Salon du livre de Beyrouth: lutter contre le déclin du français au Liban

Le salon francophone dulLivre de Beyrouth
Le salon francophone dulLivre de Beyrouth - © Jérôme Van Belle - WBI

Le Salon du livre francophone de Beyrouth en est à sa 18ème édition. Une longévité qui masque les multiples questions sur la vitalité de langue française au Liban, mais aussi sur la signification même de la francophonie dans la politique régionale.

Ils sont une petite vingtaine, serrés en rangs d’oignons, à l’entrée du salon. Le regard curieux, ils attendent de rencontrer la dessinatrice des livres que l’institutrice leur a lus en classe. Et voilà Jeanne Ashbé, dessinatrice belge de livres pour tous petits, aujourd’hui conteuse et animatrice d’une matinée pour trois classes de première année de l’enseignement primaire. La compréhension est parfaite, et les petits bouts, le front plissé par la concentration, participent activement.

"Le français est enseigné dans un très grand nombre d’écoles", explique Martine Gillet, responsable de l’une des agences culturelles de l’ambassade de France au Liban (le Bureau du livre et des médiathèques). Dans un pays traditionnellement francophone, depuis le protectorat français entre les deux guerres et jusqu’après l’indépendance, la présence de la France marque encore le paysage scolaire et culturel. Près de 65% des établissements d’enseignement privés et 30% des institutions publiques donnent leurs cours en français, première ou seconde langue. La Mission laïque française, réseau soutenu par le gouvernement français, organise des cycles de cours dans six écoles aux quatre coins du pays. 

Reste que l’environnement médiatique et professionnel privilégie l’anglais comme langue véhiculaire. Depuis plus d’une dizaine d’années, le constat semble implacable : la pratique de la langue française accuse le coup. "Les jeunes sont plus intéressés par l’anglais pour des raisons pratiques d'un point de vue professionnel", souligne Martine Gillet. Plus que le nombre de locuteurs, c’est donc la pratique de la langue qui a changé. "Le français ne recule pas en soi, il a reculé en tant que langue utilitaire", précise Emile Tyan, directeur général de l’une des librairies francophones de référence ; "la langue française est cantonnée à une certaine élite, qui la parle parfaitement, et aux enseignements scolaires".

Une qualité d’expression en baisse

A l’Université libanaise, cette semaine marque le début du cycle d’examens d’automne. Établissement public, la plus grande université du pays, avec 70 000 étudiants inscrits, délivre des cours en arabe, en français et en anglais.

C’est au sein de la Faculté de lettres et de sciences humaines que l’enjeu de la maîtrise du français est le plus important. "Nous avons observé un tassement des inscriptions dans les cours donnés en français", observe Wafaa Berry, doyenne de la faculté. D’où un changement des programmes, avec l’introduction de nouveaux cours en français, comme les masters en maîtrise de langues ou en gestion des projets culturels.

Mais, plus que la désaffection dans la fréquentation des cours, c’est la maîtrise de la langue qui inquiète. "Le niveau est en chute libre, même si les élèves restent nombreux", déplore Wafaa Berry. Constat qui vaut d’ailleurs aussi pour l’anglais, et qui est partagé par d’autres professionnels.

Les raisons sont certainement multiples. A l’Université libanaise, on pointe une pédagogie trop théorique dans les écoles, et de moins en moins adaptée à l’enseignement aujourd’hui : "il faut trouver d’autres méthodes, par exemple l’organisation d’immersions ludiques, de cours vivants plus en phase avec les attentes des élèves".

Les établissements supérieurs essaient aussi, en aval, remédier au manque de formation dans le secondaire. Un chantier de remise à niveau, initiative de l’Institut français (en charge de la politique culturelle de l’Ambassade française) va, par exemple, bientôt être pris en charge par l’université.  

Quelques questions sur la politique française

Le Salon du livre francophone à Beyrouth est un des symboles de la volonté française de préserver cette langue dans le pays. De ce point de vue, Aurélien Lechevallier, directeur de l’Institut français, ne nie pas l’intérêt géopolitique de la région, et la nécessité pour la France de s’y maintenir. Malgré les inquiétudes quant à sa pratique, "depuis 10 ans, la langue française se diffuse plus qu’auparavant, par exemple chez les chiites". Une affirmation confirmée par des statistiques de l’OIF (Organisation internationale de la francophonie).

La question n’est cependant pas sans susciter le débat. "L’image de la francophonie a été entachée du point de vue de certaines communautés, de par l’attitude de la France dans la région", glisse Wafaa Berry. "Mais la langue française reste en soi un véhicule des valeurs humanistes de la francophonie, mais dans le respect".

Et d’appeler de ses vœux des partenariats éducatifs avec d’autres pays, tels le Canada, la Suisse et la Belgique. Ce qui ne semble pas encore être pratiquement le cas. 

A Beyrouth, W. Fayoumi

Le site du Salon du livre francophone de Beyrouth

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