Ukraine: à côté de la "guerre", la propagande…

Un enregistrement pirate d’une conversation diffusé sur le web fait beaucoup parler de lui depuis mercredi : le ministre des Affaires étrangères estonien y explique à la responsable de la diplomatie européenne ce qu’il a entendu à Kiev. Et, notamment, il émet clairement l’hypothèse que les snipers qui ont tiré sur les manifestants place Maïdan à Kiev pourraient avoir été engagés par l'opposition, et non par le pouvoir.

Il affirme que les Ukrainiens n’ont pas vraiment confiance dans la coalition de l'opposition et dit rapporter les propos d’une médecin, Olga, en charge de la clinique mobile au moment des premiers tirs (voyez la vidéo de l’enregistrement en anglais ci-dessous): "Ce qui est assez perturbant c’est que Olga dit que les preuves montrent que les personnes tuées par les snipers, des deux camps, les policiers mais aussi les gens dans la rue, ont été tués par les mêmes snipers".

La médecin dément

Le ministère des Affaires étrangères estonien a confirmé l’authenticité de l’enregistrement mais l’a nuancé en disant que le ministre ne faisait que dire ce qu’il avait entendu à Kiev.

Autre nuance d’importance : celle apportée par la médecin citée, Olga, interrogée par le correspondant du Telegraph à Kiev. Elle lui affirme ne jamais avoir dit une telle chose au ministre estonien puisque elle-même n’a pu voir "que des manifestants. Je ne connais pas le genre de blessures qu’on eut les militaires. Je n’ai pas accès à ces gens". Elle appelle à une enquête internationale et ukrainienne sur l’identité des snipers. Mais ne veut pas dire que l’opposition est derrière : "Je pense que vous ne pouvez dire ça que sur base de faits. Ce n’est pas correct et ce n’est pas bon de faire ça. Ça devrait être basé sur des faits".

Une journée thé et sandwiches

L’enregistrement piraté a été très vite repris par des médias russes. L’agence officielle Ria Novosti fait ainsi une revue de presse en français des journaux russes. Elle y dit notamment que "désormais, un nouveau puzzle se construit à partir de faits à première vue éparpillés et effrayants. Et l’on voit apparaître l'ensemble du mécanisme de renversement du régime légitime de Viktor Ianoukovitch, indésirable pour certains. Le scénario de renversement du président, conçu par des marionnettistes étrangers et nationalistes, a été mis en application par des individus très bien préparés. D'abord par ceux qui avaient une dent contre Kiev et la Russie et apprenaient ‘l'art de combattre le Berkout’ dans des bases de Transcarpatie ou, comme cela a été confirmé hier, sous la direction d'instructeurs américains en suivant une formation à la périphérie de Kiev".

Une interprétation russe de l’histoire, qui ne se retrouvera sans doute pas dans les médias occidentaux. Les médias russes ont en effet une vision bien différente de la situation ukrainienne.

Ainsi Business Insider (américain), se moque du site Russia Today qui "fait de la propagande" en faisant un reportage sur "le thé, les sandwiches, la musique, les photos avec les forces d’auto-défenses pendant un dimanche paisible à Simferopol", une image d’habitants faisant la fête bien différente de celle de la Crimée envahie par les forces russes donnée par les médias occidentaux.

Les "erreurs" des médias russes

Les médias russes font-ils de la propagande ? Participent-ils à donner une bonne image de la Russie et de la politique menée par Poutine, quitte à déformer un peu la réalité ukrainienne ? Selon Reporters sans Frontières, les médias russes sont en majorité sous contrôle de l’Etat.

Et François-Bernard Huyghe, directeur de recherches à l’IRIS en France et spécialiste des stratégies de l'information, interrogé par le site Atlantico, le constate dans les faits : "Avec les médias russes, c'est l'argumentaire historique qui est mis en avant. La presse multiplie les articles en insistant essentiellement sur le fait que la Crimée a été rattachée très tardivement à l'Ukraine. L'autre argument utilisé par les médias russes est celui de l'antifascisme. Les opposants ukrainiens sont qualifiés de 'terroristes', de 'néo-nazis' persécutant le reste de la population. C'est une technique de victimisation et de dénonciation visant à justifier l'intervention de Poutine".

Le site de France 24 a listé les "erreurs" des médias russes dans la couverture de la crise en Ukraine. Notamment, il explique que dimanche Russia Today a publié un article affirmant que ces deux derniers mois, "675 000 Ukrainiens" avaient fui leur pays pour se réfugier en Russie. Le même jour, Channel One, illustrait ces chiffres avec des images visiblement mal choisies selon France 24, puisque, à la 14e seconde, une pancarte montre qu’il s’agit d'un point de passage… vers la Pologne, et donc l’Europe.

 

Des "fuites" opportunes

A côté de ces "adaptations" de la réalité, se pose aussi la question des informations qui "fuitent" opportunément.

L’enregistrement de la conversation entre le ministre estonien et Catherine Ashton n’est d’ailleurs pas le premier à se retrouver sur le web.

Début février, l’enregistrement d’une conversation téléphonique elle aussi publiée sur le web a mis dans l’embarras la secrétaire d’Etat américaine Victoria Nuland. "Que l’UE aille se faire foutre", l’entendait-ton dire. La conversation était assez révélatrice des luttes de pouvoir entre grandes puissances concernant l’avenir de l’Ukraine. La vidéo était sous-titrée en russe.

Alors qui a piraté et publié ces deux conversations, très vite reprises par les médias ? Est-ce que cela fait partie de "la propagande" ? Impossible de le dire actuellement.

Mais pour Anne Morelli, historienne à l’ULB et auteur du livre, "Principes élémentaires de propagande de guerre", la situation actuelle est bien un cas dans lequel la propagande est à l'oeuvre. Les principes qu’elle identifie dans son livre et qui sont applicables à la plupart des guerres le sont aussi ici. "Le premier principe est : ‘Nous ne voulons pas la guerre’. Chacun dit que c’est l’autre qui a commencé. Les Russes disent que ce sont les Ukrainiens qui ont lancé un coup d’Etat et les Ukrainiens disent que c’est la signature de Ianoukovitch d’accord avec la Russie qui a fait tout débuter. Deuxième principe : ‘Il faut trouver un monstre’. Ici c’est Ianoukovitch. Le troisième : ‘Eux font des atrocités, nous jamais’. Chacun va dire que la fusillade de Kiev, 'c’est l’autre, c’est pas moi'. Chacun démonise l’autre en le présentant soit comme des suppôts des communistes, soit comme des nazis", nous explique-t-elle.

Et pour elle, les enregistrements piratés qui sortent opportunément font partie de la propagande. Et de donner un parallèle : "Regardez ce qui se passe en Turquie. On a eu aussi opportunément une conversation publiée entre le père Erdogan et son fils. On espionne tout pour l’instant, mais ce qui sort, ça sort opportunément". Et de conclure : "Les principes sont les mêmes qu'avant, mais il y a d’autres moyens".

Et pour elle, si la Russie utilise la propagande, l’Occident également : "Ici c’est la propagande pour l’Ukraine, pour le nouveau régime, qui sont présentés comme des enfants de chœur".

"Des lunettes occidentales"

Et les médias occidentaux participent eux aussi à "une forme de propagande", selon l’expert interrogé par Atlantico. Celui-ci estime qu’ils simplifient trop le sujet. Marc Lits, professeur en communication à l’UCL, ne dit pas autre chose. "C’est évident que même si les médias occidentaux font un travail relativement indépendant par rapport au gouvernement, ils sont quand même pris dans un mouvement général. D’emblée ils présentent l’intervention russe comme une agression armée en Ukraine, mais sans mettre en parallèle avec ce qu’ont pu faire les USA en Irak par exemple… Il y a une forte méfiance par rapport à la Russie. Tout est vu avec nos lunettes occidentales, donc on considère que les Russes sont encore dans leur modèle dictatorial. Mais c’est vrai qu’on pourrait faire le même reproche aux Occidentaux".

Bref, à côté de la "guerre" sur le terrain, c’est aussi la guerre des mots et des images…

 

Julie Calleeuw

 

 

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