjà mort donc qu’on aille mourir sur une terrasse de café parisien parce qu’on est désespéré, c’est aussi… En fin en compte, tous mes personnages sont des victimes, à un degré plus ou moins grand. Ça n’excuse pas les monstres, ça n’excuse pas les actes monstrueux, mais chacun essaye de soigner ses blessures à sa façon : Karim en allant jusqu’aux recruteurs et d’autres en faisant des actes insoutenables. Mais il y a quelque chose qui amène à ça. Anthony par exemple, qui est un ouvrier français qui va finir dans le califat, il ne peut pas être responsable tout seul de son naufrage, c’est que d’autres ont fait des trous dans la coque avant : les parents, les professeurs, je ne sais pas, les imams, les politiques sans doute. Ça n’empêche pas sa responsabilité, mais ça me semble trop facile."

Vous êtes conscient quand même que c’est un roman qui éclaire, qui apprend peut-être plus que certains articles qu’on pourrait lire ? En tout cas, moi, c’est ce que j’ai ressenti en le lisant. J’avais une impression de plus grande clarté aussi des questions qui sont posées : pourquoi est-ce qu’on adhère, pourquoi on intègre justement le djihadisme ? Ce n’est pas que vous donnez une réponse, mais vous nous expliquez peut-être un peu mieux.

"Avec mon épouse qui s’occupe de cinéma, on a eu un débat pendant 25 ans sur qu’est-ce qui est plus fort, la fiction ou la réalité, et j’ai toujours soutenu que c’était la réalité. Et finalement, je m’aperçois que j’avais tort et que la fiction a une force incroyable, c’est-à-dire que ça touche un autre public et je trouve qu’on arrive plus à transmettre des choses à travers un roman qu’à travers un article. Parce que le roman est quelque chose d’assez puissant, auquel on s’attache, qu’on relit, qu’on emmène avec soi chez soi. Alors qu’un article, un documentaire, on le regarde, on le relit ou on le revoit rarement.

La littérature a une responsabilité à expliquer le monde autrement que les journalistes le font

Oui, c’est ce que j’ai découvert, d’ailleurs c’est pour ça que je vais continuer dans cette voie du roman. Là je suis sur une troisième histoire. Je me mets à écrire à 60 ans, donc je veux écrire sur des sujets qui m’importent et des sujets importants parce que je pense que la littérature, avec cette puissance-là, a une responsabilité à expliquer le monde autrement que les journalistes le font, pour justement essayer de rapprocher les gens sur des sujets clivants comme ça."

Votre roman n’est donc pas une réponse. Il peut être mis une à plat des raisons pour lesquelles toutes ces personnes s’engagent et sont recrutées ?

"Oui, j’essaye d’expliquer comment fonctionne l’embrigadement et quelles sont les raisons des uns et des autres. C’est-à-dire que même les plus monstrueux n’arrivent pas à la monstruosité sans un cheminement que parfois on leur a imposé. Vous savez, quand vous êtes Irakien et que vous avez votre pays entièrement détruit et ravagé une fois par les Américains, une fois par les djihadistes, une fois par les Russes et les Iraniens, ou quand vous êtes Syrien... Il faut s’imaginer ce que c’est que de vivre 4 ans sous les bombardements.

C’est un tremblement de terre par jour à Alep, un Bataclan par semaine

J’ai passé parfois un jour ou 2 sous les bombardements en tant que journaliste. Vous devenez fou normalement. C’est un tremblement de terre par jour à Alep. C’est ça physiquement, la terre bouge comme s’il y avait un tremblement de terre par jour depuis 4 ans. C’est, au niveau des victimes, un Bataclan par semaine. Donc, oui, on voit le monde autrement, oui on a l’impression que l’Occident est l’ennemi et que toutes les terrasses du monde méritent d’exploser, quand on est comme ça, dans un enfer pareil."

Donc il faudrait peut-être revoir le problème à la base, c’est-à-dire refaire le cheminement de tous ces gens pour voir où on aurait pu intervenir.

"C’est ce que j’essaye un petit peu de faire dans le roman et malheureusement, en tant que journaliste, je me suis aperçu, pour avoir couvert beaucoup de conflits, que les erreurs se répétaient régulièrement. Ici, tout commence avec la première guerre d’Irak où, tout d’un coup, on se met à renverser un dictateur sans avoir pensé une seconde à qui allait le remplacer. Et pire encore, comme on est une démocratie, 10 ans après, on s’excuse en disant : 'Oui, c’est vrai qu’il n’y avait pas d’arme de destruction massive et c’est vrai qu’on a menti.' Et il y a un Premier ministre anglais qui dit 'oui '. Pour les Irakiens, c'est encore pire.

On a détruit mon pays et en plus, on m’explique 10 ans après qu’on l’a fait en mentant

Pour nous, c’est une leçon de démocratie, c’est de dire : 'Effectivement on a des dirigeants qui sont capables d’expliquer que, oui, ils ont menti au peuple.' Pour les Irakiens, c’est 2 fois plus terrible, c’est une double peine. C’est : 'On a détruit mon pays et en plus, on m’explique 10 ans après qu’on l’a fait en mentant.'"

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK