"Soul" le prochain film de Pixar sortira exclusivement sur Disney+ : le streaming est-il l'avenir des sorties ciné ?

Le prochain film du studio d’animation Pixar, détenu par Disney, ne sortira pas en salle. Véritable coup de tonnerre pour l’industrie du cinéma, cette annonce marque surtout une fois de plus le virage du 7e art vers le streaming. Ce nouveau long métrage d’animation ne paraîtra que sur la plateforme de Mickey : Disney +. S’agit-il d’un cas isolé, dû à la crise générée par le Coronavirus ou ce genre de sortie uniquement sur petit écran peut-il se généraliser ? Rien n’est certain mais le Covid-19 semble accélérer un mouvement qui était déjà bien en marche.

Ces soirs de semaine où l’on s’affale sur un gros fauteuil rouge, coudes posés sur de larges accoudoirs, devant un écran qui fait au moins vingt fois la taille de notre télévision seront-ils bientôt un lointain souvenir ? En tout cas, les sorties cinéma en grande pompe semblent se raréfier. C’est Pixar, la société de Disney qui produit des films d’animation à succès depuis 1996, date de sortie du premier volet de la franchise Toy Story, qui a lâché la dernière bombe sur le secteur. Soul, le nom du très attendu prochain film des studios d’animation, sera uniquement disponible sur Disney +. La plateforme de streaming de la société mère de Mickey Mouse, disponible en Belgique depuis le 15 septembre, accueillera son nouveau personnage dès le 25 décembre 2020, alors que sa sortie initiale était prévue en salle en juin et avait déjà été repoussée à novembre.

Sorties de films repoussées voire annulées en attendant que la situation soit plus claire, films dévoilés uniquement sur les plateformes de streaming, cérémonies supprimées, le secteur du cinéma semble être chamboulé depuis que le Covid-19 a fait son entrée fracassante dans nos vies. Alors faut-il s’abonner à Netflix, Amazon Prime, Disney +, Apple TV + et tous ces nouveaux noms de la vidéo en ligne afin d’être certain de ne manquer aucune sortie ciné à l’avenir ? Tandis que les cinémas belges ont rouvert leurs portes au public le premier juillet 2020, la question est difficile à appréhender dans un contexte toujours particulier.

Confinement, questionnements et coup d’accélérateur

"Tout le monde tâtonne", observe Chloé Delporte, sociologue du cinéma et maîtresse de conférences à l’université Paul-Valéry Montpellier 3, au micro de France Culture. "Il y a eu une reconfiguration accélérée par le confinement." Un confinement qui a forcé les 97 cinémas belges, mais aussi des milliers de salles partout dans le monde, à garder les projecteurs sur off pendant près de cinq mois.

Selon Louis Wiart, professeur de communication à l’ULB et spécialiste des plateformes culturelles et créatives, sortir un film uniquement en streaming n’est pas quelque chose de neuf. "On rend la plateforme attractive et distinctive grâce à du contenu exclusif, c’est le modèle même de Netflix qui fonctionne comme ça depuis qu’il a été créé", pointe-t-il. Mais selon le chercheur, le positionnement du géant du cinéma d'animation est plus complexe : "Avec Disney, il y a toujours eu un positionnement respectueux de la chaîne traditionnelle du cinéma, car ils en dépendent." Une position qui semble-t-il, n’est plus pérenne d’autant que la Walt Disney Company a annoncé le 12 octobre une vaste réorganisation structurelle plus axée sur les services de streaming, n’en déplaise aux acteurs traditionnels du grand écran.


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Et la direction que prend Disney vers le "streaming only" n’est pas étonnante. D’après Hugues Dayez, journaliste cinéma de la RTBF, elle s’inscrit même dans le mode de production de l’entreprise mère de Simba, Ariel et les autres, qui concorde moins avec la demande habituelle des abonnés aux plateformes de streaming. "Quand Disney + a été lancé aux USA, le catalogue était déjà énorme", rappelle-t-il. Pourtant, il parle d'un "back catalogue", c’est-à-dire une sélection de films datés. À l’exception de la série issue de l’univers de Star Wars, The Mandalorian, tous les films proposés par Disney avaient déjà été diffusés par ailleurs. Rien de neuf à se mettre sous la dent pour les abonnés, donc. "D’autant que chez Disney, on ne produit que des mastodontes, c’est donc difficile pour eux d’implémenter leur plateforme avec quelque chose de nouveau chaque semaine comme le fait Netflix", souligne le Monsieur cinéma estampillé RTBF.

Forcé de trouver des alternatives en raison du confinement, ce n’est pas la première fois que Disney offre à sa plateforme une sortie exclusive. Le 4 septembre, la version live action de Mulan avait déjà été dévoilée uniquement en streaming. Cette décision avait d’ailleurs suscité la colère de certains exploitants de cinéma en France, harassés par une énième volte-face. Le secteur n'a pas manquer de faire savoir sa frustration de passer à côté du potentiel de nombreuses entrées de ce long métrage. Ces rééditions des dessin-animés de notre enfance en version filmée attirent de nombreux spectateurs. Pour preuve, la version en image réelle du Roi Lion est à ce jour le deuxième plus gros succès en salles de l’histoire belge et le plus grand succès au box-office de tous les temps pour un film d’animation avec 1,335 milliard de dollars de recettes.

Pourtant, Hugues Dayez estime que cette décision est plutôt logique de la part de la société de production. "En faisant une sortie en streaming, ils font coup double. Ils économisent tous les frais de marketing en salle et ils offrent à leur plateforme de streaming une tête de gondole qui attire de nouveaux abonnés." Résultat : en seulement deux semaines, Mulan avait déjà attiré près de 9 millions de spectateurs aux Etats-Unis et ce, malgré un prix de 30 dollars (25 euros) à payer en plus du prix l’abonnement à Disney + pour avoir accès au film.

Sortira ou sortira pas ?

Plus les mois passent et plus les dates de sorties de films, pourtant attendus, mutent. Pour Hugues Dayez, les sociétés de production hollywoodiennes sont aujourd’hui face à un choix : s’assurer une recette immédiate en revendant son film à une plateforme de streaming contre un gros chèque ou postposer sa date de sortie. "En même temps, si la situation est toujours aussi calamiteuse dans les mois et les années à venir, ça n’aidera pas. Les plus grosses sociétés de production se fichent de savoir si la situation va mieux dans un ou deux pays quand on parle de sorties mondiales", assure-t-il.

Pourtant, le dilemme réside dans l’impact traditionnel d’une sortie ciné en grande pompe, comme on les connaissait jusqu’à présent. "La sortie en salle est un amplificateur de mouvement, précise Louis Wiart. Si un film a un grand succès lors de sa sortie, cela participe aussi à l’augmentation du prix de vente des droits d’exploitation ensuite." Selon le chercheur, la sortie au cinéma ne représente dans la majeure partie des cas qu’une maigre partie des recettes globales d’un long-métrage. Mais la conjoncture a changé : "La médiatisation est très centrée sur le Covid et donc l’effet promotionnel est limité. Cela a un impact sur le nombre d’entrées et le succès des films." Exemple criant : Tenet de Christopher Nolan qui a fait l'effet d'un pétard mouillé et a sans doute refroidi tout le secteur.


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Alors pourquoi comme beaucoup d’autres studios de production Disney n’opte-t-il pas pour un report de la date de sortie de sa dernière création, avec parution sur sa plateforme quelques semaines plus tard ? Selon Hugues Dayez, un nouveau délai accordé à la sortie de Soul aurait été un "gros repli, pour ne pas dire un échec". "Soul est un film de Peter Docter, l’un des auteurs phare de Pixar. Son nom apparaît au générique de films comme Là-Haut ou Vice-Versa. Soul fait donc partie des projets les plus haut de gamme de la marque Pixar", insiste-t-il. Pour lui, ce long-métrage d’animation est présenté et attendu comme "la sortie de l’année" et visiblement, Disney compte bien profiter de la période de Noël coûte que coûte.

Reste à savoir combien de temps sauront encore patienter les autres acteurs majeurs du cinéma, dont les reports sont s'apparentent à des ricochets dans un étang. "Le Covid a tellement de rebondissements que c’est catastrophique", déplore le journaliste cinéma de la RTBF.

Avenir incertain pour les cinémas

Avec les reports ou pire, les annulations de sorties des films au cinéma, tout le secteur grince des dents. Suite à l’annonce de Disney, l’Union Internationale des Cinémas a prévenu que les dernières décisions prises à Hollywood "risquaient de causer des dommages irréparables", rapporte le Guardian. Mais l’organisation de tenancier de cinémas vise aussi les films reportés. Ils estiment que quand les studios de production seront "prêts" à sortir leurs films, cela pourrait être "trop tard pour de nombreux cinémas européens".


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"Aujourd’hui, le problème c’est l’offre", assure Claude Forest professeur d’économie du cinéma à la Sorbonne, interviewé sur France Culture. Selon lui, le streaming est une expérience complémentaire à la salle de cinéma. "S’il y avait des films suffisamment attractifs pour toutes les catégories de public, le public irait en salle", martèle-t-il.

En attendant, Hugues Dayez constate lorsqu'il interviewe acteurs et réalisateurs qu'ils sont prêts à être diffusés uniquement sur le petit écran, malgré la réticence affichée du petit milieu du cinéma quand Netflix n’était qu’un embryon. "Par exemple, les Anglo-Saxons sont très pragmatiques par rapport au plateformes de streaming. Ils estiment qu’il faut vivre avec son temps. Maintenant, il y a des acteurs de 50 à 60 ans qui préfèrent vivre sur le petit écran mais vivre mondialement que de continuer à s’accrocher au grand écran", analyse-t-il.

Monsieur et Madame Tout-le-Monde seront-ils encore enclins à se déplacer dans une salle de cinéma quand le Coronavirus sera de l’histoire ancienne ? Rien n’est mois sûr. "Il faudra voir si la famille qui avait l’habitude d’aller voir un film entre le magasin de chaussures et le supermarché voudra encore se déplacer et payer deux fois le prix de l’abonnement pour une plateforme de streaming à l’achat d’un ticket de cinéma", s’amuse le journaliste.

Tous les experts s’accordent toutefois à dire qu’il faudrait une boule de cristal pour certifier l’avenir de nos cinémas. Mais Hugues Dayez conclut avec une petite prédiction : "Selon moi, à moyen ou long terme, les plateformes de streaming qui offrent un catalogue énorme de films en tous genres et pas chers coexisteront avec les plus petits cinémas indépendants qui accueillent le public pur et dur qui aime vraiment aller au cinéma." Qu’à cela ne tienne, il ne nous reste plus qu’à sortir les pop-corn et attendre la fin du Covid-19.

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