Succès des livres de développement personnel: pourquoi de plus en plus de lecteurs cherchent le bien-être?

Dans les bibliothèques, les librairies ou même les événements littéraires tels que la Foire du livre de Bruxelles qui attirait ce week-end 72.000 curieux, les livres bien-être occupent une place de plus en plus importante. Le développement personnel a su, au fil des ans, faire sa place dans un marché littéraire compétitif et devenir un incontournable. Alors, comment ce genre d’ouvrages a-t-il réussi à s’imposer et parfois même à remplacer les psychologues et autres médecins qui promettent habituellement de nous mener vers une vie plus sereine ?

Par hasard, par intérêt ou pour apprendre

"J’ai commencé à lire ce genre de livre pour m’instruire, devenir une 'meilleure version de moi-même'", confie Thierry Siva. S’il a perdu cette habitude par manque de temps, la liste des livres de développement personnel que ce Liégeois de 32 ans a dévoré reste longue. "Je dirais que j’en ai lu entre 20 et 30", estime-t-il.

C’est un livre intitulé "Le livre de la vie" de Martin Gray qui, en 2011, a plongé ce comédien dans la lecture bien être. "J’étais au chômage depuis un moment et ce livre traînait depuis six mois dans ma chambre", se souvient-il. C’est le déclic pour Thierry.

La collection de Margaux Liégeois est encore plus importante. "J’ai cinquante livres chez moi qui traitent aussi bien de la confiance en soi, de la gestion de son temps…"À côté de ces ouvrages plus génériques, elle cultive aussi les livres en rapport à son emploi dans les ressources humaines, sur la gestion d’équipe, par exemple. C’est d’ailleurs durant ses études, qu’elle a commencées en 2016, qu’elle se frotte pour la première fois au développement personnel. "J’adore apprendre le fonctionnement humain", assure-t-elle.

Pour Delphine Vandamme, 24 ans, c’est le hasard qui lui fait prendre conscience des bienfaits de ce type de lecture. "J’ai commencé par lire 'Le jour où j’ai appris à vivre' de Laurent Gounelle car il figurait dans les meilleures ventes", se remémore cette kinésithérapeute. "Ça parlait de tout ce dont on peut profiter dans la vie. J’ai tellement aimé que j’ai commencé à lire d’autres livres du style", s’amuse-t-elle aujourd’hui alors qu’elle fait face à une impressionnante pile d’ouvrages du genre, accumulés au fil des ans.

Si les trois lecteurs ont en commun une passion pour la lecture "qui permet de se construire", leurs goûts sont aussi variés que la diversité du genre. C’est en 1958 qu’est publié outre-Atlantique le premier livre étiqueté "self-help", qui signifie en anglais "s’aider soi-même". Il faut attendre les années 1960 pour que le mouvement traverse l’océan.

J’adore apprendre le fonctionnement humain

Une offre toujours plus grande

Selon Laurence Merveille, gérante de la librairie Antigone à Gembloux, "l’offre a explosé ces dix dernières années". Même constat chez Filigranes, à Bruxelles : "Il y a vraiment un boum autour des sujets du développement personnel. Les sorties sont plus fréquentes et les gens plus intéressés", constate Sandrine Guillaume, du rayon "vie pratique".

Auparavant, chez Filigranes, le bien-être occupait le rayon "sciences humaines". Le changement a eu lieu il y a trois ans, pour correspondre davantage au lectorat. "Le développement personnel, c’est beaucoup plus grand public que ce que l’on retrouve au rayon sciences sociales et psychologie", explique celle qui conseille chaque jour les amateurs de ce type de livres.

Il y a une offre incroyable

En attendant, pas facile de donner une définition précise du développement personnel. "Il y a des romans plus contemplatifs, qui font réfléchir et des choses plus pratiques", décrit Laurence Merveille. Dans sa librairie, les petites astuces à utiliser au jour le jour côtoient les romans, BD et autres histoires qui fonctionnent comme un miroir pour faire le point sur sa vie.

Méditation, gestion du stress, confiance en soi, communication non violente, bien être de l’enfant, rares sont les thématiques qui échappent à des ouvrages dédiés. Résultat des courses : pour Laurence Merveille, chaque semaine il faut faire une sélection. La surface de sa petite librairie indépendante ne lui permet par de mettre toutes les sorties en avant. "J’essaye de prendre des nouveautés quand elles me semblent intéressantes et puis de garder des livres de fond, explique-t-elle. On a par exemple des livres de Lise Bourdeau, 'Les cinq blessures qui empêchent d’être soi-même', ce livre je l’ai toujours car on me le demande régulièrement. 'Les quatre accords Toltèques', c’est un tout petit livre que je vends trois à quatre fois par semaine…"

De petites choses à appliquer au quotidien

Alors que la belge et multi-primée Angèle martèle que pour être heureux, "c’est pas compliqué", il suffit de "tout oublier", dans un morceau éponyme, les fervents lecteurs de littérature bien-être préfèrent s’en remettre à leurs livres préférés. "Je suis devenu un mix de mes morceaux de lecture", assure Thierry Siva. Même Constat chez Delphine Vandamme qui indique qu’elle est plus en phase avec elle-même depuis qu’elle a ouvert son premier livre de développement personnel. "Il n’y a pas une idée que je ressors d’un livre mais c’est l’accumulation qui fait que je profite mieux de chaque instant."

Mais se plonger dans le développement personnel n’est pas sans conséquences car tous accusent aujourd’hui de véritables changements dans leur quotidien. "J’ai affronté ce qui m’effrayait pour m’en défaire", raconte Thierry. Alors qu’il prône une organisation minutieuse, il décide de se lancer dans l’improvisation théâtrale. Au fil d’un parcours tumultueux, le jeune homme estime avoir "appris à suivre ses envies" grâce à ses lectures.

Pour Margaux Liégeois, le changement est moins radical mais elle estime avoir soigné sa tendance à la procrastination dans les pages de ses livres. Delphine, elle a appris à profiter des petites choses. Un joli coucher de soleil ou un trajet maison-boulot ont aujourd’hui une toute autre saveur.

Nicolas Marquis est l’auteur de l’ouvrage "Du bien-être au marché du malaise. La société du développement personnel". Ce sociologue s’est interrogé sur le comportement de lecture des amateurs de livres de développement personnel.

Selon lui, la quantité d’ouvrages étiquetés bien-être qui parsèment nos librairies provient d’un "investissement très massif de l’intériorité". "Les ressources qui se trouvent à l’intérieur de chacun sont mises en avant. On estime aujourd’hui davantage qu’elles vont nous permettre de régler nos problèmes."

Des auteurs "coachs"

Un investissement tant du côté des lecteurs des éditeurs. C’est du moins ce que prouve l’expérience de Diana Barthelemy, une sophrologue gembloutoise. Après une carrière dans les ressources humaines dans une multinationale, elle se reconvertit à la gestion du stress pour chasser ses propres démons. En 2018, la maison d’édition Dunod la contacte pour participer à une collection sur le bien-être. Résultat des courses : elle est depuis septembre l’auteure de l’ouvrage "2h chrono pour arrêter de stresser (et rester zen)".


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"J’avais cette envie de transmettre mais l’écriture du livre m’a été proposée, j’ai tout de suite accepté pour transmettre des connaissances que j’avais mais aussi des techniques que j’utilise pour moi", témoigne-t-elle. Elle aborde donc l’écriture comme un témoignage plus que comme une liste "savante" de techniques à appliquer au quotidien. "Ce n’était pas mon initiative à la base, donc je ne peux pas dire que j’ai écrit sur une thématique qui me tenait à cœur."

Elle insiste tout de même, son ouvrage n’est pas une "solution miracle". "J’invite à découvrir des choses, j’ouvre la porte grâce à des techniques qui me permettent à moi-même d’être moins stressée", confie-t-elle.

Cette ambivalence des auteurs à la fois témoins est expert est l’un des ingrédients du succès du bien être au rayon des livres, selon Nicolas Marquis. "La figure du coach prend une place majeure. On accepte de moins en moins que quelqu’un, parce qu’il a fait des études, vienne nous dire ce qu’on doit faire. Ce qu’on accepte parc contre beaucoup plus facilement, c’est que quelqu’un vienne nous aider parce que cette personne a vécu la situation dans laquelle on se trouve actuellement", analyse le chercheur. Les auteurs et éditeurs surfent sur cette fibre pour faire décoller les ventes. "Les auteurs prétendent être un peu plus avancés sur un chemin que le lecteur va devoir lui-même parcourir et ils disent 'Regardez, il est possible de s’en sortir'."

Des lectures risquées?

Alors faut-il s’inquiéter du succès des livres bien être, est-ce le marqueur d’une perte de repères dans la société actuelle ? "Je pense que le développement n’est pas tant lié à une perte de repère qu’à une surabondance de repères possibles, répond le sociologue. Il faut voir ce phénomène comme une tentative de reprendre un contrôle sur sa vie, non pas par les voies classiques, par exemple du syndicalisme, de l’action politique, ou ce genre de choses, mais par les capacités que chacun a, avec ses mains, avec tête, en travaillant sur leur tri des déchets, sur leur entourage, etc."

Du côté des professionnels de la santé, pas non plus d’inquiétudes à l’horizon. "Les livres peuvent être complémentaires à un suivi psychologique", estime Koen Lowet, psychologue. Selon lui, de plus en plus de spécialistes conseillent à leurs patients de continuer la thérapie chez eux dans des livres bien être. Mais ce type de littérature peut aussi être un outil de prévention. "Le seul risque, c’est qu’il existe beaucoup de choses. Ce n’est pas très bien encadré donc il n’y a pas d’assurance de qualité", note-t-il.

Succès pérenne ou tendance volatile, le succès s’accroît en tout cas depuis dix ans. Delphine comme Thierry et Margaux assurent de leur côté que même si parfois le temps leur manque, ils ne sont pas près de stopper ces petites lectures qui leur font du bien.

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