Réseaux sociaux : le débat est-il (encore) possible ?

Ce sont des "échanges" récents qui ont amené les Décodeurs (La Première) à se poser la question. "Echanges" ou plutôt altercations, tant le dialogue était absent et tant les mots étaient durs.

Il y a d’abord ces déclarations de la chanteuse Camélia Jordana à propos du sentiment d’insécurité d’une partie de la population face à la police. Des propos qui auront fait l’objet d’une condamnation du ministre de l’Intérieur français mais aussi d’une déferlante de milliers de tweets racistes, haineux et sexistes. Pour finalement crisper deux "camps" autour de deux hashtags, "je suis" ou "je ne suis pas" Camélia Jordana.

Il y a aussi eu, chez nous, la mort d’Adil, tué lors d’une interpellation par la police pendant le confinement. Quelle responsabilité de la police ? La question reste ouverte. Mais peu après, un syndicat policier décidait de rendre publique une vidéo montrant des policiers pris à partie par la population lors d’une autre arrestation. Des images exploitées par le Vlaams Belang et dont la source suscitera des interrogations chez une journaliste de la RTBF, aussitôt vilipendée suite au tweet d’un président de parti, au point de l’amener à fermer son compte Twitter.

Revoir les images concernées (Journal télévisé, 21 mai 2020) :

Alors, sur les réseaux sociaux, est-il (encore) possible de débattre ? D’échanger ? Comment certains clivages y arrivent à leur paroxysme et comment cette ultrapolarisation des points de vue est-elle utilisée politiquement ? Pour en… débattre, les Décodeurs ont donné la parole à Guillaume Grignard, chercheur FNRS en Sciences politiques au Cevipol et Paul Vacca, auteur du livre "Les vertus de la bêtise", aux éditions de l’Observatoire et chroniqueur pour Trends Tendances.

Une polarisation structurelle

Cette tension, cette polarisation des points de vue, cette agressivité montrent-elles qu’on arrive au bout d’un modèle ? Est-ce la fin du débat "noble" ? Pour Paul Vacca, au contraire, c’est presque la quintessence des réseaux sociaux qui polarisent "structurellement" les débats. "Par la rapidité, la concision des choses qu’on peut passer, il y a toujours une simplification, une réduction de l’argument et puis aussi une personnalisation du débat. Ça crée une sorte de structure pour que le débat n’ait pas lieu. […] Tout est dans l’identité de chacun et en fait un débat identitaire."

Guillaume Grignard souligne le contexte plus large, depuis trois ou quatre décennies, de "spectacle" en communication politique. Les réseaux sociaux y participent selon lui non seulement de par leurs caractéristiques (phrases courtes, émoticônes…) mais aussi par la façon dont les messages sont diffusés. Sur Facebok, sur Twitter, tout le monde n’est pas amené à lire la même chose : chacun se retrouve dans une sorte de "bulle" filtrée par les algorithmes qui a tendance à le conforter dans son opinion.

Et pour savoir quoi vous présenter, les réseaux sociaux analysent ce qui vous fait réagir. Et ça aussi c’est structurel. Et cela amène de la polarisation : "La dynamique de ces réseaux sociaux, depuis toujours, a pour principe d’opposer des personnes qui réagissent ensemble puisque le facteur clef pour que vous lisiez quelque chose, c’est que ça vous ait fait réagir soit en positif soit en négatif. Tout ce qui ne vous fait pas réagir ou pour lequel vous avez une opinion modérée n’entraîne pas cette augmentation d’accessibilité des communications. Donc on a l’impression que c’est par essence même que ce réseau social est là-dedans. Donc c’est un peu une continuité et je ne suis pas sûr qu’on est à la fin d’un modèle puisque ça a toujours été un peu le modèle quelque part."

Un modèle qui peut lasser, au minimum. En témoignent les départs d’internautes de Twitter. Le harcèlement est une réalité, qui a été documentée notamment vis-à-vis des femmes journalistes.

"Je pense qu’il y a peut-être une régulation plus forte à amener là-dessus pour éviter qu’on tombe dans les débordements qu’on connaît", commente Guillaume Grignard.

Le meilleur levier pour donner son identité, c’est de taper sur le groupe auquel on n’appartient pas

La neutralité et la modération ne "payent" pas sur les réseaux sociaux. "L’engagement est toujours par opposition", souligne Paul Vacca. "A chaque fois qu’on dit quelque chose, c’est pour faire part de notre identité. Et le meilleur levier pour donner son identité, c’est de taper sur le groupe auquel on n’appartient pas."

Avec ce résultat paradoxal : "On a pu voir aussi des hashtags haineux qui étaient beaucoup plus retweetés par des gens qui étaient contre que par ceux qui en étaient à l’origine. Donc en fait, on a un système absurde qui fait que finalement c’est souvent la voix contraire qui donne la force à l’argument." Pensez-y au moment de votre prochain tweet…

Politiquement, cultiver sa base plutôt que convaincre

Cet usage pour affirmer son identité, on le retrouve aujourd’hui dans le monde politique, avec de plus en plus de professionnalisme dans la génération actuelle. Pour certains partis, les réseaux sociaux sont même une nécessité en termes de visibilité. "Si vous pensez au PTB par exemple, il a longtemps eu besoin de ce réseau social là parce qu’il était par sa représentation parlementaire moins visible dans les médias plus traditionnels". Même constat du côté du Vlaams Belang, comme l’a très bien montré une enquête récente du magazine #Investigation.

Revoir l’enquête sur le Vlaams Belang :

Politiquement, les discours clivants sont favorisés. "Ça favorise les extrêmes parce qu’eux ont des points de vue clivants et ils en profitent car ils s’en fichent de la crédibilité de leurs arguments alors que le camp de ceux qui voudraient appeler à la raison est dissous dans la toile", explique Paul Vacca.

Pour Guillaume Grignard, les utilisateurs politiques de façon générale sont "des personnages vraiment particuliers" : "Leur utilisation des réseaux n’est pas motivée par aller convaincre ses détracteurs, elle sert à entretenir une idée, un réseau de militants qui va le retweeter et elle sert à maintenir de la cohésion dans un groupe politique. […] Je crois que les hommes politiques n’ont même pas intérêt à utiliser les réseaux sociaux de manière nuancée car ils doivent fédérer chez eux".

"Le but n’est pas d’aller convaincre, au contraire c’est d’assurer sa base", abonde Paul Vacca. "On le voit avec Trump : il ne cherche pas à convaincre mais au contraire à renforcer de plus en plus [sa base]… Il y a un effet de meute, si on parle de l’utilisation politique, c’est beaucoup plus pour conforter quelqu’un dans son camp et donc l’idée c’est ‘l’ai-je bien descendu ?’".

Nous voilà bien loin de l’idée de débat. Ceci dit, cet effet polarisant des réseaux sociaux peut aussi avoir des vertus. Guillaume Grignard cite le mouvement #metoo, et la prise de conscience qu’il a suscitée. "Parfois le conflit n’est pas mauvais et on peut avoir de grands déferlements colériques d’abord (parfois haineux aussi) qui vont aboutir à une vraie prise de conscience partagée. Je crois qu’on ne doit pas reprocher aux réseaux sociaux de manquer de nuance mais on peut les féliciter parfois de pouvoir faire appliquer de nouvelles décisions à une vitesse très importante."

Revoir l’entièreté du débat des Décodeurs :

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