Tecteo en magnat de presse: plutôt une bonne nouvelle selon Benoît Grevisse

Si Benoît Grevisse (UCL) est plutôt optimiste quant au rachat des éditions de l'Avenir par Tecteo, les politiques sont fébriles
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Si Benoît Grevisse (UCL) est plutôt optimiste quant au rachat des éditions de l'Avenir par Tecteo, les politiques sont fébriles - © ETIENNE ANSOTTE - BELGA

L'annonce du rachat des éditions de l'Avenir par l'intercommunale liégeoise Tecteo a créé la surprise ce week-end. Avec ce rachat, Tecteo entre dans la cour des grands groupes médias belges. C'est d'autant plus vrai que l'intercommunale dirigée par le socialiste Stéphane Moreau (PS) aurait également jeté son dévolu sur IPM (La Libre Belgique, La Dernière Heure, Twizz radio, etc.). Dans l'hypothèse de ce nouveau rachat, le paysage médiatique du Sud du pays se verrait divisé en deux pôles, Rossel d'une part et Tecteo-IMP de l'autre. Mais cette polarité ne serait pas forcément préjudiciable pour le secteur estime Benoît Grevisse, directeur de l'Ecole de Journalisme de Louvain (EJL), professeur à l'UCL et spécialiste des médias. Il était l'invité de Georges Lauwerijs lundi matin.

Voilà un rachat qui ne peut pas plaire à tout le monde. Tout d'abord parce qu'il contribue à concentrer le marché médiatique dans les mains de quelques-uns. D'aucuns craignent pour la diversité des contenus médiatiques.

Qu'en disent les spécialistes des médias ? Sont-ils inquiets eux aussi ? "Oui et non" répond Benoît Grevisse, "mais j'aurais plutôt tendance à dire 'non' parce qu'il faut se rappeler que la liberté de la presse, c'est deux choses : la liberté d'expression des opinions d'une part et la liberté d'entreprendre d'autre part."

"Sur la liberté d'expression des opinions, il y a lieu de se poser des questions mais peut-être avec un peu de nuances. Et de rappeler surtout que les rapports avec le politique - et pas qu'avec le politique d'ailleurs -, ils existent dans tous les pays du monde. Et du côté entrepreneurial, c'est plutôt une bonne nouvelle... parce que plutôt que de voir une synergie qui réduirait des rédactions, on voit au contraire une possibilité de développements, dans un cadre compliqué". 

Positif, d'un point de vue économique

D'autres scénarios pourraient être plus préoccupants, selon l'analyste : une fusion entre les deux groupes de médias locaux par exemple (Sudpresse et les éditions de l'Avenir) n'aurait pu que mener qu'à des licenciements et à un appauvrissement de la couverture de l'actualité locale. 

D'un point de vue strictement économique, Benoît Grevisse est donc optimiste. "dans un aussi petit marché, avoir deux groupes qui ont les moyens de se développer, c'est plutôt une chance". Cela signifie aussi que l'on continue d'investir dans le fragile secteur de la presse écrite. 

Les inquiets

Ce rachat des éditions de l'Avenir active néanmoins le spectre d'une mainmise du PS sur la presse. Laurette Onkelinx dément, tout en prônant l'indépendance des journalistes. Mais les autres partis politiques sont fébriles. Charles Michel (MR) crie à la "berlusconisation" et dénonce l'opacité du dossier.

Ecolo en profite pour l'exhorter, à "passer de l'indignation aux actes et à réveiller ses administrateurs, manifestement anesthésiés". Olivier Maingain (FDF) presse lui aussi les administrateurs de Tecteo à démissionner face à la gestion de l'intercommunale qui se mue en un "monstre à plusieurs têtes".

Parmi les inquiets, figure aussi des journalistes, comme Philippe Leruth, journaliste au quotidien L'Avenir et (jusque récemment) vice-président de la Fédération européenne des journalistes (FEJ). Il évoque notamment la personnalité du patron de l'intercommunale liégeoise Stéphane Moreau, "le tour de passe-passe qu'il a pratiqué pour contourner l'incompatibilité entre sa fonction professionnelle et celle de bourgmestre d'Ans", ainsi que sa conception très personnelle de la liberté de presse, alors qui a déposé une "plainte contre un collaborateur du 'Soir' et contre le quotidien bruxellois lui-même, à qui il réclame six millions d'euros"

Virage à gauche ?

Sur les ondes de la RTBF aussi, les auditeurs sont nombreux à s'inquiéter d'un virage à gauche de la ligne éditoriale des journaux de l'Avenir. Mais Benoît Grevisse tempère : "J'ai beaucoup de mal à le croire honnêtement. D'abord il faut peut-être se détacher d'une vision un peu romantique... et je peux la comprendre, si on ne connaît pas bien le monde des médias. Mais un journalisme sans lien au politique, à l'économique et à ses pressions, ça n'existe pas ! Mais alors croire pour autant que les journalistes sont malléables, qu'ils n'ont pas d'indépendance, c'est tout aussi faux".

Le changement d'actionnaires ne changerait rien, selon le professeur : "Il y a des outils : des sociétés de rédacteurs, des codes de déontologie qui sont d'ailleurs co-signés par les éditeurs de presse, ... Ce sont des mécanismes qui sont censés protéger les journalistes et leur permettre d'avoir une certaine indépendance". 

Tecteo a "tout intérêt" à préserver l'indépendance rédactionnelle

Les représentants de Tecteo ont d'ores et déjà déclaré qu'ils n'avaient aucune intention d'exercer des pressions : "Bien sûr la déclaration inverse serait surprenante" s'amuse Benoît Grevisse.

"Mais je pense qu'ils ont tout intérêt, pour être franc, à laisser l'indépendance rédactionnelle. Ce serait contre-productif parce que c'est une rédaction qui fonctionne bien, qui a l'un des seuls marchés qui se porte bien. La rédaction fait très bien son travail. Il y a une vision de développement. Je pense que l'actionnaire n'aurait aucun intérêt à intervenir de manière directe et massive". 

Selon le spécialiste des médias, les pressions pourraient par contre être plus subtiles. "Croire que tous les journalistes peuvent travailler sur Tecteo totalement librement, c'est une erreur évidemment." Il se dit curieux de voir la manière dont les journaux de l'Avenir travailleront désormais sur des enjeux communaux liés à leur actionnaire. Et dans quelle mesure les journalistes s'auto-censureront. 

A. Dg. 

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