Serge Gainsbourg : huit buzz télévisés avant l'arrivée d'Internet

Serge Gainsbourg brûle un billet de 500 francs. Une provocation unique!
Serge Gainsbourg brûle un billet de 500 francs. Une provocation unique! - © PHILIPPE WOJAZER - AFP

Et si Serge Gainsbourg avait inventé le buzz avant l’arrivée d’Internet ? Ce 2 mars, cela fera 30 ans que Serge Gainsbourg a disparu. Lucien Ginsburg, de son vrai nom, laisse derrière lui une œuvre musicale conséquente, qui a marqué durablement la chanson française. Son propre répertoire, tout d’abord, de "La Javanaise" à "La Marseillaise" en version reggae, en passant par "Je suis venu te dire que je m’en vais", "Sea, sex and sun" et "You’re under arrest". Puis celui qu’il a composé et écrit pour d’autres artistes : "Poupée de cire" (France Gall), "Harley Davidson" (Brigitte Bardot), "Tandem" (Vanessa Paradis), "69 année érotique" (Jane Birkin), "White and Black blues" (Joëlle Ursull)… 

Mais Gainsbourg le compositeur et parolier se muait aussi en Gainsbourg le provocateur. Cette image de trublion du PAF, apparaissant imbibé d’alcool, mal coiffé et mal rasé, il ne la façonne qu’à partir des années 80. Sa revisite de l’hymne national ne plaît pas à la critique, il en est affecté. Il n’est plus Gainsbourg. Il devient "Gainsbarre" qui multiplie les excès et les passages chocs à l’écran. Bien avant l’arrivée de Twitter et Facebook, l’artiste fait parler de lui dans les chaumières et dans la presse, non plus pour sa musique mais pour ses dérapages, certains devenus cultes.

  • "I want to f… her" adressé à Whitney Houston

Nous sommes le samedi 5 avril 1986. Et comme chaque samedi soir, sur Antenne 2 (ex-France 2), c’est "Champs Elysées", l’émission numéro 1 de divertissement présentée par Michel Drucker. L’animateur reçoit chaque semaine du très beau monde. Cette fois, c’est Serge Gainsbourg et la jeune chanteuse américaine du moment, Whitney Houston. Les deux personnalités se croisent sur le fauteuil des invités. Michel Drucker prévient : "Je vais vous présenter Serge Gainsbourg qui, pour vous, s’est mis en smoking".

Gainsbourg se lève, lui fait le baise-main. Complètement éclaté, il dit : "You are superb", "she’s a genius". La diva en devenir est touchée mais surprise lorsque Gainsbarre pose sa main sur son cou. Drucker est mal à l’aise, retient son souffle et tente de traduire ce que tente d’expliquer son invité dépareillé.

"You are not Reagan and I am not Go… Gorbatchev. So don’t try", lâche un Gainsbourg qui délire. "I said : I want to f… her". Whitney Houston ouvre grand les yeux, la bouche, se décompose littéralement. L’animateur tente de rattraper le coup ("He said you’re great"). Gainsbourg rit, fier de son coup et en rajoute une couche : "J’ai dit je voudrais bien la b…" Un moment de gêne, de machisme décomplexé et d’anthologie.

  • Gainsbourg traite Guy Béart de "connard"

"Apostrophe", l’émission littéraire de référence reçoit, le 26 décembre 1986, Serge Gainsbourg et Guy Béart. Carton d’audience assuré pour Bernard Pivot qui présente une biographie consacrée au chanteur. Assis au piano, Gainsbourg grille une clope (une autre époque) et répond aux questions, en marmonnant. De temps à autre, il s’adresse à une personne du public pour la traiter de "blaireau" lorsqu’on évoque sa passion pour la peinture, qu’il considère comme un "art majeur" à l’inverse de la chanson.

Le chanteur Guy Béart n’accepte pas l’idée de pratiquer, selon Gainsbarre, un "art mineur" et le fait savoir. "Mais si mon petit gars !", répond l’homme à la tête de chou. "Mais qu’est qu’y a le connard là ?" S’ensuit un débat sur la question. "Tu n’as pas besoin d’initiation pour la chanson. Tu as besoin d’initiation pour les arts majeurs : l’architecture, la peinture et la musique classique. Et la littérature. Et la poésie s’il te plaît ! Nous ne faisons pas de la poésie. […] Tu prends du pognon aux salauds de pauvres. Comme moi !"

Gainsbourg considère que ses œuvres sont mineures. Toutes "sauf certaines qui ont approché Rimbaud". Lesquelles ? Les dernières chansons écrites pour sa fille Charlotte, pour Isabelle Adjani et Jane Birkin, estime-t-il.

  • Clash dans l’émission "Droit de réponse"

Une époque, diront d’aucuns, où l’on pouvait tout dire à la TV. En janvier 1982, la célèbre émission "Droit de réponse" de Michel Polac, sur TF1, reçoit Serge Gainsbourg, Renaud, le professeur Choron et François Cavana d’Hara-Kiri, le journaliste Jean-François Kahn et un représentant du journal d’extrême-droite "Minute".

Caché derrière ses lunettes noires, Gainsbourg explose face à ce dernier : "'Minute' a dit que je m’étais dégonflé à Strasbourg". Référence à une polémique survenue deux ans plus tôt, lorsque son concert est annulé à Strasbourg sous la pression violente d’amicales d’anciens parachutistes et mouvements d’extrême droite qui fustigent sa reprise reggae de "La Marseillaise" et au passage ses origines juives. Le jour du concert, ces derniers ont acheté leur ticket et promis la castagne. Ils ont aussi menacé les choristes du chanteur qui décident de ne pas se produire. Gainsbourg, abandonné par son band, ne se produira pas non plus. Mais va réaliser un tour de force : faire reprendre la vraie Marseillaise par son public.

Deux ans plus tard, il n’accepte pas qu’on le traite de dégonflé "car j’ai mis les paras au pas", prenant à témoin Jean-François Kahn présent à Strasbourg. "Vous êtes vraiment des enfoirés et c’est vous qui devriez crever !", hurle-t-il dans cette ambiance de café du commerce intello. "Il faut faire crever 'Minute'".

  • Gainsbourg insulte Catherine Ringer

Décidément, Gainsbourg n’a plus de limites. En 1986, il traite Catherine Ringer (Rita Mitsouko) de "pute". C’était sur le plateau de "Mon zénith à moi" sur Canal +. Tout commence par une discussion autour de la carrière passée de la chanteuse dans le cinéma pornographique. "Vous êtes une pute", lui lance son interlocuteur. "Oui, ça a à voir avec ça." Gainsbourg insiste : "Pute, putain"…

Nuance de Ringer : "Non, c’est pas la même chose, c’est pas le même métier." "C’est dégueulasse", enchaîne Gainsbourg qui ne lui adresse aucun regard. "L’aventure moderne n’est pas dégueulasse. Nous avons des éthiques."

Tel est pris qui croyait prendre. "Vous, vous avez l’air d’un vrai dégueulasse", lui balance Catherine Ringer. "Depuis des années, moi quand j’étais petite, tout le monde disait ça de vous. […] Vous êtes le dégueulasse-type. On comprend même pas ce que vous dites." Colère, en face : "Moi j’ai jamais montré ma queue". Moins classe : "Vous allez prendre deux baffes dans la gueule, ça va être vite fait". L’animateur, Michel Denisot, n’intervient pas. Une autre époque on a dit.

  • "C’est pas ma faute si elle a une bouche à p…"

La provoc, sans retenue, cette fois que TV6, ancêtre de M6. Serge Gainsbourg est invité dans une émission musicale au même titre que Caroline Grimm qui connaît le succès avec "La Vie sans toi".

Elle prévient le monstre sacré qui porte ce jour-là une chemise en jean au col relevé et l’appelle "cette gamine-là": "Epargne-moi et ne me fais pas ce genre de réflexion. Je risquerai d’avoir plus de répondant que Whitney Houston, n’étant pas étrangère." "C’est pas ma faute si elle a une bouche à p…", lui répond Gainsbourg jamais avare en remarques salaces. "Ce sera coupé au montage." Pas du tout : la séquence est toujours visible sur Youtube.

Gainsbourg répétera plusieurs fois ce qu’il croit être un bon mot. Caroline Grimm n’a pas rougi, pense-t-il. "Elle a l’habitude. Bon, next !"

A une auditrice qui appelle sur antenne et lui dit que sa fille Charlotte n’a pas de voix, il adresse un bras d’honneur. "Un disque d’or, vous savez ce que c’est ? Vaffanculo ! Elle a une voix sublime Charlotte." Tout le monde rit, de gêne peut-être.

  • "Brigitte Bardot, une p…"

Dans l’émission "Nulle part ailleurs", de Philippe Gildas, Gainsbourg, invité à plusieurs reprises, admet ne pas posséder de moto. Les seules qu’il enfourche, c’est pour les besoins d’une photo ou d’un clip. "Je n’ai besoin de personne en Harley Davidson", chante-t-il feignant de pas connaître le nom de l’interprète, en l’occurrence Brigitte Bardot. "Qui est-ce qui chantait ?", lui demande le journaliste. "Putain ? Ah, c’est Brigitte Bardot !"

"On enlève le mot qui était devant. C’était bien Brigitte Bardot", félicite Gildas. "Non, non, on enlève rien", reprend l’artiste. "On récidive. Putain, c’était Brigitte Bardot."

  • Gay, zoophilie, coprophagie

Les émissions de Thierry Ardisson (Lunettes noires pour nuits blanches, Double Jeu, Tout le monde en parle, Rive droite/rive gauche) ont généré quelques séquences uniques dans l’histoire de la télévision. En 1989, l’animateur reçoit Serge Gainsbourg, qui va se livrer sur ses expériences homosexuelle et zoophile. La séquence est d’ailleurs reprise par l’INA, l’institut national français de l’audiovisuel sur la chaîne INA Arditube consacrée aux archives de Thierry Ardisson.

  • Le billet de banque brûlé et le racket des impôts

Le 11 mars 1984, dans l’émission "7 sur 7" sur TF1, Serge Gainsbourg veut dénoncer la fiscalité qui pèse sur les artistes en France. Il sort un briquet, un billet de 500 francs français (le fameux Pascal) et y met le feu. Une démonstration illégale. Mais "je vais le faire quand même. S’ils me foutent en taule, moi j’en ai rien à cirer. Je vais vous dire ce qu’il me reste. J’arrêterai à 74%. Il faut quand même pas déconner. ça, c’est pas pour les pauvres. C’est pour le nucléaire et toutes les…"

Le journaliste Jean-Louis Burgat lui demande s’il est conscient de la portée de sa provocation. "C’est mon pognon, j’en ai rien à cirer". Gainsbourg "dead le game". Sauf que dès le lendemain, la presse se déchaîne.

En 2019, la maison Sotheby’s mettait en vente la moitié d’un billet cette fois déchiré par Gainsbourg, en 1988. Il a été adjugé 5000 euros.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK