Steven Spielberg à propos de son nouveau film, "The Post" ("Pentagon Papers")

"The Post" nous replonge en 1971 : le "New York Times" publie un dossier militaire top secret qui révèle combien les gouvernements américains successifs ont menti au peuple sur la réalité des pertes pendant la guerre du Vietnam. Le président Nixon intente une action en justice pour interrompre la parution du journal. De son côté, le concurrent "The Washington Post" se procure les mêmes documents, et le rédacteur en chef Ben Bradlee (Tom Hanks) entend bien les publier dans les plus brefs délais. Ce faisant, il place la patronne du journal, Kay Graham, dans une situation plus que délicate : proche de plusieurs politiciens en place, mise sous pression par les nouveaux partenaires financiers du journal, elle doit prendre LA bonne décision pour la survie de son journal.

Avec "The Post", Steven Spielberg réalise en quelque sorte un film qui fait écho au grand classique "Les Hommes du Président" d’Alan Pakula : il montre comment "The Washington Post" est devenu ce grand journal d’investigation qui a pu dénoncer ensuite le scandale du Watergate. Avec le concours de Tom Hanks et de Meryl Streep au sommet de leur talent, il livre un passionnant thriller politique et un des meilleurs films de sa carrière.

Nous avons rencontré Steven Spielberg à Londres :

Steven Spielberg, votre film parle de la liberté de la presse. Était-ce important pour vous de faire ce film maintenant, sous la présidence de Trump ?

Je crois que le film est important quel que soit le moment, mais il est certain qu’actuellement, il y a de nombreuses personnes aux Etats-Unis qui entendent avec, disons… de "nouvelles oreilles"… parce qu’il y a des choses qui se passent dans mon pays en rapport avec les attaques incessantes de nos médias et de toutes sortes de nouvelles sources qui révèlent la vérité, mais qui se heurtent à l’administration de Trump.

Et donc quand j’ai lu le script – j’ai reçu le premier jet du script de Liz Hannah, d’un seul coup ça m’a frappé, je me suis dit Oh mon Dieu, le même phénomène est déjà arrivé en 1971, à un époque où n’y avait pas un grand nombre de sources à partir desquelles on pouvait s’informer. Il n’y avait que trois chaînes de télévision et quelques grands quotidiens tout le pays… Richard Nixon a voulu empêcher le New York Times et le Washington Post de publier la vérité et leur a intenté un procès ! Et au début, il a commencé à gagner contre eux ! Et ça, c’est la première fois, dans l’histoire américaine depuis la Guerre Civile, qu’on a empêché la publication d’un quotidien.

Donc, avec tous ces parallèles si intéressants, je me suis dit que c’était le bon moment de raconter l’histoire, quand les gens sont conscients de ce qui se passe.

D’après vous, quel est le pouvoir d’un film ? Est-il capable d’alerter le public sur un problème ?

Oui, je crois que le pouvoir du film est aussi de montrer qu’il faut vraiment peu de monde pour prendre des décisions d’une importance critique. Des décisions qui peuvent faire du tort à un pays mais des décisions qui peuvent aussi venir en aide à un pays. Honnêtement et en toute liberté. Notre démocratie et notre Constitution existent déjà depuis plus de deux cents ans ! Et pourtant… c’est fragile.

Barack Obama a dit récemment dans une interview… : "La démocratie n’est pas fragile, mais elle est réversible". Et donc je me suis dit que c’était le bon moment de montrer ce qui pouvait arriver.

J’ai aussi vu le film comme un hommage au courage d’une femme seule dans un milieu dominé par les hommes. J’imagine que cet aspect de l’histoire vous tenait aussi à cœur ?

Effectivement, parce que les choses se sont améliorées, mais pas tant que ça… comme vous le savez.

Katherine Graham était en fait une véritable " anomalie " pour les années 60 et 70. Il n’y avait encore jamais eu de femme éditrice d’un quotidien auparavant. Et d’un quotidien important comme le Washington Post ! Et pourtant elle vivait dans un monde d’hommes. Et dans ce monde d’hommes, elle n’osait pas se faire entendre. Mais elle a appris l’importance de se fier à sa propre opinion, de respecter sa place dans sa fonction d’éditrice.

Ce film est en fait l’analyse d’un moment bien précis de la vie de Katherine Graham… où elle a dû prendre une décision, et ce fut la plus importante décision que son quotidien ait eu à prendre parce que c’est suite à cette décision qu’on a pu avoir Watergate et qu’on a pu poursuivre Nixon grâce à la piste de l’argent qu’ils recherchaient, afin de finalement faire tomber Richard Nixon.

On voit donc les dangers qu’il y a pour un quotidien, pour la presse, il ne s’agit pas uniquement d’une pression politique, mais il peut aussi y avoir une pression économique avec l’influence des investisseurs. C’est ce que vous voulez aussi rappeler avec ce film ?

Ecoutez… ce qui est important avec l’histoire, quand j’écris mes scénarii… Pour moi, l’Histoire est le meilleur auteur que je pourrais trouver pour écrire des scénarios en mettant notre imagination collective au défi. En effet, l’histoire a mis Katherine Graham dans une position très inconfortable.

Elle essayait de sauver son quotidien de la faillite ! le " Washington Post " n’allait pas bien du tout sur le plan financier, il se vidait de ses fonds ! Il aurait dû entrer en bourse. Et la semaine de son introduction en bourse, alors que tous les banquiers avaient déjà signé tous les documents qui auraient permis au Washington Post de se redresser, il a fallu prendre cette décision !

Le New York Times a découvert les "Pentagon Papers", le "Washington Post" en a eu une copie par son journaliste Ben Bagdikian.

Du coup Katherine Graham a réalisé que si elle prenait la mauvaise décision, elle perdrait son héritage. Un héritage pour lequel son père Eugène et son mari Phil s’étaient donnés corps et âme ! C’était traumatisant ! C’est ce que l’histoire vous donne si vous regardez assez loin en arrière et si vous ouvrez vos oreilles aux "cadeaux" que l’histoire peut nous réserver.

Au cours de votre carrière, vous avez réalisé de grands films de divertissement comme "Jurassic Park" par exemple, alors que par ailleurs vous avez également réalisé des films très profonds et très sérieux comme bien sûr, "La liste de Schindler" ou ce film-ci. Si vous deviez choisir entre ces deux genres de films, représentent-ils les deux facettes de Steven Spielberg ?

Il y a quinze ans, je vous aurais dit que je préférais les films de divertissement, les films fantastiques et imaginaires, mais en vieillissant, je fais plus attention à ce qui se passe dans le monde et à ce que je pourrais laisser derrière moi comme déclaration à travers mon cinéma…

Je ne suis pas un réalisateur protestataire. Je n’ai pas beaucoup protesté durant la guerre du Vietnam, j’étais trop occupé avec mes études essayant de faire des films 8 ou 16 mm. Et donc ça m’est passé par-dessus la tête.

Mais je me rattrape pas mal ces temps-ci. Et si je devais choisir maintenant, faire un film comme "The Pos" m’attire plus que faire un divertissement !

(Traduction : Rachel Russo et Hugues Dayez)

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK